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Uzak

Plans rapprochés

Comment violer les lois de l’(in)hospitalité ?

Comment le cadre des plans exprime-t-il un sentiment ? Uzak (« lointain » en turc) confronte dans le même appartement deux cousins que tout sépare, à l’exception de leurs origines anatoliennes communes. Dès leur première rencontre, tout dans les dialogues, la mise en scène, la répartition de l’espace plan par plan, la fixité du cadre scande en mineur l’impossible cohabitation à venir. Aussi aura-t-on soin de lire notre séquence comme un vibrant appel au respect des différences et à la tolérance d’autrui.

En provenance de son Anatolie natale, Yusuf débarque chez son cousin Mahmut, installé depuis longtemps à Istanbul. Ce dernier doit l’héberger durant quelques jours, le temps que Yusuf trouve un nouveau travail. L’ouvrier Yusuf est déjà passé à l’appartement de Mahmut le photographe durant la journée. Personne. Depuis, il l’attend.
Plan d’ouverture : la scène est plongée dans l’obscurité. On ne distingue quasiment rien, excepté une porte d’entrée. D’immeuble ? De maison ? Dans tous les cas, celui qui arrive de l’extérieur et qui y pénètre est un habitué des lieux puisqu’il n’allume la lumière qu’une fois entré dans le hall, puis monte les escaliers et disparaît par la droite du cadre sans voir celui qui dort assis, la tête entre les bras, sur le bureau du gardien d’immeuble. Ou plutôt non, il a constaté sa présence puisqu’il rentre à nouveau dans le champ, s’avance lentement vers lui et, après l’avoir scruté un instant, l’interpelle doucement : « Yusuf ? » 1.Sans attendre la réponse, le montage aux raccords brutaux passe sèchement au plan suivant car, dans Uzak, les plans sont des unités de temps bien cloisonnées comme les murs et les portes de l’appartement délimiteront bientôt rigoureusement le périmètre de chacun. De la même manière, la durée de certains plans très longs, tantôt sur Yusuf, tantôt sur Mahmut, sera significative du pouvoir de l’un sur l’autre dans ce qui ressemble à un jeu de stratégie où chacun devra défendre son espace. Premier signe du malaise entre les deux cousins. Mahmut (qui ouvre son espace privé à contrecœur) avoue qu’il avait oublié la venue de Yusuf 2. Comme lors de l’arrivée de Mahmut dans le plan 1, le sur-cadrage de l’image qui sera la figure récurrente des scènes filmées dans l’appartement réduit ostensiblement l’espace des hommes dont la sourde lutte passera constamment par une attaque/défense du territoire. Sur-cadrage que l’on retrouve dans le long plan suivant où les deux hommes, confinés dans la petite cuisine de l’appartement, discutent entre eux, la caméra braquée sur celui qui reçoit la charge 3. Car, en effet, cette discussion se limite (restriction de l’espace du langage) à un interrogatoire mené par Mahmut qui, insensible aux problèmes d’emploi de Yusuf, n’a déjà qu’une idée en tête : savoir combien de temps il restera chez lui. Mahmut lui rappelle d’ailleurs sournoisement qu’au téléphone Yusuf lui avait parlé d’une unique semaine (pour se trouver un travail). De cette préoccupation tyrannique du temps dépendra la patience de l’hôte ou son acceptation à partager son espace domestique. Ce qui revient à dire qu’ici, le temps, c’est de l’espace gagné ou abandonné à l’autre. Ajoutons également que ce plan, fondateur de la relation entre les deux hommes, indique à quel moment de leur vie et de leurs espoirs ils sont arrivés. À Yusuf qui déclare qu’il verra du pays en devenant matelot, Mahmut répond, désenchanté, que « tous les lieux finissent par se ressembler ».
Le montage abrupt continue de découper l’espace et le temps à la hache, c’est-à-dire sans souci de relier souplement les plans entre eux, étant donné que le lien qui unit (les deux hommes) est ici interdit. Nous sommes maintenant dans ce qui sera la chambre-territoire de Yusuf durant son séjour 4. Au mur qui en restreint la limite s’ajoute la série de règles géographiques édictées par le maître des lieux où il est question de bande adhésive anti-souris dans l’appartement (la ligne comme symptôme de la paranoïa de l’invasion), de zone fumeurs (hantise de l’intrusion des mauvaises odeurs dans l’espace de l’appartement) et de WC privatifs (séparation franche de l’espace des miasmes et des microbes). Tel est le sens de l’hospitalité selon Mahmut où la cohabitation est rivée à cette définition topographique de la contiguïté. Le plan suivant confirme l’idée de la hantise de l’invasion chez Mahmut. La bombe désodorisante doit tuer (les odeurs de) l’autre, pour en éliminer symboliquement l’odieuse présence. Yusuf est une gêne, un être pathogène pour Mahmut. Il s’agit pour lui de le tenir à distance, de contrôler son espace en l’y confinant comme il fait avec les chaussures qu’il enferme dans un placard 5. Retour au cadre du plan précédent : Yusuf se retrouve seul dans sa chambre à l’accueillant confort presque spartiate, la porte bien close 6. On aura remarqué au passage que les plans 4 et 5 s’achèvent et s’ouvrent respectivement par une fermeture de porte comme une revendication de chacun des protagonistes de son espace. L’ultime plan de notre séquence adopte le point de vue de Yusuf 7. Regard subjectif donc sur un plafond blanc comme indice de l’incrédulité du personnage à laquelle répond ironiquement le point d’interrogation à l’envers de la lampe. Aux questions personnelles du personnage s’ajoute désormais l’incertitude d’une cohabitation plus qu’improbable.