Emprunts et citations
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La collection « Mag »
 

Jean-François Aubaret, professeur de lettres


« Quiconque n'a pas commencé par imiter ne sera jamais original ». Théophile Gautier

Autant le recours à la citation est couramment préconisé dans les exercices d'écriture littéraire au lycée, autant la pratique de l'emprunt est moins spontanément admise. Il s'agit pourtant d'un procédé formateur et créatif. L'ouvrage qu'y a consacré Gérard Genette en 1982, Palimpsestes, la littérature au second degré (Éd. du Seuil), présente un tableau riche et varié des ressources de la technique de l'emprunt dans le domaine de l'écriture.

Martial Raysse, Made in Japan. La Grande odalisque, 1964. Musée national d'Art moderne Centre-Georges Pompidou, Paris.
© RMN

Faire du neuf avec du vieux
Il revient à l'enseignant d'apprendre aux élèves à identifier les stéréotypes, les clichés, pour être en mesure d'analyser et d'interpréter leur présence et leur rôle dans un texte littéraire. De l'identification à la réutilisation, le pas peut être d'autant plus vite franchi que c'est une façon de mieux s'en approprier le fonctionnement. Par ailleurs, des exercices de détournement de cliché, comme ceux auxquels se livrèrent les surréalistes, permettront de rajeunir les stéréotypes et de leur rendre une originalité nouvelle. La remotivation des clichés ou des expressions lexicalisées n'est-elle pas un des principes fondamentaux de la poésie moderne selon Jean Cocteau? On pourra proposer à titre d'exemple le texte de Louis Aragon extrait du Paysan de Paris (NRF, 1926) dans lequel il exprime un regret : « Les hommes n'ont trouvé qu'un terme de comparaison à ce qui est blond : comme les blés, et l'on a cru tout dire ». Pour remédier à cette déficience de la langue, il va envisager une palette de comparaisons ou de rapprochements synesthésiques nouveaux, à partir de l'idée de blondeur.
La citation se définit comme la reprise entre guillemets et sans modification d'un extrait donné ; elle constitue un emprunt signalé. Elle trouvera sa place principale dans la dissertation proposée aux épreuves du baccalauréat ; son rôle est alors d'apporter une caution aux propos tenus par l'auteur de la copie. Son choix, son découpage, son insertion dans le corps du devoir lui donneront toute sa valeur. L'écriture d'invention est peu consommatrice de citations ; on ne pourrait guère en trouver que dans des sujets soumettant une maxime aux élèves, que ceux-ci devraient commenter et sur laquelle ils pourraient exercer leur pensée personnelle. Mais c'est davantage par l'approche de certains textes que les classes de lycée découvriront les mille et une manières d'accommoder à la sienne la réflexion d'autrui. L'étude d'extraits des Essais de Montaigne pourra permettre d'appréhender les différentes fonctions qui sont celles de la citation dans la confrontation et le dialogue de deux pensées : celle de celui qui est cité et celle de celui qui cite.

Pour en savoir plus
  • Une présentation de la notion d'intertextualité, de ses apports fonctionnels et esthétiques selon les définitions de Gérard Genette http://home.tvd.be/.
  • Un article d'Isabelle Chol, de l'université Blaise-Pascal, notamment consacré aux détournements littéraires de proverbes et de clichés dans la première moitié du XXe siècle http://hypermedia.univ-paris8.fr/.
Emprunter pour créer
Alain Duchesne et Thierry Leguay, dans La Petite Fabrique de littérature, proposent des jeux ou activités d'écriture d'inspiration oulipienne.
Le collage cite des extraits de magazines, de publicités, de prospectus, de catalogues ou de textes divers, soit à des fins de détournement subversif, soit pour renforcer l'illusion de réalité. Le cut-up, technique plus radicale, consiste à découper au ciseau une ou plusieurs pages en morceaux aléatoires que l'on recolle ensuite dans un ordre différent pour obtenir de nouvelles combinaisons textuelles. Le centon est un jeu dans lequel on compose un texte original à partir de fragments empruntés à un ou plusieurs auteurs. Il se pratique couramment avec des alexandrins de diverses provenances qui permettent de bâtir des poèmes inédits. La méthode S+7 consiste à remplacer tous les substantifs, tous les adjectifs et tous les verbes d'un texte célèbre par le septième mot de même nature dans un dictionnaire préalablement choisi. La Cigale et la Fourmi devient ainsi, sous la plume de Raymond Queneau, La Cimaise et la Fraction.
D'autres procédés, moins contraignants, laissent une part de créativité plus grande à ceux qui y recourent. À partir d'incipit romanesques glanés au fil des lectures, on peut inviter les élèves à rédiger une suite à ces phrases qui ne sont que de simples amorces. Une pratique voisine consiste à repriser une narration élimée en son centre comme on fait pour un vêtement usé : il s'agit de reconstruire une histoire avec pour seules données de départ les première et dernière phrases de celle-ci. Le jeu du texte fendu : après avoir découpé verticalement quelques textes dont on ne conserve que la moitié gauche - c'est un peu plus facile -, on propose aux élèves de reconstituer la moitié droite de celui qui leur échoit. Un exercice assez en vogue dans les classes de collège invite à la recréation d'un texte à partir de la structure poétique et syntaxique dégagée d'une poésie source. Combien de variations n'a-t-on pas proposées aux élèves sur le schéma de Liberté de Paul Eluard : « Sur..., sur..., sur..., j'écris ton nom... ».
Ces activités ludiques fondées sur l'emprunt sont à la fois incitatives et authentiquement inventives.

Pour en savoir plus
  • Un site attrayant mais complexe d'accès qui présente l'Oulipo, ses activités et ses ressources créatives http://worldserver2.oleane.com/ .
  • Le site de la BNF propose une étude de Cendrillon et du Petit Chaperon rouge, de leurs variantes et des diverses réécritures auxquelles ils ont pu donner lieu http://expositions.bnf.fr/.
  • Le site du CRDP de Rennes présente l'ouvrage de M. Abolgassemi, L'Écriture d'invention, consacré aux nouveaux programmes de français et, notamment, aux différentes activités de réécriture www2.ac-rennes.fr/.
  • Un accès au sommaire du numéro consacré au pastiche et à la parodie, particulièrement riche en exemples, de la revue TDC éditée par le CNDP.
Réécrire
Parmi les activités de réécriture, nous en distinguerons de trois ordres.
  • L'imitation sérieuse a été pratiquée par les plus grands auteurs du XVIIe siècle. La Fontaine a, dans ses Fables, réutilisé bien des anecdotes empruntées à Ésope. Molière a repris dans Dom Juan l'argument de Tirso de Molina. L'Iphigénie de Racine doit beaucoup à celle d'Euripide. La réécriture était alors tenue pour une des sources essentielles de la créativité littéraire.
  • L'imitation ludique ou plaisante est une des constantes du monde des lettres. On appelle pastiche l'imitation du style ou du genre d'un texte et parodie la transformation d'une œuvre dans un but ouvertement comique. Le travail d'imitation présuppose l'observation et l'analyse des procédés de l'hypotexte, activités extrêmement formatrices. L'apprentissage de la distinction entre le genre héroï-comique (traitement d'un sujet trivial dans un style et un langage nobles) et le travestissement burlesque (transposition de l'argument noble d'une œuvre sérieuse en style vulgaire) permet le réinvestissement des notions de genre, de ton et de registre. La fausse citation, dont Claude Gagnière dans Pour tout l'or des mots fournit de nombreux exemples, ressortit à ce même type d'activité.
  • La transposition, c'est-à-dire la transformation sérieuse, implique la modification d'un élément déterminant pour l'écriture du texte. La réécriture s'appellera prosification s'il s'agit de proposer une version en prose d'un poème en vers et versification dans le cas inverse. Le changement de système énonciatif consiste à changer de narrateur comme le fait Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique lorsqu'il prive Robinson de son mode d'expression originel, la première personne du singulier, pour recourir à la troisième. À un contexte historique ou géographique donné, on peut en substituer un autre ; c'est la réécriture de Sophocle par Jean Cocteau dans La Machine infernale ou celle de Molière par Alain Badiou dans Ahmed le subtil. L'adaptation fait passer un texte d'un genre littéraire à un autre : du roman au théâtre ou au scénario de cinéma, du théâtre à l'opéra, etc. On parlera de transtylisation en cas de réécriture stylistique ; c'est le principe des Exercices de style de Raymond Queneau et des Aventures de Télémaque de Louis Aragon d'après Fénelon. La transposition est une activité courante en classe de français puisqu'elle offre l'occasion, par l'analyse puis le réinvestissement, de mieux comprendre un procédé d'écriture et ses implications textuelles.

On peut s'interroger sur le caractère formateur de ces pratiques qui reposent sur l'emprunt à des modèles et sur l'imitation de ceux-ci. On a parfois pensé qu'elles suscitaient stérilité et conformisme dans la création. On doit cependant reconnaître qu'elles offrent une grande liberté d'intervention ludique sur des œuvres qu'elles rendent plus accessibles.

Réécriture célèbre : Télémaque, Fénelon - Aragon
À titre d'exemple, vous pouvez consulter l'incipit des Aventures de Télémaque de Fénélon (1695) et leur réécriture surréaliste par Louis Aragon (1922).
Fénelon sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France. Chapitre 1, du début jusqu'à « ...ne voulait pas être connue de Calypso » (2e paragraphe) http://gallica.bnf.fr/ .



 
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Créé en octobre 2002. Actualisé en février 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.