L’élément à l’écran
Analyser différentes occurrences des quatre éléments primordiaux, dans un premier temps à un niveau thématique, puis dans un second temps à un niveau symbolique.
Une ode à la nature et à ses paradoxes
L’apparition à l’écran d’un ou plusieurs des quatre éléments naturels va souvent de pair avec la représentation cinématographique de la nature. Ainsi, nombre de films qui traitent de ce thème ou, tout simplement, présentent de nombreux plans en extérieur, mettent en scène ces éléments.
Cependant, la nature même des quatre éléments crée un certain paradoxe, voire une tension riche de promesses dramaturgiques : ils sont à la fois banals pour l’homme, qui les côtoie quotidiennement et a appris le plus souvent à les maitriser, mais lorsqu’ils montrent leur véritable force (tempêtes, incendies, inondations, séismes...), ils deviennent extraordinaires et réduisent l’homme à l’impuissance.
Les quatre éléments sont ainsi parties prenantes de l’intrigue de nombreux films à grand spectacle ou de science-fiction, hollywoodiens pour la plupart. Par exemple, le déchainement des éléments dans Twister (1996) de Jan de Bont ou Phénomènes (2008) de M. Night Shyamalan semble être la métaphore d’une vengeance de la nature sur les hommes. Dans d’autres blockbusters, au contraire, l’homme n’est plus soumis à la nature mais contrôle les éléments. On pensera notamment à Percy Jackson (2010) de Chris Columbus, Thor (2011) de Kenneth Branagh ou Le Dernier Maître de l’air (2010) de Shyamalan.
Cette idée que la nature incarne une force supérieure, voire divine, se trouve traitée autrement dans de nombreux films, notamment asiatiques. Ainsi, les films des studios d’animation japonais Ghibli sont souvent porteurs d’un message « écologique » et mettent en exergue la valeur réciproque des actions de l’homme et de la nature l’un vers l’autre. Dans ces films, les apparitions des éléments naturels sont récurrentes et révélatoires, qu’il s’agisse de l’air dans Le Château dans le ciel (1986) ou encore de l’eau dans Ponyo sur la falaise (2008, deux films du réalisateur Miyazaki. Le cinéma d’animation y rend un véritable hommage, plastique, chorégraphique et sonore, à l’énergie indomptable des quatre éléments et, par extension, à la nature.
De la même manière, la trilogie des Qatsi (Koyaanisqatsi en 1983, Powaqqatsi en 1988 et Naqoyqatsi en 2002) réalisée par Godfrey Reggio désigne la responsabilité de l’homme vis-à-vis de la Terre et de la nature, en mettant en parallèle des images de la nature avec des images de la société moderne et industrielle. D’autres films assez similaires du point de vue de la construction narrative peuvent également en être rapprochés tels Anima Mundi (1992) de Godfrey Reggio, Baraka (1992) de Ron Fricke, ou encore Microcosmos (1996) de Claude Nuridsany et Marie Pérennou.
L’élément comme personnage
Plus qu’un élément du décor ou une thématique, les éléments vont devenir dans certaines œuvres artistiques de véritables personnages. L’homme a de tout temps accordé une forte importance aux quatre éléments et craint leur toute-puissance. En effet, dès l’Antiquité, de nombreux dieux et héros de la mythologie étaient associés à un ou plusieurs des quatre éléments, que ce soit dans leur fonction ou par rapport à leur légende : Vulcain (dieu du feu), Neptune (dieu de la mer), Éole (maitre des vents), Narcisse (reflet dans l’eau), la Vénus Anadyomène (naissance dans la mer)... Cette personnification des éléments a inspiré de nombreux tableaux jusqu’au XXe siècle, comme celui de l’illustrateur Newell Convers Wyeth, Le Géant (1923), où le gigantisme de nuages tumescents donne forme à un être surnaturel.
Au cinéma, l’élément acquiert le statut de personnage par des voies différentes, au premier titre desquelles l’importance qu’il revêt dans la narration et l’intrigue du film. Dans Le Vent (1928) du réalisateur suédois Victor Sjöström, on peut ainsi considérer que l’air est un des personnages principaux, à l’instar des protagonistes en chair et en os du film. À mesure que l’intrigue se déploie, le vent prend une place de plus en plus importante jusqu’à devenir omniprésent, tant à l’écran que dans les pensées des personnages. L’air « contamine » tous les aspects du film, du titre aux images, en passant par les cartons du narrateur ou les dialogues entre les personnages.
Les éléments peuvent également être utilisés comme une doublure des personnages principaux. Dans Les Climats (2006) du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, chacun des quatre éléments semble pouvoir être associé à un des deux protagonistes principaux, dans la mesure où il caractérise le caractère et les émotions de chacun. Ainsi, Bahar serait représentée par l’eau et le feu alors que l’air et la terre pourraient être associés au personnage d’Isa1.
La symbolique des éléments
L’étude des quatre éléments au sein d’une œuvre artistique passe également par une interrogation de nature symbolique. Le caractère universel des éléments permet aux artistes d’exprimer une certaine poétique du sensible qu’un philosophe comme Gaston Bachelard peut nous aider à formuler. En effet, à travers ses différents essais, celui-ci s’est attaché à définir une poétique des éléments en initiant la notion d’imagination matérielle, « loi qui attribue nécessairement à une imagination créatrice un des quatre éléments : feu, terre, air et eau »2.
Ce champ a continué d’être exploré par un de ses élèves, Gilbert Durand, dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1963) qui, dans une perspective d’anthropologie culturelle, pose « l’antériorité tant chronologique qu’ontologique du symbolisme sur toute signifiance audiovisuelle ». Il peut ainsi être intéressant d’interroger certaines images cinématographiques à partir des archétypes de l’imaginaire collectif qui affleurent en elles, en se gardant toutefois de tout système de correspondances : par exemple, de voir dans l’élément aqueux l’indice d’une remémoration de la vie intra-utérine au sein du liquide amniotique3, ou d’associer la boue (mélange de l’eau et de la terre) et la mélancolie4. Cette dernière proposition semble ainsi pertinente pour aborder l’univers visuel du cinéaste russe Andreï Tarkovski, d’Andreï Roublev (1969) à Stalker (1979) en passant par Nostalghia (1983), dans lequel l’eau, sous la forme de pluie, de cours d’eau, de flaques, de boue, participe à la création d’une atmosphère et, plus encore, à une poétique de la création du monde.
Ainsi, le sens même de certains films serait inexorablement lié à la manifestation sensible et symbolique d’un ou de plusieurs éléments : Breaking the Waves (1996) de Lars von Trier, Mère et Fils (1997) d’Alexandre Sokourov, Faust (1926) de Murnau, ou encore Le Tempestaire (1947) de Jean Epstein.
La puissance symbolique des quatre éléments au sein des arts peut également être observée de façon très nette dans le documentaire que le réalisateur Wim Wenders a consacré au travail de Pina Bausch, Pina (2011) dans lequel ceux-ci entrent en interaction chorégraphique avec les corps des danseurs, devenant un des matériaux de construction de l’œuvre.
1 Pour plus de précisions sur cette analyse, voir Rosine Bénard, « Les Climats de Nuri Bilge Ceylan : l’affrontement passionnel mis en exergue par les quatre éléments », in Murielle Gagnebin (dir.), L’affrontement et ses Images, Seyssel, Champ Vallon, 2009, p. 55-64.
2 Gaston Bachelard, L’Air et les Songes : essai sur l’imagination du mouvement, Paris, José Corti, 1943, p. 13.
3 « L’eau [est] le liquide amniotique. Dans d’innombrables rêves, le rapport parents-enfant est représenté par l’acte de tirer hors de l’eau et de sauver de l’eau. » Freud, L’Homme Moïse et la Religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 69.
4 « La mélancolie est de qualité grossière, lourde, comportant peu d’esprits favorables au bien-être, mais abondamment remplie de ceux qui assombrissent toute la lumière des sujets sanguins, épaississent leur subtilité, souillent leur pureté par le brouillard de cette boue et substance marécageuse. » Timothy Bright, Traité de la mélancolie (1586), Grenoble, Jérôme Millon, 1996, p. 123.

