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Le Sang d’un poète

Plans rapprochés

Comment exprimer les affres de la création ?

Comment signifier l’acte créateur à l’écran ? Dans son premier film, Le Sang d’un poète, Cocteau, « le » poète de l’intermédiaire, de l’entre-deux-mondes, de la métamorphose des êtres et des choses, se livre à une réflexion très libre – entièrement soumise au pouvoir fantasmatique des images de cinéma – sur le mystère de la création artistique et des songes douloureux qui habitent l’esprit du poète. Les images du film constituent une impressionnante projection d’images mentales sans grande continuité narrative, étrange voyage allégorique, déambulation hallucinée au pays des idées. Moment peu cinégénique, l’acte créateur est ici au cœur de la première séquence du film.

Le premier carton, la dédicace aux portraitistes italiens et la voix off de Cocteau (« La main blessée ou les cicatrices du poète ») indiquent que la séquence liminaire du Sang d’un poète est tout entière tournée vers le processus (les affres !) de la création artistique. Il n’est pas d’acte créateur sans souffrance, sans vertige, sans abandon total de soi, autrement dit sans mise en danger de son corps et de son âme. Cette histoire de poète-dessinateur s’annonce donc comme la mise en abyme de Cocteau lui-même, de Cocteau face à lui-même, face à son travail harassant de sculpteur de mots et de formes, tant la conception du film, sorte de miroir tendu à sa propre quête artistique, est habitée par sa personne.

Un bruit de canon roule dans le lointain comme l’orage de la création gronde sous le crâne tourmenté du jeune poète-dessinateur-sculpteur affairé à son dessin 01. Son regard sourcilleux souligne le degré de concentration ou l’effort intellectuel qui lui permettra de jeter le bon coup de crayon sur sa planche. Inséré entre les cartons du début du film, le plan sur le bouton de porte que l’on essaie d’ouvrir (et qui résiste) souligne la volonté de franchir une frontière, d’accéder à un autre espace, d’aller au-delà du visible ou « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » selon la conception baudelairienne du voyage poétique (« Le voyage » in Les Fleurs du mal). L’accoutrement du jeune homme le désigne comme un être supérieur, aristocrate-déchiffreur des signes et des symboles du monde. En dépit ou à cause de cette supériorité, le poète est un homme qui souffre dans sa chair. Il en porte quelque stigmate, métaphorisé par une cicatrice stylisée sur l’omoplate 02. Narcissisme ou amour morbide de la douleur, le poète semble avoir pris sa souffrance comme matériau même de son œuvre artistique. Au moins est-elle placée au centre de son art.

Le jeune homme peaufine une esquisse. Un plan rapproché sur le dessin nous invite à apprécier l’état de l’œuvre en cours. Insatisfait, il efface nerveusement le sourire du portrait et passe à un autre dessin, plus avancé celui-ci. La superposition des planches suggère le travail harassant et la répétition des gestes de l’artiste. Le jeune homme souligne les contours d’un sourcil et d’un œil. Interrompu dans son travail, il se dirige vers la porte de sa chambre d’où sont venus quelques coups. Mais, à la vue de son dessin, il est épouvanté : la bouche a pris vie. Le gros plan nous montre une sorte de bouche obscène qui s’agite 03 et que le jeune homme s’empresse d’effacer. En travaillant la forme de son portrait, sans doute est-il parvenu à capter la perfection, la quintessence même d’une expression nouvelle. Et, comme face à toute nouveauté, le visiteur importun pourrait ne pas comprendre et en être horrifié comme lui-même. Par ce geste, il tente d’échapper à son propre génie, véritable monstruosité – ne dit-on pas « monstre sacré » – aux yeux de son camarade qui entre, qui ne le « reconnait » pas et qui fuit épouvanté 04. Un mauvais poète sans doute... Notre poète, génial mais incompris, se retrouve seul à nouveau dans sa chambre.

Après s’être plongé les mains dans une cuvette d’eau (purificatrice ?), le jeune homme constate avec terreur que la bouche de son dessin se trouve inscrite comme une cicatrice au creux de sa main droite 05. Il est maintenant habité par sa propre création. A-t-il peur de l’incompréhension, de l’ostracisme ?

Après s’être enfermé, le poète, assis sur une chaise près de sa fenêtre, regarde, terrifié et fasciné, cette meurtrissure en forme de bouche qui semble se rire de lui-même 06. Il brandit la paume de sa main comme un miroir. Cette bouche-meurtrissure serait-elle le reflet de son âme ? Il scrute la hideur de cette trace qui est à la fois sa souffrance et son génie, la douleur de son génie dont il tente de se débarrasser en secouant son bras. Mais, il approche bientôt la main de son oreille, la bouche parle : « De l’air ! » Le poète ne peut échapper à son destin. Lui qui, quelques instants plus tôt, voulait se séparer de sa blessure, s’empresse de s’exécuter et, dans un mouvement de panique, brise la vitre d’un coup de pied 07. La géniale meurtrissure vivra et croitra ! Le poète est maintenant l’esclave de sa douleur. Amoureusement, il fait glisser sa main contenant la bouche sur tout son corps 08. Acte fusionnel, destructeur mais nécessaire, du poète avec son mal, son génie, sa Muse... 

Après avoir vu le poète endormi, un nouveau plan sur une main (avec la bouche au milieu) et la tête en plâtre de Cocteau assure la liaison entre le poète-personnage et le metteur en scène démiurge 09. La main rêve et chuchote une série de mots sans suite. La tête en plâtre s’éveille, son regard fixé sur la bouche « comprend » les mots. La bouche est maintenant la géniale douleur qui inspire le poète. Aussi peut-il encore faire vivre la matière inanimée. Son acte créateur est symbolisé par sa main qu’il colle sur la bouche d’une statue de femme en plâtre. L’intensité de son geste se lit sur son bras qui se couvre de veines, métaphore d’une immense douleur pour prix de sa réussite. Enfin, véritable Pygmalion, le poète donne vie à la statue 10.