Plans rapprochés
Comment filmer le pacte ?
Faust, une légende allemande (Faust, eine deutsche Volkssage) de W. Murnau, d’après le Faust de Goethe (1808 et 1832), sort en salles en 1926. Il est interprété par Gösta Ekman (Faust), Emil Jannings (Méphisto), Camilla Horn (Marguerite).
Ne pouvant sauver l’humanité de la peste, le vieux professeur Faust invoque le diable. Un mendiant apparaît et lui propose alors un pacte de 24 heures pour sauver les malades. Puis sous la forme d’un gentilhomme, il offre de prolonger le pacte et d’obtenir l’éternité, la jeunesse et ses plaisirs. Faust signe alors un pacte écrit. Mais une fois rajeuni, il s’ennuie et plonge dans un profond désespoir. Il veut retourner à une vie plus simple. Sauvé par l’amour de Marguerite, seul mot qui annihile les accords du pacte, il évite l’enfer.
Vision emphatique du bien et du mal dans de somptueux plans-tableaux en clair-obscur, Faust est une des œuvres phares de Murnau, qui a fait l’objet d’une récente édition DVD, et d’une nouvelle variation cinématographique, signée Sokourov (2011).
Montrer comment le diable est « humanisé »
Dans le prologue, le diable apparaît d’abord en plongée, en haut de l’écran. Mais quand l’ange entre en scène, la nature maléfique du diable est restaurée. L’ange se tient à gauche en haut et le diable occupe le bas de la composition
1, comme s’il avait été jeté parmi les spectateurs. Métamorphosé en homme, il retrouve une échelle humaine
2 : il est alors relégué dans les failles. Il passe de l’illimité (la nature) à la miniature. Il s’accroche aux marges supérieures (comme les marginalia d’un livre enluminé) occupe les trous et les bords du cadre (couloirs, ponts, hublots, porte…).
Questions :
Quel est le lien avec la peinture du XIXe siècle ?
Observer la citation à la peinture romantique, avec une forte structuration de l’espace (référence à la peinture médiévale), la démesure des paysages qui écrasent les êtres humains et les rejettent au bord du cadre (Caspar Friedrich, Gustave Doré) et l’utilisation d’une lumière surnaturelle et mystique (Ingres, Füssli).
En quoi le diable est-il différent du vampire ?
Faire le lien avec Nosferatu (Murnau) et le rapport entre le monstre et la peste.
Travailler sur le thème de l’oiseau/de la plume et sur son champ lexical
Le diable est associé à l’homme-oiseau (hommes-oiseaux de Jérôme Bosch, masques fermés des médecins exposés à la peste du XVIIe siècle…). Quelles associations peut-on établir ? Lien entre les deux mondes, fluidité, liant, Mercure philosophique, nature instable, fluctuante et volatile (dans les deux sens du mot : « qui vole » et « qui disparaît facilement, qui s’évapore »), liée au verbiage et au divertissement. (Autre exemple : Phantom of the Paradise)
Mettre en scène la signature du pacte
Méphisto prend le temps de rentrer dans le récit. Et sa présentation à Faust suit un rituel théâtral en trois temps : manifestation sonore, salut au public, et enfin signature du pacte. Chez Murnau, les lettres lumineuses du pacte
3 (les mots « macht und herrlichkeit » principalement, « le pouvoir et la gloire ») apparaissent en surimpression, se détachent du pacte et hantent Faust, créant un violent contraste (le mot « pouvoir » inondé de lumière). Au final, ces deux mots occupent l’écran jusqu’à saturation
4. La lumière blanche efface les contours des lettres et les mots ne se lisent plus. Observer le rituel des chiffres.
Étendre le thème à la notion de contrat social et d’altération de la transmission (La Beauté du diable, Fantasmes, La Revanche des Sith).
Questions :
D’où provient la lumière ?
Dans l’eau-forte Le Docteur Faustus (1652) de Rembrandt, une sphère lumineuse (apparition divine ? connaissance ?) apparaît à la fenêtre de l’alchimiste Faust. Chez Murnau, le diable se manifeste également à Faust par le biais d’une boule de feu dans le ciel. La lumière et le chatoiement surgissent du haut comme du bas et se situent alternativement du côté des anges et de Méphisto. La lumière est-elle toujours d’essence divine ? À quoi correspond-elle ?
Comment évoluent les parchemins et les écritures dans les films de pactes ?
Comparer la version de Murnau avec la signature dans La Beauté du diable (1949) de René Clair (entaille dans la main), de Tous les biens de la terre (The Devil and Daniel Webster, 1941) de William Dieterle (plume, marque sur l’arbre, griffure) ou du Fantôme du paradis (Phantom of the Paradise, 1974) de Brian de Palma (contrat volumineux et disparition de la plume au profit de l’écriture mécanique). Dans la grande majorité des cas, le contrat est compliqué. Les postulants ne le lisent pas ou ne comprennent pas ce qu’ils lisent.
Pourquoi l’écrit est-il souvent diabolisé au cinéma ?
Désirs non lisibles, non audibles, lettre corruptrice, palimpsestes, saturation des signes…
Pages arrachées au livre de Satan (1921) de Carl Theodor Dreyer, Rendez-vous avec la peur (1957) de Jacques Tourneur, Shining (1980) de Stanley Kubrick, Prince des Ténèbres (1987) de John Carpenter…

