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The Reflecting Pool

Jeux de présence/absence de l’homme au cœur du dispositif

Analyser la place de l’homme dans cette œuvre au niveau de la forme (dans le cadre, le champ et le hors-champ) et du contenu (récit, discours produit).

L'homme face à la nature

Dans cette vidéo, Bill Viola offre à son personnage principal une place centrale en le plaçant au milieu du cadre. Celui-ci est entouré par la nature : la forêt derrière lui et la mare devant laquelle il se tient. La bande sonore est, quant à elle, exclusivement composée des bruits du vent : son de la nature par excellence.
The Reflecting Pool semble donc mettre en scène l’immersion totale de l’homme au sein de la nature. Cette idée de fusion atteint son paroxysme lorsque l’image de l’homme se fond progressivement dans le paysage, comme s’il était absorbé par la forêt à l’arrière-plan. La disparition de son reflet dans l’eau au moment du saut avait précédemment amorcé cet effacement de l’humain dans le végétal. Homme et nature ne forment alors plus qu’une seule entité.
Par ailleurs, on peut également déceler dans cet « effacement » une réflexion sur la condition de l’être humain vis-à-vis de la nature : à savoir l’aspect éphémère et mortel de l’homme opposé à la toute-puissance de la nature. Comme si la nature reprenait ses droits, elle gomme toute présence humaine.
Au cours du temps, l’homme passe donc d’une place centrale à une place hors-champ tout à fait singulière. En effet, Bill Viola propose avec cette vidéo un hors-champ basé sur les éléments naturels : le hors-champ de la forêt quand le personnage s’efface et quand il s’éloigne vers la fin de la vidéo et le hors-champ de l’intérieur du bassin, matérialisé par la sortie de l’eau du personnage à la fin de la séquence.

L'homme face au temps

Avec les arrêts sur image et la disparition du corps du protagoniste, Bill Viola met en scène des ellipses temporelles surprenantes. Le spectateur est en proie à une succession de situations qui semble illogique. Il doit remettre en question son rapport à la temporalité dans la mesure où Bill Viola défie le temps par le biais de cette vidéo.
Il modifie notamment la perception de l’espace-temps par les fluctuations de la lumière qui font et défont les images à la surface de l’eau. Cette dernière semble être le lieu où s’inscrivent les actions passées (ou futures ?) et devient une sorte d’archive visuelle. Dans la continuité de l’assimilation être humain/nature évoquée supra, Bill Viola attribue à l’eau une fonction typiquement humaine : la mémoire. Les reflets apparaissent alors comme des traces mnésiques du bassin mais peut-être également du personnage lui-même. L’image est comme fragmentée en trois niveaux de temps : le présent, le passé et le futur se confondent en créant un anachronisme troublant.
Par le biais de cette sculpture du temps, le vidéaste propose une réflexion sur l’existence de l’homme. Cette boucle temporelle de sept minutes évoque inlassablement le cycle de la vie et de la mort et résonne comme un memento mori. L’omniprésence de l’eau en tant que symbole de naissance et de renaissance (voire de mort) participe également du rendu de cette impression de fuite du temps.

Le corps et l'art de la performance

Le personnage principal est incarné par Bill Viola lui-même. Le réalisateur se met en scène : il expérimente via son propre corps l’image vidéo. Pour Jean-Paul Fargier (auteur d’un ouvrage consacré à The Reflecting Pool), la question de l’artiste s’expérimentant en tant qu’outil incarne le principe du ready-made où l’objet mis à nu récuse la loi des objets.
Les vidéastes, notamment pour des questions de facilité et de rapidité, se mettaient souvent en scène. Ainsi, bon nombre d’œuvres vidéographiques questionnent le corps humain et son rapport à l’image d’une façon singulière. Le grain de la vidéo crée une nouvelle vision du corps par rapport au cinéma, une vision qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les dessins au fusain de Seurat.
L’idée exprimée par Fargier rejoint celle selon laquelle le corps serait un nouveau type de médium et rapproche l’art vidéo de la performance. En effet, l’expérimentation par le biais de son propre corps va très vite devenir un leitmotiv des œuvres vidéographiques de plasticiens qui s’étaient intéressés de près ou de loin à l’art de la performance.
La thématique du corps confrontée à l’image vidéographique permet aux artistes de questionner la condition de l’être humain et sa mortalité. Que ce soit en le faisant disparaitre, en le dédoublant, ou en le filmant au milieu de la nature, Bill Viola propose une interrogation ontologique sur le corps humain.