Vous êtes iciPhilosophes et philosophie au cinéma > Articles > Rouge ciel, un essai sur l’art brut : Barbara Safarova
logo

Philosophes et philosophie au cinéma

Été 2011

Articles

Rouge ciel, un essai sur l’art brut

 

Image de présentation du film Rouge ciel, un essai sur l’art brut.

Est-ce un hasard si l’art brut est apparu en 1945, dans une Europe ravagée par la Deuxième Guerre mondiale, qui a perverti les idéaux du progrès des sciences positivistes en pulsion génocidaire ? Des hommes atteints de handicap ou de maladie mentale, traités quelques années auparavant comme les détritus de l’humanité, se trouvent soudainement propulsés au centre de l’attention publique et leurs créations, vouées à la destruction en tant qu’art « dégénéré » par les nazis, sont célébrées par une certaine élite artistique pour leur originalité formelle.

Montage photographique : un homme en tenue d’officier allemand de la seconde mondiale regarde des images affichées contre un mur, sous le titre « Entartete kunst » : « Art dégénéré »

C’est en sillonnant la Suisse en juillet 1945, à la recherche d’ « un art immédiat et sans exercise », que le peintre Jean Dubuffet découvre les premières œuvres d’art brut, selon lui une alternative supérieure à l’art « culturel » car les « auteurs tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond (…) Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. » Par cette dénomination, Dubuffet fait sauter l’appellation de « l’art des fous », un terme employé par les psychiatres-collectionneurs et les surréalistes avant lui, et transforme ainsi des productions asilaires situées dans le champ psychopathologique en œuvres d’art.

Montage photographique en noir et blanc : au premier plan, un homme couché lit L’Art des fous de Marcel Réja ; au second plan deux silhouettes en blouse blanche ; au troisième plan, des enfants sont assis sur des bancs d’école, ils ont des cônes sur la tête qui leur masque le visage ; en arrière plan, un groupe de servantes, ou d’infirmières, se tiennent debout, les bras le long du corps.

Le film Rouge Ciel. Un essai sur l’art brut1, réalisé par Bruno Decharme en 2009, s’attache moins au contexte historique de la découverte de l’art brut qu’à la définition de son concept paradoxal et contradictoire, à travers les rencontres avec un certain nombre de créateurs et leurs œuvres ainsi que des témoignages d’hommes et de femmes - historiens de l’art, psychanalystes, artistes, ou amateurs passionnés - qui nourrissent le champ de l’art brut. Le film, loin de nous proposer une réponse univoque, partage avec le spectateur la passion que cet art suscite encore aujourd’hui. À l’opposé du culte de la performance et du conformisme, l’art brut nourrit en nous ce jardin secret qui nous donne la force et la possibilité de jouer et aimer dans nos sociétés, c’est ce que le film se propose de mettre en exergue.

Ainsi, le montage volontairement kaléidoscopique et la structure éclatée ne répondent pas à une démarche discursive. Rouge ciel pulse comme corps, au rythme du cerveau et du cœur de ces créateurs hors normes, de ces visionnaires. Car en effet, comment parler de « haute folie » sinon en se plaçant résolument sur le versant du vertige et du lâcher prise. Rouge ciel porte la signature d’un collectionneur, d’un passionné. Les portraits qui se succèdent donnent au spectateur le temps nécessaire pour capter le trajet singulier de chaque artiste. Nous les voyons non pas tels qu’ils « sont », mais tels qu’ils « habitent » le monde ; comment ils le perçoivent, ce qui les fait « vibrer », comment ils le représentent.
Tout d’abord, il y a l’Américain George Widener, capable de mémoriser les événements des mille cinq cents dernières années et de prédire également le futur – par exemple, les catastrophes aériennes qui auront lieu certains dimanches au cours du XXIe siècle -, grâce à de savants calculs inscrits dans des cercles ou « carrés magiques » sur des nappes en papier trempées dans le thé ou le café. Le montage parfois frénétique et répétitif vise à rendre compte du caractère impulsif et de l’électricité psychique de ce créateur. En effet, la répétition automatique de ce geste fait partie de son processus de création ; nous le voyons s’immerger au cœur d’un univers devenu brusquement labyrinthique et inquiétant, que Widener traduit en chiffres.

Photographie couleur en plan rapproché du visage de George Widener, avec la phrase : « George Widener peut mémoriser les jours et les événements des 180 prochaines années »

 

La vitesse accélérée du montage caractérise aussi le portrait du Japonais Kunizo Matsumoto, un créateur aux allures d’ « enfant-scribe ». Matsumoto ne sait ni lire ni écrire, mais collectionne pourtant de manière obsessionnelle imprimés – brochures du théâtre kabuki, catalogues d’expositions, guides, publicités et calendriers –, sur certains desquels il invente ses propres idéogrammes. La caméra s’affole sur des plans de la ville d’Osaka, que Matsumoto parcourt au pas de course quasiment tous les jours à la recherche de nouveaux matériaux pour sa création. Elle s’arrêtera uniquement sur les inventions graphiques de Matsumoto, laissant au spectateur un temps de répit pour savourer la beauté du tracé fragile de l’artiste.

Rouge Ciel parcourt la planète, démontrant ainsi la vitalité et l’universalité de l’art brut, qui, loin de mourir avec son inventeur Jean Dubuffet, connaît un essor retentissant. Il nous invite, par exemple, dans un petit hôpital psychiatrique au nord de la Russie, dans lequel vit depuis plus d’une cinquantaine d’années Alexander Pavlovitch Lobanov. Devenu sourd et muet à la suite d’une méningite, sa famille le fait interner à l’âge de vingt-trois ans, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, quand il devient trop agressif et agité. Lobanov s’enferme alors sur lui-même et se mettra, au bout de quelques années, à dessiner. Dans son œuvre, il devient un soldat héroïque. Ses autoportraits aux fusils se mêlent au panthéon des icônes de la Russie soviétique. Ainsi, le spectateur découvre son visage à côté de celui de Staline ou de Lénine, un détournement de l’iconographie propagandiste du régime communiste dans lequel on pourrait voir un commentaire ironique. En dehors de très gros plans sur le visage de l’artiste, la caméra s’attarde sur quelques détails  autour de ce petit homme au crépuscule de sa vie.

Le portrait de l’artiste américain Henry Darger se concentre sur la petite chambre, dans laquelle ce créateur - dont on possède très peu d’informations biographiques et une seule photographie - a vécu pendant plusieurs décennies.

Photographie noir et blanc en contre-plongée du visage de Henry Darger, avec le texte : « Demain peut-être le vent cessera-t-il de souffler. Henry Darger »

La caméra balaye lentement les murs noircis, les objets amassés, les vieux livres pour enfants… C’est ici que Henry Darger a créé, à l’abri des regards, ses collages représentant des petites filles – dont certains font de plus de trois mètres - accompagnées  d’une saga de quinze mille pages, intitulée « L’histoire des Vivian Girls dans ce qui est connu sous le nom des Royaumes de l’Irréel et de la violente guerre glandéco-angelinienne causée par la révolte des enfants esclaves ». Le récit décrit la lutte des vertueuses et immortelles sœurs Vivian, aidées par le capitaine Henry Darger, chef d’une organisation de protection de l’enfance, contre les méchants adultes, le peuple esclavagiste des Glandeliniens, qui réduisent les enfants à l’asservissement, les torturent et les assassinent. Il s’agit donc d’un combat pour la vie, sans cesse mené et, de dessin en dessin, sans cesse perdu, comme si un Dieu impuissant - Darger lui-même ? - ne parvenait à mettre un terme à toutes ces souffrances.

Dessin d’Henry Darger.Devant une fenêtre, sur la gauche un homme étrangle une fillette ; sur la droite, un garçonnet nu se tient debout, un sac à la main.

Le ciel de Darger est rouge ; rouge de sang et de feu, mais surtout rouge de colère. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le réalisateur a choisi ce titre, Rouge Ciel ? Ou fait-il allusion à la fameuse phrase d’une de grandes créatrices de l’art brut, la Suissesse Aloïse Corbaz, qui, en étalant ses glacis rouges mélangés à sa salive sur ses dessins, disait que « le rouge, c’est bon pour les schizophrènes » ?

Photographie couleur en contre-plongée du visage d’Aloïse Corbaz, avec la phrase : « Je déplore ma situation d’épave de la conflagration universelle. Aloïse Corbaz »

Ou encore est-ce une façon d’évoquer l’ancienne prophétie des Indiens Hopi, annonçant la destruction de ce monde par le feu en 2012, où le ciel deviendra rouge, en signe du combat définitif entre le Bien et le Mal ?
C’est l’artiste tchèque Zdenek Kosek, qui ne pourrait qu’être d’accord avec cette dernière interprétation. Lui qui ne cesse de scruter le ciel depuis la fenêtre de son appartement HLM près de Prague, dans la crainte d’une catastrophe naturelle ultime. En effet, dans les années quatre-vingt, une profonde fracture psychique a irrémédiablement transformé sa perception de l’univers. Deux années de folie où Zdenek Kosek, intimement persuadé de son devoir de maîtriser les problèmes météorologiques, avait cessé de manger et de dormir. Il passait des semaines devant sa fenêtre pensant provoquer ou contrôler le temps qu’il faisait, notant la direction des vents, les mouvements des nuages, le vol des oiseaux, les bruits, les changements de température, ses pensées, etc. Il écrivait et dessinait ses diagrammes dans des cahiers d’écolier, sur des cartes d’atlas, dans de vieux magazines ou journaux. Un rituel indispensable, auquel il fallait se soumettre s’il ne voulait pas être responsable d’un chaos irréversible. Malgré la souffrance provoquée par cette expérience, Zdenek Kosek se dit aujourd’hui heureux de pouvoir montrer ses œuvres, « pour que les gens découvrent ce que notre cerveau est capable de créer ».

Montage photographique : au premier plan un paysage dans l’ombre, avec le texte « La seule chose qui comptait pour moi était mon travail. Diriger l’univers. Zdenek Kosek » ; en fond, à la place du ciel, les yeux de Zdenek Kosek.

Le cinéaste Bruno Decharme - collectionneur de l’art brut lui-même - enchaîne ses rencontres avec les artistes comme s’il tentait, à travers un montage imaginatif et contrasté, mêlant les éléments documentaires avec un certain lyrisme, de reconstituer un puzzle. Il répond à chaque créateur et à chaque œuvre par un choix de style différent, imprimant à son montage et à la valeur des plans – souvent très rapprochés -  son regard subjectif et son propre ressenti face aux œuvres, recherchant avec elles une plus grande intimité. Cependant, ce n’est pas uniquement son regard qui témoigne. Bien que la voix off ait été proscrite au profit de textes écrits, le film convoque les écrivains, philosophes, psychanalystes et amateurs passionnés qui ont marqué la réflexion sur l’art brut en Europe et aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Le philosophe et l’historien de l’art Michel Thévoz, directeur de la Collection de l’Art Brut à Lausanne (1975 – 2001), y tient un rôle central. Visage sculpté par une lumière contrastée, il définit la « folie, c’est-à-dire du délire, de la projection d’hypothèses insensées » comme « une fonction positive de l’esprit » . Pour Thévoz, « c’est ce qui fait le génie humain ».

Portrait photographique de Michel Thévoz, avec le texte : « La folie, c’est-à-dire le délire, la projection d’hypothèses insensées, c’est une fonction positive de l’esprit. C’est ce qui fait le génir humain. Michel Thévoz »

L’histoire des recherches autour de l’art brut menées par certains des plus grands artistes et intellectuels du XXe siècle est racontée sur un mode ludique grâce à des animations de documents et de photos, qui ponctuent les portraits des artistes. Le ton - qu’on pourrait juger impertinent - désamorce la gravité souvent coutumière aux théorisations, inverse la « balance » du discours historique « officiel » au profit de l’émotion portée par les artistes et leurs œuvres. Le film, loin de proposer une définition ultime de l’art brut, préserve au contraire la forme ouverte de « l’essai » et met en évidence sa complexité et sa beauté, irréductible aux catégories proposées par l’histoire. Le battement de cœur en gros plan qui accompagne le générique de la fin ne fait qu’accentuer l’organicité du montage, la sensation d’un corps qui vit et respire : « systole ou contraction du voir (…), diastole ou dilatation de la voyance (…) »2.

Barbara Safarova, présidente d’association abcd - art brut connaissance & diffusion -, directrice du programme au Collège International de Philosophie, maître de conférences en esthétique.

 

Le film sera diffusé au cinéma Méliès à Montreuil le 26 octobre 2011, dans le cadre des Ecrans philosophiques, cycle conçu et organisé par la Maison populaire, le Collège International de Philosophie et le cinéma Méliès.

Pour plus d’information : www.abcd-artbrut.org

 


1 Rouge Ciel raconte l’histoire de ces créateurs hors normes, visionnaires qui embrasent nos esprits et chahutent nos structures de pensée. Y témoignent des écrivains, philosophes, psychanalystes, amateurs passionnés qui ont marqué la réflexion sur l’art brut. Voir le teaser du film sur le site ABCD: www.abcd-artbrut.net/spip.php?page=film&id_article=1027&id_document=3032
2 Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire 1, Paris, les Editions de Minuit, 2009, p. 246.