

« Femmes philosophes et philosophie » est le projet abouti de ce nouveau numéro du Mag Philo consacré à la place, au rôle et à l’implication active des femmes dans la philosophie.
Cependant, ce projet nous a vite ramenés à l’amer constat que les femmes – hormis quelques exceptions notables – n’avaient guère été mieux traitées et considérées dans l’histoire de la pensée philosophique qu’elles ne l’avaient été dans la plupart des autres champs de la connaissance et dans l’histoire en général. Tout du moins dans la tradition occidentale initiée depuis Platon, les clés de la cité et les responsabilités majeures du savoir et du pouvoir sont restées l’apanage quasi exclusif des hommes. Dans le système éducatif grec dont nous avons hérité, la Paiedeia (voir W. Jaeger) fut un ordre masculin structuré notamment autour de la virilité, un système d’expression de la différence des sexes confondu avec un système d’imposition de la différence des genres et des fonctions dans les diverses hiérarchies.
Le clivage et la place secondaire accordée aux femmes dans l’histoire ainsi que leur sous-représentation dans l’enseignement et l’écriture de la philosophie les ont longtemps confinées à une présence mineure et non parallèle aux hommes. Tout en respectant strictement les mêmes mots que ceux initialement employés, notre numéro aurait alors dû s’intituler « Femmes (point-virgule) ; philosophes et philosophie ». Comme radicalement à part, occupant somme toute un régime d’exception toujours problématique, les femmes n’auraient guère pu prétendre légitimement qu’à trois places : à côté, en dessous, derrière les hommes.
Il leur a fallu un travail considérable pour qu’elles sortent de ces déterminations et fassent leur entrée à l’université, dans l’entreprise, à l’Assemblée nationale où ce n’est pas gagné… (et pour l’Élysée il faudra encore attendre). D’où l’urgence sociale, politique mais aussi philosophique, d’analyser l’aporie si funeste et vaine de ces caractérisations du savoir et du pouvoir tellement exclusives des hommes et totalement excluantes des femmes.
Tout de même, cela a fort heureusement évolué de nos jours. S’il y eut peu de femmes pythagoriciennes (Théano), cyniques (Hipparchia) ou néoplatoniciennes (Hypatie) etc., il y eut les femmes savantes au XVIIe siècle, de nombreux salons au XVIIIe, Olympe de Gouges et la Révolution française, des militantes et représentantes féminines des luttes sociales et politiques, des suffragettes, des féministes, des MLF, des femmes de science, des politiques et de grandes intellectuelles tout au long des XIXe et XXe siècles. Il y a aujourd’hui de grandes écrivaines et des représentantes de toute première envergure de la pensée philosophique française et internationale (voir notamment notre interview).
Il peut ne pas être aisé de rompre avec des siècles d’histoire et d’éducation et encore moins avec la mauvaise foi, il n’en demeure pas moins que c’en est fini du phallogocentrisme dont parlait Derrida, position totalement décalée et has been par rapport à la réalité de la philosophie contemporaine. L’histoire et la philosophie peuvent d’ores et déjà centralement compter avec et sur bon nombre de femmes philosophes de tout premier plan, qui doivent être lues et pratiquées, mises aux différents programmes de philosophie, citées, débattues, invitées et écoutées au même titre que n’importe quels grands acteurs masculins de la philosophie.
Gilles Behnam, pour le Mag Philo
Rédacteur en chef : Gilles Behnam
Remerciements à : Paul Mathias, IGEN de philosophie ; Philippe Quesne et Brigitte Sitbon-Peillon, professeurs de philosophie
Illustration : Daniel Bour