Plans rapprochés
Comment transformer un repentir en rédemption ?
En dépit de son réalisme social épuré et de son traitement documentaire, L’Enfant est l’histoire d’une rédemption. La séquence dans laquelle Bruno, après avoir été brutalisé par les voyous, tente de se racheter auprès de Sonia met en œuvre des figures quasi religieuses du repentir.
Alors qu’il a été brutalisé par les voyous, Bruno, empli de remords, retourne chez Sonia pour tenter de se faire admettre encore auprès de celle qui ne lui pardonne pas d’avoir voulu vendre leur bébé. Tandis que le film, jusqu’à présent, traquait un jeune homme en mouvement perpétuel, Bruno semble ici en arrêt, coincé, vidé de toute l’énergie qui le faisait agir : la réalité physique du mouvement bute sur la porte close, sur le rejet du pardon par Sonia, sur le silence et la nuit. Comme elle le fait tout au long du film, la caméra portée des frères Dardenne se concentre sur le jeune homme et en enregistre au plus près les actes, dans son sillage, sans porter le moindre jugement. Durant ce court extrait, à deux reprises il se retrouve face à la porte close
1. : un acte répété, comme une fatalité désormais. Le jeune homme est dans une impasse. La caméra ne peut ici que le filmer de dos ou de trois quarts, ne laissant voir que le mouvement arrêté de son corps incapable de franchir l’obstacle, silhouette sombre sur fond de porte et de mur lumineux, dans la blancheur pâle des néons. Bruno est ici réduit à sa silhouette, au lourd blouson de cuir qui le dissimule. Tandis qu’on devine la tempête qui se lève sous son crâne, les traits de son visage importent peu : le tourment intérieur s’exprime dans la lenteur du mouvement extérieur, dans l’instant de l’hésitation qui fait suspendre tout geste. L’autre motif présent dans notre extrait est celui de l’ascension et de la chute. La montée vers l’appartement de Sonia est ici vécue comme une épreuve douloureuse, sorte d’ascension du Golgotha
2. Bruno accède une première fois à l’étage de sa compagne d’un pas lourd, fatigué, désespéré. La seconde fois, tentant de se faire pardonner auprès de Sonia qui l’ignore et le rejette, il rampe dans l’escalier de l’immeuble, tombe, se rattrape. La descente n’est pas moins douloureuse : Bruno n’est fait que pour le mouvement horizontal, la vitesse de marche ou celle des véhicules qu’il emprunte. Il n’aspire jamais à la verticalité, à l’élan vers le haut. La double séquence oppose d’ailleurs l’appartement de Sonia à l’étage, lieu qui demeure interdit à Bruno et dans lequel le retour espéré par le jeune homme signifierait le foyer familial reconstitué, et à l’extérieur, la rue, nocturne, froide, lieu de tous les dangers. C’est dans ce dernier espace que Bruno, désespérément seul, y perd encore un peu de sa dignité et de son humanité ; c’est là que, attendant Sonia, il s’assied sur le trottoir, son corps transi enfoui dans le blouson
3. C’est là aussi qu’il prend conscience de manière aiguë de sa déchéance. La suite du film confirmera cette trajectoire négative : contraint de se réfugier dans un local industriel désaffecté, il y passera la nuit dans des cartons. Entre l’appartement et la rue, l’escalier et le couloir fonctionnent comme une sorte de purgatoire. Bruno, sur la voie du repentir, s’y retrouve seul face à lui-même, prêt sans doute pour la première fois à y accomplir sa douloureuse « rédemption ». Le motif du repenti, agenouillé et embrassant les jambes de celui dont il requiert le pardon dans une attitude de supplication (comme dans le célèbre Fils prodigue de Rembrandt)
4. nous prépare à accepter la quête nécessaire du rachat.

