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Walter Benjamin

Hiver 2011

Présentation d'ouvrages

Benjamin et son ange

 

Gershom Scholem, traduit par Philippe Ivernel, Payot-Rivages, 1995

 

CouvertureSur Benjamin, les éditions Payot-Rivages ont édité en 1995 un témoignage de Gershom Scholem, d’abord publié à Francfort en 1983. Une conférence de 1972, « Benjamin et son ange », donne son titre au volume. Après un premier témoignage (1964), Scholem, en ami proche, en kabbaliste, retrace les visites de l’Ange dans la vie de Benjamin et son chemin de pensée.

À l’évidence, l’Angelus Novus, aquarelle de Klee peinte en 1920 et acquise l’année suivante, fut le grand trésor de Benjamin : durant sa vie accidentée, l’écrivain l’a plusieurs fois mise en dépôt chez des amis proches, dont Scholem, à Munich, dès son achat dans cette ville ; dans les périodes plus stables, Benjamin gardait le tableau dans son bureau, comme une icône. Enfin, en 1940, avant la fuite vers l’Espagne, il découpa le tableau qu’il confia avec ses archives à Georges Bataille, lequel les cacha à Paris, dans un recoin de la Bibliothèque nationale. C’est ainsi qu’il nous est parvenu : transmis à Adorno après la guerre, il se trouve à présent au musée de Jérusalem.

Autre témoignage d’un culte intime : en 1921, Benjamin projeta une revue qui reprenait le titre du tableau. Dans l’esprit de Karl Kraus, la revue Angelus Novus voulait confronter la pensée critique à l’actualité la plus directe. De là, son « caractère éphémère », écrivit alors Benjamin dans un texte d’annonce, « c’est là le juste prix que réclame sa recherche de la véritable actualité ». Sous le signe de l’Ange, la revue devait « exprimer l’aspiration à une telle actualité, la seule authentique ». En effet : « Selon une légende talmudique, les anges eux-mêmes, qui se renouvellent, innombrables, à chaque instant », sont créés pour chanter leur hymne devant Dieu, « puis disparaître dans le néant »1. Ce fut aussi le destin de la revue, dont le projet s’acheva sur le premier volume.

Scholem rappelle les circonstances de l’achat de l’aquarelle. À cette fin, il s’appuie sur une mystérieuse note autobiographique, écrite quatorze ans plus tard, les 12 et 13 août 1933 à Ibiza, dans un moment d’entier dénuement, où l’écrivain désormais apatride fait retour sur sa vie. Cette note porte un titre énigmatique – Agiselaus Santander –, en fait un acronyme pour l’Ange rebelle : « Der Angelus Satanas ». Dans ces lignes, Benjamin confit comment Lucifer a cruellement pesé sur son destin, lui « qui a des serres et des ailes effilées, tranchantes comme un couteau ».

Il lui avait joué un mauvais tour. Tirant parti d’une naissance sous le signe de Saturne, la planète « des détours et des retards, il envoya son incarnation féminine sur les pas de son incarnation masculine par le plus long et le plus néfaste détour, bien que toutes deux eussent été autrefois – mais elles ne se connaissaient pas – très intimement voisines » (p. 97).

En 1921, le tableau de Klee surgit pour figurer ce vertige. Benjamin l’a acheté en un moment de profonde crise personnelle. Selon Scholem, une « crise destructrice dont les conséquences devaient durer toute sa vie » et qui survint à l’issue d’une période de sept années (1914-1921) que Benjamin qualifia plus tard, dans sa note d’Ibiza, comme un « détour funeste ». Dès avant son mariage, en 1917, une longue errance l’aurait éloigné d’un amour originaire, laissé alors dans l’inaccompli et parti hors du temps terrestre. En 1921, après sept ans, cet amour défunt revint comme le « centre véritable de son destin ». Ce retour fit éclater le mariage, sans d’autre issue sur terre.

« Dans le champ de l’intuition allégorique, l’image est fragment, ruine2. » C’est sous l’éclair de ce retour que Benjamin acquit le tableau, lequel alors figura pour lui les ruines du temps terrestre, le savoir des vies effondrées. Pour lui, ce fut aussi viser une vie ressuscitée dans la pensée.

À cette époque, Benjamin écrivit le Fragment théologico-politique qui distingue avec violence la visée messianique du bonheur terrestre : le temps messianique se fait d’abord sentir dans l’expérience du malheur, de l’inaccompli. S’il n’est pas de bonheur sur terre, autrement que par instants éphémères (les éclairs angéliques), cela tient à un conflit indépassable entre l’origine et son redoublement dans la durée, « l’extase de l’une seule fois, et la béatitude de l’encore une fois », du vécu, de la possession retrouvée (p. 133-134). C’est cette faille du temps qui jette les hommes dans l’histoire. Un peu plus tard, en 1929, Benjamin eut cette phrase à propos de Proust et de sa poursuite du temps : « Les vrais drames de l’existence qui nous est destinée, nous n’avons pas le temps de les vivre. C’est cela qui nous fait vieillir. Rien d’autre3. »

De cette crise profonde, date aussi le célèbre essai sur les Affinités électives, justement dédié à Jula Cohn, l’amour de jeunesse, entrevu puis perdu. Une étude que Hoffmansthal qualifia de « magistrale » : elle l’était d’autant plus que Benjamin y avait littéralement payé de sa personne, en y cryptant sa propre vie sentimentale. Jula, l’amour enfoui, croise sans cesse l’Odile de Goethe : l’être le plus proche se retire au plus lointain, dans les parages de la mort.

Ce que montre d’abord l’Angelus Novus, c’est donc l’éclair de l’aura, « unique apparition d’un lointain – si proche qu’il puisse être ». Une apparition que Benjamin, comme Proust, maintint toujours au lointain dans sa vie personnelle, comme la condition stricte des liens impérissables, situés hors du présent. En effet, peut-être l’Ange « ne savait pas que, de cette façon, la force de celui qu’il voulait atteindre pouvait le mieux se montrer : à savoir dans l’attente » (p. 97).

Alors, retrouver le temps, dans la quête personnelle ou dans l’histoire collective, c’est bondir hors de l’enfer chronologique.

C’est là, pour Benjamin, le second sens de l’Ange. Comme le montre Scholem, si à l’origine le tableau de Klee vient couturer une catastrophe intime, l’image bientôt se dote d’un immense destin spirituel qui se diffuse dans toute l’œuvre, jusqu’au testament des Thèses sur l’histoire. C’est pourquoi, à son propos, Scholem retrace l’angélologie hébraïque : l’ange n’est pas seulement « une étincelle » divine, un instant messager (p. 107). Et pas non plus l’Archange vengeur et sombre – Satanas, « l’accusateur » – qui disparaît aux yeux des hommes dans les replis d’un temps occulte. L’ange est aussi, d’abord, le gardien de chaque être humain, son moi occulte, qui double depuis l’éternité la durée périssable des hommes, et peut en répondre. C’est pourquoi, dans les notes d’Ibiza, Benjamin aurait pu consigner une « illumination sur lui-même » – une révélation tardive de son destin. Pour l’auteur de Destin et Caractère, ces notes confieraient finalement une délivrance : « L’image de l’Angelus Novus devient pour Benjamin une image de son ange compris comme la réalité occulte de sa propre personne » (p. 139).

En effet, comme le suggère Scholem, ce que Benjamin a toujours contemplé dans l’Angelus, au-delà de sa propre vie, c’est son intuition de l’allégorie. Sans nul doute, un de ses gestes philosophiques majeurs est d’avoir introduit dans la pensée l’allégorie comme un savoir à part entière : « Les allégories sont au domaine de la pensée ce que les ruines sont au domaine des choses4. » C’est un savoir sur l’image et le signe, mais aussi, d’un même geste, un savoir sur le temps, la destruction et la restitution : située au-delà des présents périssables, l’allégorie énonce leur extinction, mais en même temps les ressuscite.

Elle « a sa demeure la plus durable là où l’éphémère et l’éternel se touchent au plus près5 ». Comme l’Ange de l’Histoire, qui joint l’origine et le futur, elle ouvre une croisée des temps. Selon la XIe Thèse de 1940, l’Ange tire les hommes à regret dans l’ouragan du temps, la « tempête qui souffle du paradis ». Dans ses ailes, et par violence, il les tire à lui vers l’avenir dont il surgit (p. 144-145). En cela, il leur refuse le bonheur terrestre.

En 1939, Benjamin formulait ainsi l’allégorie : « L’image dialectique est une image qui fulgure. Il faut conserver l’image du passé …, comme une image qui fulgure dans l’instant actuel, dans le “maintenant” de la possibilité de la connaissance. Le sauvetage qui s’accomplit de cette façon, et de cette façon seulement, ne peut se faire que par la perception de ce qui se perd sans sauvetage possible6. »

Aussi, « ce qui part les mains vides, c’est l’allégorie » (p. 129). En cette dépossession, elle ouvre aussi un chemin de sagesse. Si l’Ange peut triompher du Démon, c’est qu’il se trouve au point exact où l’origine et la destruction se rencontrent : dans la pure scansion du temps. C’est pourquoi il n’a que le temps seul à offrir. De cette restitution, l’esprit peut rendre à la vie ce qui fut détruit : « Il préfère libérer en prenant que combler en donnant ».

Xavier Papaïs

 

Xavier Papaïs est directeur de programme au CIPh et enseignant de philosophie des sciences humaines à l’ENS de Paris.


1 Annonce de la revue Angelus Novus, in Œuvres, I, Paris, Folio-Gallimard, p. 273.
2 Origine du drame baroque allemand, traduit par Sibylle Muller et André Hirt, Paris, Flammarion, 1985, p. 189.
3 L’image proustienne, in Œuvres, II, Folio-Gallimard, p. 150.
4 Origine du drame baroque allemand, op. cit., p. 191.
5 Ibid. p. 242.
6 Zentralpark, in : Charles Baudelaire, tr. fr. J. Lacoste, Paris, Payot, 1982, p. 240-241.