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Une journée particulière

Plans rapprochés

Comment filmer le « si loin, si proche » ?

La séquence située sur la terrasse de l’immeuble constitue un point fort du film, puisqu’elle marque le premier rapprochement physique et sentimental des personnages. Il convient toutefois de remarquer à quel point cette proximité se marie à la plus grande distance. La mise en scène joue sur l’ambiguïté du proche et du lointain pour mieux suggérer l’impossible et pourtant sincère relation des deux personnages.

D’un point de vue émotionnel, la séquence située au plus haut de l’immeuble relève du jeu d’équilibriste : les personnages passent du flirt à la révélation de sentiments profonds, de la légèreté à la gravité, du baiser à la gifle.

Dans ce passage incessant et parfois surprenant de l’attirance physique et sentimentale à la répulsion, de la solitude au rapprochement, le jeu sur l’espace joue un rôle essentiel. De nombreux cadres rassemblent ainsi les personnages dans un dialogue, voire un face-à-face, tandis que d’autres isolent les personnages, comme pour les faire sortir de la scène et les ramener à leur solitude et leur détresse 1.

Par ailleurs, le jeu sur le point de vue et l’échelle des plans permet de nuancer l’impression de rapprochement entre les personnages : lorsque Gabriele amuse Antonietta en l’enserrant dans un drap, un plan en plongée vient relativiser la gaieté de l’action. La position de la caméra ajoute une distance, une inquiétude aussi, qui nous empêchent de ne voir là que légèreté et tendresse : les personnages sont perdus dans un monde vide et balayé par le vent et leurs rires se perdent de manière étrange.

La variation d’échelle est particulièrement remarquable dans les plans qui précèdent le premier baiser des personnages : la mise en scène utilise le rituel du pliage de drap pour forcer les personnages à jouer sur le rapprochement et l’éloignement et le découpage accompagne le mouvement de manière originale. Un plan associe les personnages (il est au premier plan, en amorce, de dos ; elle est de face, à l’arrière-plan). Le plan suivant nous fait sortir du face-à-face et isole Gabriele tandis qu’Antonietta continue son discours : le découpage permet ainsi de mettre en évidence le quiproquo (elle le prend pour un homme à femmes alors qu’il est homosexuel) en suggérant la distance de Gabriele par rapport au discours qu’Antonietta tient sur son compte. Par la suite, une succession de gros plans en champs/contrechamps rassemble les personnages de façon étrange : ils sont isolés dans le cadre, mais l’insistance du regard d’Antonietta, par-delà le dialogue et le son de la radio, donne une grande intensité à la relation qui se joue entre les personnages. Ce plan s’étire et creuse le temps dans une impression de suspens en même temps qu’il approfondit subitement la nature de la relation entre les personnages. Le passage brusque de ce gros plan à un plan plus général du face-à-face entre Gabriele et Antonietta 2.prolonge cette ambiguïté de façon extraordinaire : d’abord la variation d’échelle de plan est abrupte et ramène une distance surprenante, que le contre-jour accentue. Ensuite, il est étrange de voir les personnages se rapprocher physiquement au gré du pliage du drap, alors même que le point de vue demeure distant 3.

La suite de la séquence continue sur le même principe : alors que les personnages connaissent leur premier geste de tendresse et d’abandon (elle lui prend les mains), un gros plan semble enfin définitivement marquer le rapprochement des personnages, réunis face-à-face dans le même cadre 4. ; mais un mouvement de caméra détruit cette union en nous rapprochant d’Antonietta jusqu’au gros plan, de manière à faire sortir Gabriele du cadre 5. Même dans la confession amoureuse, le couple est ainsi séparé. Le baiser qui conclue ce mouvement de rapprochement achève de donner cette impression de solitude dans le rapprochement : le cadre serré sur le visage de Gabriele révèle l’incapacité de ce dernier à s’abandonner au baiser d’Antonietta. La bande-son appuie l’image car la musique martiale allemande qui provient de la radio et envahit le plan offre un contrepoint remarquable à cette scène d’amour.