Vers la liberté
Commenter le rôle joué par les objets. Définir la solitude du deuil. Expliquer le sens de la couleur.
Les objets
Kieslowski traque la douleur dans les détails de la vie, le monde qui la compose, les petits riens, gestes ou objets, qui l’habillent. Son approche est sémiologique quand il filme une plume sur le lit d’hôpital de Julie pour dire la fragilité de l’être face à son destin ; métaphorique avec l’absorption du café par un morceau de sucre pour suggérer l’absence de l’être au monde, absorbé ou dissout dans ses pensées, pure abstraction pour la réalité environnante. De tels gros plans parcellisent la réalité et disent l’atomisation de l’être après le choc du décès. Nombre d’entre eux sont subjectifs, qui épousent la vision du personnage comme si ce dernier cherchait à disparaître aux yeux des autres en s’abandonnant dans le moindre objet, en rétractant sa vie et son être à sa dimension.
L’exil dans le deuil
La douleur isole. Julie cloisonne peu à peu sa vie, rompt avec son passé, son voisinage, reste les yeux fermés quand une vieille dame peine à introduire sa bouteille dans un container. Prise au piège du deuil, elle n’est plus dans la vie, seulement dans la survie. Seule l’eau comme liquide amniotique la protège, dans l’attente d’une renaissance intérieure.
Corps et biens, tout doit disparaître
Julie cherche à « enterrer » la musique (les partitions jetées dans le camion-poubelle) ou à faire taire ceux qui voudraient l’exhumer (la journaliste et ses questions). Elle se débarrasse des choses mais s’agrippe, comme à une bouée de sauvetage, aux perles bleues du pendule. D’autre part, Julie dévore rageusement la dernière sucette de sa petite fille, preuve indécente d’une vie disparue, et entre dans une communion dérisoire avec celle à qui elle était destinée.
Les liens silencieux
Avec cette sucette, ou ailleurs la croix que Julie donne au jeune homme venu la lui rapporter, Kieslowski tisse un vaste réseau d’objets et d’hommes (le joueur de flûte) qui relient les êtres entre eux. Leur circulation assure la cohérence d’un monde dont le cinéaste nous livre une vision éclatée, à l’image de ce pendule que Julie regarde comme le reflet fragmenté de sa propre personne. Le montage lui-même mime cette dispersion. Il juxtapose les plans et suppose le cloisonnement des êtres. Face à cela, la trajectoire aléatoire des êtres comme électrons libres engendre des rencontres accidentelles. Objets, individus et signes tels que la couleur bleue, sorte de fil rouge à la patte de cette histoire de destruction de l’être, seront finalement les vecteurs de la reconstruction de Julie.
Bleu
La couleur bleue jalonne les différentes étapes de l’existence de Julie. Elle est présente dès les premières images du film comme la sombre annonce de la fatalité (reflets bleutés de l’asphalte, papier bleu de la sucette). Elle est plus tard rappel de l’être disparu (la sucette, le pendule de perles). Le bleu, c’est encore l’eau de la piscine ou les reflets qui jouent sur le visage de Julie, des reflets comme des éclats d’un passé en miettes qui apparaissent et disparaissent, qui traversent l’esprit ou bien l’occupent un moment, le travaillent, l’agacent, le figent ou le glacent. Toutes ces noires pensées ou « blues » de l’âme, qui ont tantôt la fulgurance d’une réminiscence, tantôt le poids entêtant d’une idée fixe, prennent l’apparence du point lumineux qui aveugle et qui fait mal. Parfois, cette lumière bleue est celle du bout du tunnel, espoir de sortie du deuil signifiée in fine par l’image de l’échographie de l’enfant à naître. Là, le temps universel du deuil est achevé ; le passage de ce temps s’est conclu par le (par)don et l’accès corollaire à la sérénité ; la continuité est alors assurée. Julie est enfin libre.

