Plans rapprochés
Que raconte un père endormi ?
En évoquant le Christ mort de Mantegna, la scène du Retour où le père apparaît pour la première fois aux yeux de ses fils annonce en trompe-l’œil la suite du film. En effet, l’image de cet homme qui gît dans la fragilité de l’endormissement devant ses enfants concentre à la fois leurs espoirs et leurs désillusions futures.
Ivan et Andreï viennent d’apprendre de leur mère que leur père est de retour après douze années d’absence. Ayant appris qu’il dormait, ils se sont précipités vers la chambre où repose l’adulte. Dormir en pleine journée ? Serait-ce là l’indice d’une grande fatigue suite à un voyage harassant ? L’homme serait-il de retour de guerre ? Ou d’un long périple à l’ouest où il serait allé chercher fortune ? N’oublions pas que le film, sorti en 2003, suppose que celui-ci est parti quelque temps après la chute du mur de Berlin.
La porte, poussée par Andreï, s’entrouvre lentement, laissant apercevoir une forme humaine allongée sur un lit
1. L’image est fugitive et floue, mais d’une grande richesse de contenu. Elle concentre le principal enjeu du film car, nous le savons, il s’agira bientôt pour les garçons d’accéder par cet entrebâillement (symbolique) au mystère de leur père, à l’image de la porte étroite (nouvelle référence biblique) dont parle Luc dans son évangile (XIII, 15) et qui permet après effort d’accéder au royaume de Dieu. Or, nous savons combien sera pénible l’approche du père pour les fils. Le plan suivant est un contrechamp en raccord dans le mouvement
2. C’est le moment de l’apparition du père (au sens spectral comme le suggère sa disparition définitive de la photographie à la fin du film). L’instant est grave. L’incrédulité se lit facilement sur le visage des garçons, littéralement impressionnés par l’image de leur père étendu, endormi, fragile. Identique (mais en plus rapproché) au plan 1, un des plans suivants
3 cite le Christ mort, œuvre probablement peinte par Andrea Mantegna à la fin de sa vie (vers 1480). Si l’on compare les deux images, on constate aussitôt que la composition est identique : même cadrage, même position du corps, même inclinaison de la tête vers la droite, même disposition et même plissé du drap sur le corps, même source de lumière venant de la droite. Seules les pleureuses dans l’angle gauche en haut de la toile ont disparu. Détail important de mise en scène : une étoffe soyeuse (assez peu crédible d’ailleurs, vu le milieu social de la famille) a été utilisée à dessein pour créer un effet aquarellé de l’image. En effet, les reflets de lumière sur les plis du drap évoquent le rendu lumineux de la peinture en général. Particulièrement soignée, la semi-obscurité prête à l’image un caractère solennel mais apaisé (plus éclairé, le tableau de Mantegna est aussi moins austère). La lumière douce et froidement pâle (que le gris-bleu des draps augmente encore) baigne l’ensemble de cette « toile peinte » d’une atmosphère lugubre de mort. Un sentiment désagréable dont on ne se départira guère de tout le film et que le corps glabre de l’homme accentue encore.
Bien sûr, le lien avec le peintre de la Renaissance italienne n’est pas vain, car le retour du père représente pour les deux frères à cet instant du film ce que l’arrivée du Messie symbolisait pour les nouveaux fils de Dieu. Cet être qu’ils ne connaissent pas est pour eux la promesse (l’avènement) d’un ordre nouveau. D’autre part, la position de gisant de l’inconnu semble déjà annoncer son destin funeste (on trouvera par un effet d’écho la même image de cet homme allongé, mort dans la barque au moment où elle sombre dans les eaux du lac). Quoi qu’il en soit, la vision originale et fondatrice de cet homme dont l’intimité (le sommeil) a été violée par ses fils à son insu ne laisse pas d’inquiéter. Prenant la place des pleureuses du tableau de Mantegna, la caméra, comme intriguée, s’approche lentement de lui et fait mine de nous livrer quelques détails supplémentaires
4. À moins que ce ne soit un geste de recueillement devant le mystère de cette apparition... Mais nous ne saurons rien de plus que ce que l’image veut bien nous en montrer. Un détail cependant, une plume, symbole de douceur et de légèreté, qui vole sur l’oreiller, semble vouloir à son tour peindre l’instant aux couleurs de la délicatesse. Erreur. L’homme se révélera aux antipodes de ce calme apparent. Celui-ci est pour le moment un volcan endormi. Plus dur sera son réveil pour les deux garçons.

