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Walter Benjamin

Hiver 2011

Présentation d'ouvrages

Œuvres, I, II et III

 

Walter Benjamin, trad. de l’allemand par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000.

 

Couverture

La publication en 2000 des Œuvres de Walter Benjamin en trois volumes aux éditions Gallimard aura fait date dans l’édition des philosophes marquants et méconnus du xxe siècle. Il faut dire qu’il n’y avait pas, jusqu’à cette date, d’édition scientifique à même de donner une vue d’ensemble de cet auteur. Certains auteurs, tels des bouleversements climatiques progressifs et de longue durée ou des maladies à effets différés, n’émergent et ne prennent une place décisive qu’« après-coup », parfois une, voire plusieurs, générations après qu’ils aient composé leur œuvre. Comme Stendhal ou Nietzsche qui, de leur vivant, ont eu la conscience, peut-être même le désir, d’écrire pour la postérité, Benjamin, même s’il a joui d’une notoriété et d’une admiration indéniable de la part de ses pairs de l’école de Francfort et de nombre de ses amis, n’aura pas vu de son vivant cette réputation s’étendre massivement jusqu’à son œuvre. Il aura fallu attendre de nombreuses années pour que sa pensée se répande dans l’Europe de la seconde moitié du xxe siècle, et davantage encore pour qu’elle soit traduite en français de manière à la fois sérieuse et relativement complète. Walter Benjamin laisse ainsi derrière lui une œuvre considérable, pour ne pas dire monumentale, mais une œuvre kaléidoscopique et assez difficile d’accès dont les présents volumes tentent de restituer l’essentiel. La difficulté d’accès à l’œuvre de Benjamin n’est pas due à quelques performances logico-conceptuelles donnant lieu à un système hermétique comme chez Hegel ou Wittgenstein, pas davantage à quelques revisitations herméneutiques ou étymologiques comme chez Heidegger, non, cette difficulté d’accès semble provenir de trois raisons principales :

  • l’originalité de sa pensée et de son style atypique pour un penseur allemand de la première moitié du xxe siècle, qui prend à contre-pied ou, comme il aimait à le dire à propos de l’histoire, « à rebrousse-poil », les principales questions et problèmes qui se posent à ses contemporains ;
  • sa pensée exprimée dans une langue plutôt limpide et sans chausse-trapes apparentes déroute pourtant, tant elle prolifère dans des directions divergentes et parfois opposées : l’architecture et l’urbanisme, le langage, la littérature et les écrivains, l’art, l’histoire, la politique… Son approche n’est pas unitaire, plutôt asystématique, mais en même temps elle garde une logique ésotérique et présente des articulations singulières, souvent des sortes d’antinomies (notamment entre le matérialisme et le mysticisme, le marxisme et le messianisme, l’histoire et le progrès, l’esthétique et le politique…) ;
  • le caractère protéiforme de cette œuvre, joint à la disparition soudaine et tragique de son auteur – véritable choc pour tous ses amis –, n’a évidemment pas contribué à favoriser et à accélérer une édition systématique et des traductions suivies de l’œuvre. Il est à ce titre instructif que l’édition en allemand, sous la direction d’Adorno, de l’ensemble des Écrits de Benjamin (sans parler de la Correspondance et de l’Œuvre posthumes) ait dû attendre les années 1970 pour voir le jour (notamment Gesammelte Schriften, t. I à VII, Francfort sur-le-Main, Surkhamp Verlag, 1974-1989).

Hormis quelques textes épars tels que Haschisch à Marseille édités aux Cahiers du Sud en 1935, ou encore – et surtout – la version de 1935 de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée traduite par Pierre Klossowski en 1936, Benjamin reste un auteur « confidentiel » en France et inaccessible au grand public. Il faut attendre les recherches et travaux de Maurice de Gandillac qui traduit et fait paraître en 1959 chez Julliard un volume assez fourni sous le titre Œuvres choisies. Toujours sous l’impulsion de Maurice de Gandillac paraissent en 1971 deux volumes chez Denoël intitulés respectivement Mythe et Violence et Poésie et Révolution, textes ultérieurement réédités en 1983 chez Denoël-Gonthier dans la collections « Médiations », sous les titres respectifs Essais I, 1922-1934 et Essais II, 1935-1940.

C’est seulement aux alentours des années 1980 que commencent à se multiplier les éditions de nombreux écrits de Benjamin (citons par exemple les textes particulièrement significatifs Sens unique, Enfance berlinoise et Paysages urbains, traduits par Jean Lacoste aux Lettres Nouvelles en 1978, puis réédités en 2000 aux éditions 10/18 ; ou encore la Correspondance en deux tomes, traduite par Guy Petitdemange, en 1979 aux éditions Aubier-Montaigne). En 1991 paraît enfin, chez Gallimard, un volume intitulé Écrits français et dont plusieurs des textes allaient constituer les linéaments des trois volumes ici présentés.

Malgré tout, à l’orée du xxie siècle, il n’existait toujours pas, en français, de recueil sinon exhaustif, tout au moins assez complet pour retracer l’ensemble du parcours intellectuel de Benjamin, encore moins d’édition des œuvres complètes enfin traduites et enrichies d’un apparat critique solide, qui auraient mérité d’être regroupées, par exemple, en trois ou quatre volumes de la Pléiade… À défaut, les éditions Gallimard nous offraient en 2000 ces volumes de la collection « Folio essais », basés tous trois sur un choix de textes tirés des Gesammelte Schriften dirigées par Adorno. Le choix opéré est judicieux, basé non pas sur un découpage strictement et exclusivement chronologique mais plutôt sur trois groupes de textes choisis certes selon une certaine unité historique, mais surtout en fonction d’une cohérence conceptuelle.

Le premier tome de ces œuvres regroupe une gerbe de textes épars mais annonciateurs des principales directions et thématiques où s’aventurera par la suite, et de façon constante, Benjamin : la poésie et le langage, la violence et la politique, l’histoire et l’avenir, l’espérance et la lucidité philosophique. Ce premier volume a de plus le mérite de contenir une longue présentation de la vie et de l’œuvre de Benjamin par Rainer Rochlitz, ainsi qu’une bibliographie des œuvres de et sur Benjamin en français, notamment, très fournie et actualisée à partir des principales bibliographies existantes, entre autres celles de l’un des spécialistes et traducteur français de Benjamin, Marc B. de Launay (« Walter Benjamin », Revue d’esthétique 1981 et 1990), de Momme Brodersen (Walter Benjamin, Bibliografia critica générale, Palerme, Aesthetica/pre-print, 1984), et de Marc Sagnol (in H. Wissmann (éd), Walter Benjamin et Paris, Paris, éditions du Cerf, 1986). Dans ce premier volume, par exemple, figure un texte surprenant de 1915 sur la vie des étudiants. Walter Benjamin, qui fut lui-même, on le sait, engagé dans le mouvement des « étudiants libres », règle si l’on peut dire ses comptes tant avec les autorités qu’avec l’idéologie régnante au sein d’un tel mouvement. Il y aborde déjà sans concession la question de l’avenir et celle, récurrente dans toute son œuvre, du progrès. Il se demande quelle place l’État peut réellement et durablement garantir à ses étudiants et il soulève le problème tenace du désaccord entre pouvoir et savoir, entre goût passionné pour la connaissance et intérêt mesuré pour l’insertion et la position sociales. Déjà, Benjamin remarque que dans ces toutes premières décennies du xxe siècle, un cynisme, pour ne pas dire une perversion, préfiguratrice d’une barbarie a cours en Allemagne, qui se traduit notamment par le fait que l’État « garantisse et enseigne la liberté d’une science de laquelle on attend cyniquement […] qu’elle conduise ses disciples à être des individus sociaux et des serviteurs de l’État » (Œuvres, I, p. 127). Pour Benjamin, une réelle aliénation estudiantine contribue – malgré ces organisations d’étudiants libres, dont il fit lui-même un temps partie – « à embourgeoiser totalement l’institution » (ibid., p. 128). On rencontre de même dans ce premier volume le texte précurseur sur la Critique de la violence, que Walter Benjamin rattache d’emblée à une philosophie politique fondée sur la justice et le droit, y compris et surtout lorsque ce problème de la violence est posé par rapport au sempiternel binôme conceptuel des fins et des moyens : « Il [un étalon] s’impose, lorsqu’on demande si, en des cas déterminés, la violence est moyen pour des fins justes ou injustes. Sa critique serait ainsi donnée, de façon implicite, dans un système de fins justes ; or il n’en est pas ainsi » (ibid., p. 210). Texte également étonnant et précurseur en matière de critique philosophique et de psychanalyse que celui consacré aux Affinités électives de Goethe. Benjamin reprend, non sans une pointe d’ironie lucide et une acuité toute moderne, une des lettres de Goethe à Marianne von Eybenberg : « On a déjà bien de la chance si l’on réussit, en ces temps troubles, à se réfugier au fond des passions tranquilles » (ibid., p. 365).

Le second tome regroupe des écrits de maturité centrés sur les singularités littéraires et les tropes esthétiques et politiques de la modernité : ainsi des textes sur le kitsch, sur la ville de Marseille parcourue dans un état second dû au haschisch, sur la nouvelle littérature ascendante, sur le surréalisme, sur les modernes de l’époque, Gide, Valéry et surtout Proust et Kafka. Tous ces textes reprennent et approfondissent les écrits de portée critique précédents par lesquels Walter Benjamin projetait, encore maladroitement peut-être, de devenir et d’être reconnu comme un critique d’art majeur de son temps. Mentionnons par exemple un court texte de 1927, Kitsch onirique, dans lequel Benjamin décortique ce « non-style » qu’est le kitsch comme étant « le côté par lequel la chose s’offre au rêve » (Œuvres, II, p. 8). Il relève alors – en français dans le texte – des exemples saillants de ce procédé, empruntés pour l’essentiel à des sentences surréalistes : « Ma plus belle maîtresse, c’est la paresse », « une médaille vernie pour le plus grand ennui »… Il cite Éluard et mentionne que des peintres ont illustré de tels mots (Max Ernst). Mais il cite surtout Breton dans le Manifeste qui pose les jalons du nouveau langage, distancié des obligations de politesse entre interlocuteurs et de l’amour-propre de celui qui parle (ibid., p. 8 et 9). Ce petit texte préfigure et renvoie de façon prophétique à celui, plus tardif et beaucoup plus développé, qui sera consacré au surréalisme (ibid., p. 113 à 134), dans lequel Benjamin prononce un verdict sans pareil sur ce mouvement littéraire français : « dernier instantané de l’intelligentsia européenne ». Mais il renvoie aussi structurellement aux deux textes sur Kafka, Lors de la construction de la muraille de Chine (p. 284 à 294) et Pour le dixième anniversaire de Kafka (p. 410 à 453).

Le troisième tome de ces œuvres de Benjamin condense les textes parmi les plus charpentés et les plus renommés. C’est certainement le volume qui restitue le plus synthétiquement la pensée protéiforme, et néanmoins cohérente, du philosophe. Quasiment tous ses textes se tiennent et renvoient à l’ensemble de l’œuvre, c’est d’autant plus vrai des derniers écrits parcellaires sur l’histoire, annonciateurs du grand ouvrage qu’il projetait et qu’il n’aura pas le temps de mener à bien. Dans ce volume, on trouve également les textes les mieux développés, avec un art consommé d’économie conceptuelle et de concision stylistique. Ainsi du célèbre texte sur Paris, capitale du xixe siècle, empreint d’esthétique certes, mais tout autant, si ce n’est plus, de sociologie et de politique. Texte hors normes, aux accents de critique littéraire et qu’aurait quasiment pu écrire le Karl Marx théoricien de l’histoire et critique du socialisme français et de l’utopie repensée à l’aune de l’urbanisme et de l’architecture (Fourrier et les passages), de l’invention de la photographie (Daguerre ou les panoramas), des rues, des avenues et des barricades – ou plutôt des tentatives désespérées pour les supprimer (Baudelaire, Haussmann). Il en va ainsi, également, du livre le plus connu de Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, dans ses deux versions de 1935 et 1939, la première contenant à la fois le plan et les principales lignes de force problématiques, la seconde, comme on sait, formellement mieux équilibrée et conceptuellement mieux aboutie. Enfin, donc, les fameux textes qui composent sa « Thèse sur l’histoire » écrite en 1940 (p. 425 à 443), textes courts mais d’une extrême densité, parfois aussi désarçonnants que subjuguants, comme par exemple cette thèse VIII sur « l’état d’exception où nous vivons » qui, en fait, selon Benjamin, est la règle (historiquement, le fascisme ambiant qui domine toute l’époque). L’auteur y atteste d’une lucidité inaccoutumée pour son temps, lorsqu’il relève notamment l’inefficacité du progrès « conçu comme norme historique ». L’étonnement devant les événements contemporains n’a selon lui rien de philosophique ; tout au plus il révèle combien de tels postulats historiques sont erronés. Également, la célèbre thèse IX à partir du tableau Angelus Novus de Paul Klee (que possédait Benjamin) bouleverse les interprétations historiques et atteste que la lecture de cette œuvre ne peut se cantonner à une approche esthétique, qu’elle met toujours en jeu une pensée refondée de part en part de l’histoire et de tout l’ensemble de ses forces antagonistes – dont la violence et la barbarie ayant toujours partie liée avec la culture, ce pourquoi elle nécessite une réinterprétation du point de vue des vaincus. L’Ange nouveau, pour Benjamin l’ange de l’histoire, comme tout historien tourne le dos à l’avenir, veut ressusciter les morts et les ruines amoncelées à ses pieds. Mais il ne peut éviter et encore moins aller contre le souffle du progrès qui, malgré lui, l’emporte, sidéré et aveugle vers l’avenir.

Ces trois volumes des Œuvres de Benjamin constituent à ce jour une référence incontournable pour tous les francophones exigeants, apprentis philosophes, artistes, esthètes, historiens des idées, enseignants et étudiants et simples lecteurs curieux de découvrir et d’approfondir un des auteurs les plus européens, à la fois témoin particulièrement informé et analyste d’une lucidité aiguë des principales apories idéologiques, esthétiques et politiques de son siècle.

Gilles Behnam, pour le Mag Philo