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Philosophes et philosophie au cinéma

Été 2011
editorial

 

Philosophes et philosophie au cinéma

 Visuel du Mag Philo 28

Les philosophes, la philosophie et le cinéma ; la philosophie au cinéma ; le cinéma en philosophie… autant de configurations toujours possibles pour étudier la relation entre deux expressions intellectuelles et artistiques de l’esprit humain, l’une ancestrale, presque consubstantielle à la civilisation elle-même, l’autre beaucoup plus récente, tout juste plus que centenaire, particulièrement tributaire dès son origine des progrès de l’optique, plus récemment des avancées des nouvelles technologies.

Nous avions initialement opté pour un projet qui examinerait la manière dont les philosophes et la philosophie pourraient être vus ou imaginés par les cinéastes, et donc comment ces derniers pourraient tenter, parfois avec bonheur, parfois sans y réussir de manière probante, de les « filmer » ; et surtout, comment ils s’y prendraient pour porter leurs idées à l’écran.

Ce pouvait être tantôt directement, en les filmant de visu, ce qui d’office limitait considérablement le champ des possibilités (qui ? à part Deleuze filmé par Pierre-André Boutang1 ?) et excluait d’office les antiques, les médiévaux, les Lumières, etc., à peu près tous les penseurs antérieurs au XXe siècle. Fort heureusement, la fiction pouvait alors être un artifice d’autant plus ingénieux qu’elle permettait parfois de restituer avec intelligence et de façon très heuristique l’essentiel d’une pensée aboutie, mieux qu’elle n’aurait pu l’être par son créateur (il demeure souvent si difficile de parler avec justesse et objectivité de soi et de son travail, ce dont nombre d’artistes font régulièrement l’expérience). Ainsi un Augustin, un Descartes ou un Pascal (sous les traits de Pierre Arditi) pouvaient-ils apparaître à l’écran grâce à la caméra de Rossellini2 ; ainsi un Averroès (voir la critique dans ce même numéro) était-il porté à l’écran par Chahine, etc. Mais au total, si peu de philosophes faisaient l’objet d’un intérêt central de la part des cinéastes, du moins si peu à titre de « sujets pensants » singuliers, pouvant constituer en quelque sorte des personnages paradigmatiques du septième art, au même titre que le sont couramment des artistes, des politiques, des policiers, des truands, des reines et des rois, etc. Est-ce simplement parce que les philosophes ne sont pas des acteurs et ne jouent pas ? Est-ce parce que, tout en étant reconnus, parfois même lus et admirés, les philosophes offrent de sévères résistances à laisser passer leurs idées à l’écran ? Leur spécialité n’est-elle pas tissée de concepts et d’idées, toutes entités immatérielles et de ce fait insaisissables à la vue, tandis que le cinéma cultiverait définitivement l’image, depuis Platon réputée être simulacre d’idée. Dès lors, non seulement la convergence s’avère si ce n’est impossible, tout du moins difficile, mais même, elle semble d’office barrée, marquée du sceau d’une antique prohibition iconoclaste !

Cependant, comme nous invite à le découvrir ce numéro, diverses tentatives de restitution de penseurs et de pensées philosophiques ont été faites à l’écran3, et s’il semble qu’au final le genre philosophique à part entière - au même titre que le burlesque ou le film noir - reste encore à inventer au cinéma, nombre de problématiques et de thèses se trouvent parfois mieux servies par les réalisateurs et les metteurs en scène, en étant jouées par des acteurs, que par les philosophes eux-mêmes. Par conséquent même incomplet et inabouti, ce nouveau genre aurait de beaux jours en perspective. Il ne consisterait pas simplement à suivre au fil de son rapport au monde quotidien, à son espace de travail aussi bien public que privé, le cheminement d’un penseur, souvent curieux de sciences, plus ou moins moraliste, soucieux d’éthique et de politique, mais encore à capter toute l’idiosyncrasie de ses principaux apports et à montrer comment sa pensée contribue à faire avancer de manière critique et dynamique le monde, et que l’humour et la légèreté n’excluent ni la profondeur ni la vérité. Pour une pensée allégée, clarifiée, qui rende plus attrayant et dynamique l’usage des concepts associés aux images et permette d’en finir avec tout iconoclasme.

 

Gilles Behnam, pour le Mag philo

 

 


1 Abédédaire de Gilles Deleuze, avec Claire Parnet, réalisation Pierre-André Boutang, coffret de trois DVD, éd. Montparnasse, 2004.
2
Une Encyclopédie historique de Roberto Rossellini, production Roberto Rossellini
pour Orrizzonte, 2000, RAI/ORTF, Italie, 129 min, 1971-1972. www.dvdclassik.com/Critiques/encyclopedie-historique-rossellini-dvd.htm
3 Voir Derrida, de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman, USA, Eurozoom, 2002. Regarder Socrate élaborant ses dialogues, Descartes ou Spinoza au travail, à la maison, dans leur quotidien, ne permettrait-il pas de mieux les comprendre ? Derrida est ici filmé avec ses proches – amis, famille, étudiants… – en Afrique du Sud, de Paris à New York, Derrida dans l'intimité, réfléchissant au mariage, au narcissisme, à la célébrité et à l'importance de la pensée philosophique.

Rédacteur en chef : Gilles Behnam

Remerciements à : Paul Mathias, IGEN de philosophie ; Philippe Quesne et Brigitte Sitbon-Peillon, professeurs de philosophie

Illustration : Daniel Bour