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Val Abraham

Plans rapprochés

Comment renouveler la rencontre amoureuse à l’écran ?

Montrer comment le réalisateur déjoue les règles classiques de « la scène de rencontre amoureuse », topos littéraire et cinématographique. Oliveira ne filme pas de manière conventionnelle, il évite tout naturalisme. Ainsi, il tourne les deux rencontres amoureuses entre Ema et Carlos de manière totalement atypique : en décentrant la scène, en retardant l’arrivée de Carlos à l’écran ou encore en faisant arriver Ema dans le dos du médecin…

Le décentrement au cœur de la première scène de rencontre

La scène de la première rencontre entre Ema et Carlos au restaurant est totalement décentrée et opère à plusieurs niveaux. Premier décentrement : avant que Carlos ne s’approche de la table, Ema aperçoit par la fenêtre une étoile  1 qu’elle prend comme un signe du Destin. Ce décentrement est alors relayé par la voix off : « Ema vit comme un signe dans cette étoile de la fête ». Deuxième décentrement : le spectateur va attendre très longtemps avant de voir Carlos à l’écran. On entend d’abord sa voix tenue en hors champ et se présenter à Ema et à son père comme un « laboureur et médecin » sans jamais faire apparaître à l’écran son visage. Mais le décentrement ne s’arrête pas là, la caméra filme alors une partie de son buste  2, derrière une vulgaire assiette d’anguilles et d’olives vertes fourrées, en lui coupant littéralement la tête, les bras et les jambes ! Curieux découpage qui réduit le pauvre personnage à un tronc. Un autre décentrement vient moduler la scène, celui de l’autonomisation des lignes : Oliveira coupe le son des personnages (la voix du père) pour une autre ligne esthétique, le texte (ou la voix off), qui vient totalement remplacer le dialogue des personnages. Enfin surgit un décentrement totalement inattendu, le plan fixe d’un ventilateur qui tourne  3, sauf que cette fois, Oliveira n’en dit rien. Est-ce un pôle qui n’a aucun rapport avec l’histoire ? Est-ce un autre signe articulé à celui de l’étoile ? Ou bien montre-t-on ce qu’Ema regarde ? La vérité est qu’Oliveira invente chaque plan et le décentre.

Le rapt de la créature

Dans Val Abraham, Oliveira garde ses actrices le plus possible pour lui et fait semblant de les donner aux personnages masculins. C’est ainsi qu’on peut parler dans ce contexte d’un « rapt de la créature », pour reprendre l’expression du critique Alain Bergala (in Monika d’Ingmar Bergman, du rapport créateur-créature au cinéma, Yellow Now, 2005). 

Dans la première scène de rencontre, si on attend très longtemps avant de voir Carlos, c’est que le réalisateur veut garder Ema pour lui le plus possible. En effet, Oliveira est très jaloux de son actrice Cécile Sanz de Alba. Il refuse de donner trop vite sa créature à un autre. En réalité, celui qui fait la rencontre amoureuse, c’est Oliveira. Et quand finalement, la caméra se décide à faire un contrechamp sur Carlos, ce n’est même pas pour révéler son visage, mais pour le réduire à un plan grotesque : un ventre et des avant-bras. Enfin, Oliveira finit par nous montrer le visage de Carlos, mais rapidement et très mal cadré, comme il est coutumier du fait. Puis il abandonne Carlos et le père en train de discuter ensemble pendant que lui peut rester seul avec son actrice.

Lors de la seconde rencontre, quelque temps après, Ema arrive dans le dos de Carlos  4, ce qui est très étrange pour filmer une rencontre amoureuse. Encore une fois, Oliveira peut ainsi se garder son actrice plus facilement et plus longtemps. En effet, ainsi placée, Ema ne regarde pas Carlos, mais Oliveira. Pendant que la voix off se déroule, Ema écoute ce que le film dit d’elle, figée sur le regard de son créateur. Elle sait qu’on parle d’elle et commence à jouer au ralenti jusqu’à s’arrêter complètement de jouer.

La couleur rouge dans la deuxième scène de rencontre

Pour cette scène, Oliveira a un scénario du rouge totalement indépendant de l’histoire et il va faire quelque chose d’interdit par le cinéma standard : filmer des bouts de rouge et non pas des fleurs. En effet, il ne veut pas que la couleur devienne forme pour éviter tout naturalisme. Au début de la séquence, on ne peut pas manquer de voir le rouge, mais il est résiduel : des taches de fleurs en bord cadre bas  4, le haut du T-shirt d’Ema et quelques motifs sur son pull-over de pêcheur parsèment l’écran. Puis quand Carlos se retourne pour regarder Ema, il finit par découvrir un bouquet de fleurs rouges. À la fin de la séquence, le rouge qui a été longtemps contenu va exploser, remplir tout l’écran et l’envahir comme si le rouge était une toile. Un peu comme chez Nicolas de Staël qui mettait parfois du rouge sur ses toiles mais le recouvrait aussitôt de noir par peur de cette couleur. Le rouge a finalement eu le droit de sortir les deux dernières années de sa vie.