La Fondation Cartier de Jean Nouvel
Le cours d’arts plastiques est un espace privilégié où favoriser la réflexion de l’élève à travers un travail plastique singulier. De ce fait, dans le cadre d’un sujet lié à l’architecture, il apparaît essentiel de choisir un édifice « ouvert » à une multiplicité d’approches susceptibles de motiver l’imaginaire de chacun à l’aune de sensibilités diverses.
Mon choix s’est porté sur la Fondation Cartier de Jean Nouvel : ce bâtiment procède d’une dynamique du visible à la fois poétique et poreuse à l’environnement. Sa transparence réactive au monde mouvant, aux jeux de lumières, à la vie végétale, aux passages des êtres, à la mobilité des œuvres exposées, témoigne d’une plasticité porteuse, que chacun peut s’approprier à travers son imaginaire, ses projections, ses rêveries…
Du point de vue des élèves, l’absence de solides connaissances en architecture n’apparaît pas ici préjudiciable : la poésie nébuleuse de cet édifice, étrange « OVNI » déposé au cœur d’un urbanisme haussmannien, ne peut que favoriser leur réceptivité.

En amont d’une réalisation plastique, la Fondation Cartier est présentée aux élèves : ils assistent à la projection d’une trentaine de photographies que j’avais faites un jour de janvier très lumineux, privilégiant une multiplicité de points de vue et de cadrages.
Sont abordées les problématiques essentielles inhérentes à cet édifice :

– Intégration de la Fondation Cartier pour l’art contemporain (boulevard Raspail, à Paris). Prise en compte des façades haussmanniennes grâce à l’alignement des grands écrans de verre.

Architecture de vitrage et d’acier finement tramé qui structurent la fondation, impulsent une rythmique subtile, légère, élancée.

Mobilité des surfaces, animées par le jeu des stores (afin d’éviter l’effet de serre) et les lieux de circulation situés à l’extérieur du bâtiment (ascenseurs, escaliers).

Lieu consacré à l’exposition d’œuvres d’art contemporaines qui renouvellent son apparence, jouent avec sa structure (plasticité mouvante des scénographies).

Inscription de la Fondation dans un site arboré et ouvert : le jardin Theatrum Botanicum de Lothar Baumgarten ; végétation et architecture se répondent à travers des jeux de transparence et de réverbération. Intégration du cèdre du Liban planté en 1823 par François-René de Chateaubriand. Mur végétal animant la façade.
Cette présentation est censée initier les élèves à une lecture ouverte et réactive de cet édifice, favoriser une perception sensible où leur imaginaire ne sera pas contraint mais exacerbé. Qu’ils comprennent surtout combien la Fondation Cartier participe d’une réalité instable, où les surfaces de verre démultiplient la réalité en pans réverbérants et interactifs.
« La transparence, c’est avant tout la façon d’imprégner une architecture du site environnant, de favoriser l’interférence de l’existant et du construit, d’intégrer tout le milieu ambiant comme composante à part entière de l’espace créé. Elle implique par nature de composer avec la variation de ce milieu, variation de lumière et de couleur1. »

– Édifice réfutant « la stabilité descriptible d’une chose visible2 »
La Fondation Cartier est vivante : elle trame un univers instable et nébuleux synergique aux déplacements, à la multiplicité des points de vue. Elle s’invente au fur et à mesure des parcours du regard, labyrinthe de sensations où s’exacerbent les mises en abyme. La vie en sa relativité, ses dimensions mouvantes et éphémères, ses modulations atmosphériques, imprègne et démultiplie l’espace.

– Prismes/moirages/entrelacements et chiasme
Cela participe d’une phénoménologie du visible qui s’inscrit inévitablement au creuset de l’expérience perceptive, consubstantielle au temps de l’être-au-monde3.
Le réel en tant que matérialité stable et clairement définie s’absente : il cède à l’ouvert d’une visibilité œuvrée, palpitante, laissant sourdre une altération des choses visibles…

– Flottement des limites, inassignables
Les limites entre dehors et dedans s’estompent : les panneaux coulissants, la rythmique des stores animés, l’incessant moirage des reflets, la prégnante proximité du jardin botanique à travers les écrans de verre, délitent un trouble constant.

– « L’écran indécis du réel4 »
Les surfaces de verre que la vie alentour trame et moire convoquent un univers virtuel.
Jean Nouvel prend en compte le vertige iconique qui caractérise notre époque : images démultipliées au creuset de médias divers, écrans cathodiques ou cinématographiques, interface numérique, panneaux publicitaires… Déréalisation du réel, en cette « ère de reproductibilité technique5 » illimitée. Son architecture affirme une bidimensionnalité paradoxale et troublante qui corrode la matérialité compacte de l’édifice, contribue à sa dématérialisation, en nie les lois de pesanteur et déplace notre expérience perceptive. L’œil oscille entre approche homogénéisante d’un ensemble structuré et démultiplication d’écrans sur lesquels se meuvent reflets et images tramés. Cette « architecture […] s’essaie à la synthèse du réel revisité à la lueur frémissante du tube cathodique6 ».
Afin que les élèves puissent s’approprier cette problématique à travers un ancrage plus narratif, moins abstrait, j’en propose une autre approche, cinématographique cette fois. Leur sont montrés deux extraits de Minority Report de Steven Spielberg7 : les écrans de verre sur lesquels flottent différents types d’images y abondent.
Dans le premier extrait, John Anderton (interprété par Tom Cruise), réfugié dans son appartement, se plonge dans la visualisation holographique de son passé heureux (avant la disparition tragique de son fils). Sa réactivité ambiguë aux fragments de ce film affirme la fragilité du monde réel, poreux aux interférences virtuelles. Ces reflets mouvants ont une présence décisive : ils réactivent sa mémoire endeuillée (origine de son engagement dans la Précrime).
Le second extrait concerne la perception rétinienne des visions médiumniques des Pré-Cogs, qui imprègnent un écran transparent, et que John Anderton interprète. Ces visions se matérialisent en images instables et lacunaires d’un « futur » proche ; elles se mêlent aux reflets de la pièce et des personnages, troublent la matérialité de l’environnement, soulignant l’intrication de temporalités et espaces antinomiques qui emblématise le ressort dramatique du film.

La présentation de la Fondation Cartier ainsi que la vision des deux extraits de Minority Report se sont effectuées lors d’un cours de 55 minutes.

À voir en ligne
– Site de la Fondation Cartier.
www.fondation.cartier.fr/
– Le dossier sur la Fondation Cartier, très complet, élaboré par le CNDP.
– Une présentation de Minority Report, film de Steven Spielberg.
www.allocine.fr/




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