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Mère et fils

Plans rapprochés

Comment évoquer les émotions d’un personnage par le biais du paysage ?

Sokourov porte une grande attention à la représentation de la nature et des paysages. Dans la grande tradition élégiaque, les deux protagonistes du film s’inscrivent dans un monde qui semble compatir à leur douleur. Dans l’extrait choisi, situé à la fin du film, le personnage du fils se retrouve en proie à une tristesse extrême. Sokourov amplifie le rendu émotionnel de la séquence en mettant en scène une certaine poétique du paysage.

Après avoir raccompagné sa mère jusqu’à leur maison, le fils part en forêt pour une dernière balade qui ressemble à un adieu fait à sa mère à distance. La nature lui permet de s’isoler pour se laisser aller à une tristesse qu’il ne souhaite pas dévoiler à sa mère. La séquence choisie débute sur un plan fixe présentant le personnage du fils avançant dans la forêt, au milieu d’une multitude d’arbres 1. Sokourov choisit un angle de vue qui n’en montre que les troncs, ce qui donne une impression assez troublante : le fils apparait à l’image comme un arbre parmi les autres. De cette image se dégagent de grandes lignes de force verticales qui établissent un lien entre la terre et le ciel. Comme des colonnes, les arbres semblent symboliser le passage de la mère d’un monde terrestre à un monde céleste.
Le plan proposé par le réalisateur met en scène une fusion entre le personnage et la nature. À un moment précis, le cadrage opéré illustre de manière évidente cette incorporation du personnage par la nature : alors qu’il continue à avancer, le personnage disparait derrière le talus situé au premier plan 2. Cette absence du personnage à l’image renforce son isolement et sa perdition. Ce vide semble également prédire la disparition, cette fois-ci réelle, du deuxième personnage, la mère. Le sentiment de solitude du fils est une nouvelle fois mis en exergue par un plan, toujours fixe, présentant un bateau voguant dans l’immensité d’un océan 3. Cette image, telle un tableau, présente une ligne d’horizon assez floue : la mer et le ciel se confondent, ce qui a pour effet de renforcer cette idée de « cocon naturel » qui entoure les êtres humains. Après ce plan métaphorique, le plan précédent réapparait et l’action reprend son cours : le fils avance jusqu’à l’arbre situé au premier plan pour s’appuyer et pleurer contre celui-ci 4. À ce moment précis, les sanglots du fils sont mêlés au bruit du vent. La nature semble pleurer elle aussi la mort de la mère. Une musique emplie de tristesse rejoint alors les autres sons. Ceux-ci se mêlent d’une façon telle qu’on ne parvient plus à les différencier. Les bruits de la nature, les pleurs du fils et cette musique deviennent une unité indépendante de l’image qui résonne comme une complainte mélancolique.
Par ailleurs, la matière, l’écorce du bois plus particulièrement, joue ici un rôle primordial dans l’assimilation des personnages au paysage. En effet, le tronc sur lequel s’appuie le fils évoque inlassablement la figure de la mère. Ce rapprochement avait été initié dès le début du film au sein d’un plan éminemment symbolique 5. On remarquera à ce propos l’origine étymologique commune des mots « mère » et « matière » : mater en latin, terme relatif à l’origine et à la création.
La séquence se termine sur un plan large avec des arbres penchés et courbés 6 qui semblent reprendre la position du jeune homme sur le plan précédent. Ils évoquent également un certain vacillement du monde qui correspond à la perte des repères que ressent le fils face à la mort de sa mère. Sur cette image où l’équilibre du monde est comme rompu, l’aboiement d’un chien est l’ultime son qui évoque la tristesse de la nature.