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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012
editorial

Femmes philosophes et philosophie

                     Visuel du Mag Philo 29

« Femmes philosophes et philosophie » est le projet abouti de ce nouveau numéro du Mag Philo consacré à la place, au rôle et à l’implication active des femmes dans la philosophie.
Cependant, ce projet nous a vite ramenés à l’amer constat que les femmes – hormis quelques exceptions notables – n’avaient guère été mieux traitées et considérées dans l’histoire de la pensée philosophique qu’elles ne l’avaient été dans la plupart des autres champs de la connaissance et dans l’histoire en général. Tout du moins dans la tradition occidentale initiée depuis Platon, les clés de la cité et les responsabilités majeures du savoir et du pouvoir sont restées l’apanage quasi exclusif des hommes. Dans le système éducatif grec dont nous avons hérité, la Paiedeia (voir W. Jaeger) fut un ordre masculin structuré notamment autour de la virilité, un système d’expression de la différence des sexes confondu avec un système d’imposition de la différence des genres et des fonctions dans les diverses hiérarchies.
Le clivage et la place secondaire accordée aux femmes dans l’histoire ainsi que leur sous-représentation dans l’enseignement et l’écriture de la philosophie les ont longtemps confinées à une présence mineure et non parallèle aux hommes. Tout en respectant strictement les mêmes mots que ceux initialement employés, notre numéro aurait alors dû s’intituler « Femmes (point-virgule) ; philosophes et philosophie ». Comme radicalement à part, occupant somme toute un régime d’exception toujours problématique, les femmes n’auraient guère pu prétendre légitimement qu’à trois places : à côté, en dessous, derrière les hommes.

  • En tant que « sexe faible », les femmes auraient constitué un premier problème : leur inaptitude, comme l’enfant, à assumer leur défense et leur autonomisation serait venue les obliger à passer sous la protection et sous l’ordre masculin. Les femmes nécessiteraient une théorisation particulière et un système de prise en charge aussi bien domestique, économique et politique (Aristote) que moral, métaphysique et sexuel (Arnolphe dans L’École des femmes). Davantage encore, elles devraient faire l’objet d’une réflexion et d’une spéculation exogène masculine, parce qu’incapables de subjectivation, inaptes à se prendre par elles-mêmes en charge du point de vue de la conscience et de l’action.
  • En tant que séductrices et duplices, elles constitueraient un second problème : une constante menace de tromper et de défaire l’ordre viril établi (L’Assemblée des femmes d’Aristophane, La Cité des femmes de Fellini), tant l’ordre sexuel et familial que celui moral, intellectuel et politique.
  • En tant que « beau sexe », les femmes occuperaient la place d’une exception : valorisées via des connotations par le bas et le corps (ventre et sexe), jamais par le haut et l’âme (tête et langage), les femmes auraient à prendre place de façon idéalisée dans la cuisine, la chambre, le boudoir…, hauts lieux stratégiques du règne masculin et féodal sur le foyer domestique et dans l’espace privé.

Il leur a fallu un travail considérable pour qu’elles sortent de ces déterminations et fassent leur entrée à l’université, dans l’entreprise, à l’Assemblée nationale où ce n’est pas gagné… (et pour l’Élysée il faudra encore attendre). D’où l’urgence sociale, politique mais aussi philosophique, d’analyser l’aporie si funeste et vaine de ces caractérisations du savoir et du pouvoir tellement exclusives des hommes et totalement excluantes des femmes.
Tout de même, cela a fort heureusement évolué de nos jours. S’il y eut peu de femmes pythagoriciennes (Théano), cyniques (Hipparchia) ou néoplatoniciennes (Hypatie) etc., il y eut les femmes savantes au XVIIe siècle, de nombreux salons au XVIIIe, Olympe de Gouges et la Révolution française, des militantes et représentantes féminines des luttes sociales et politiques, des suffragettes, des féministes, des MLF, des femmes de science, des politiques et de grandes intellectuelles tout au long des XIXe et XXe siècles. Il y a aujourd’hui de grandes écrivaines et des représentantes de toute première envergure de la pensée philosophique française et internationale (voir notamment notre interview).
Il peut ne pas être aisé de rompre avec des siècles d’histoire et d’éducation et encore moins avec la mauvaise foi, il n’en demeure pas moins que c’en est fini du phallogocentrisme dont parlait Derrida, position totalement décalée et has been par rapport à la réalité de la philosophie contemporaine. L’histoire et la philosophie peuvent d’ores et déjà centralement compter avec et sur bon nombre de femmes philosophes de tout premier plan, qui doivent être lues et pratiquées, mises aux différents programmes de philosophie, citées, débattues, invitées et écoutées au même titre que n’importe quels grands acteurs masculins de la philosophie.

Gilles Behnam, pour le Mag Philo
 

Rédacteur en chef : Gilles Behnam

Remerciements à : Paul Mathias, IGEN de philosophie ; Philippe Quesne et Brigitte Sitbon-Peillon, professeurs de philosophie

Illustration : Daniel Bour