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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012

Articles

Le philosophe est-il un monstre philosophique ?

En lisant Marie de Gournay

Attirer l’attention sur l’œuvre de Marie de Gournay (Marie Le Jars de Gournay, 1565-1645) renvoie au triple piège de consacrer un numéro spécial aux femmes philosophes ou aux femmes et la philosophie, d’abord parce que son œuvre est assez méconnue, et il est toujours facile de dire qu’elle l’est injustement ; par ailleurs, elle est la disciple d’un penseur, Michel de Montaigne, dont le rapport à la philosophie n’est pas pleinement élucidé, ou mieux encore dont ledit rapport forme une bonne partie du travail des commentateurs ; enfin elle a consacré une bonne part de son activité intellectuelle et philosophique à revendiquer le droit pour les femmes à philosopher, ce qui fait d’elle un jalon important dans la lutte pour l’égalité des sexes, mais la rejette aux marges des grandes questions de la philosophie. Mais peut-il en être autrement, dès lors que, de fait, rares sont les femmes philosophes avant le XXe siècle, de telle sorte que la question récurrente ne peut être que le rapport des femmes à la philosophie, voire une tentative de situer la philosophie dans un horizon culturel bien particulier et à la définir comme une spécificité culturelle – des hommes, construisant un certain type de pensée, sur la base d’un certain type de corpus, dans le cadre d’institutions spécifiques, etc. ?

Marie de Gournay est à la fois trop et trop peu connue1. Son nom est dans l’esprit du lecteur cultivé, qui l’aura rencontrée autour de Montaigne, par exemple dans l’histoire de l’édition des Essais, dont elle fut chargée par les ayants droit du philosophe, souvent désignée par le titre de sa « fille »2. Par suite, son rôle a été résumé à cette filiation, dont on a aussi souvent suggéré qu’elle était une trahison. Puis, on a feint de redécouvrir le destin extraordinaire d’une femme dans son siècle, affirmant son indépendance, gérant son argent, la première femme de lettres à avoir bénéficié d’une pension royale3, assumant son éducation et sa culture, refusant la tutelle masculine – avec cette question : l’antiféminisme ne consiste-t-il justement pas à s’intéresser à sa vie et à laisser ses écrits, même quand sa vie et ses combats servent la cause du féminisme ? Plus récemment, à la suite d’une multiplication de travaux savants4, dans le sillage des mouvements féministes, la lumière a été mise sur elle plus pleinement, d’une part donc dans le sens de la défense de sa capacité à être à la hauteur de sa vocation d’héritière, et d’autre part dans le souci de revaloriser une œuvre passée à la trappe5. Enfin, elle s’est retrouvée convoquée dans les débats les plus contemporains sur le « genre »6, alors qu’en même temps certains vont même jusqu’à dénoncer la forme de féminisme qu’elle manifestait, comme ayant retardé le mouvement de libération – un féminisme dévot7 – et assurément ces points de vue ont suscité des critiques, lesquelles permettent de pénétrer plus avant dans l’étude de cet auteur et donc de constituer une tradition de lecture universitaire.

Sans vouloir plonger dans le débat de la nature de vie posthume que les travaux savants confèrent à une œuvre qui a traversé une longue éclipse, dans le cas d’espèce après une réception tout à fait correcte de son temps, puisque Gournay, théoricienne de la traduction, de la poésie et linguiste, qui tenait un salon actif chez elle, rue de l’Arbre-Sec, et a participé aux travaux préliminaires à la création de l’Académie française, a été louée par ses contemporains et dotée par le roi, il convient donc de poser un certain nombre de questions pour lesquelles il n’existe pas de réponse. Marie de Gournay laisse son nom dans l’histoire comme actrice de l’émancipation, à la fois par sa vie, mais qu’elle œuvre, par ses textes et par son esprit, à l’égalité des femmes, mais est-ce que cela fait d’elle une philosophe ? D’autant que dans ses textes « militants », exemplairement une Apologie8, elle écrit à la première personne et semble défendre sa propre voix, et non pas écrire au nom de son « genre ». Par ailleurs ses arguments en faveur de l’égalité des sexes9 sont tirés de la loi naturelle, de l’histoire, de la philosophie, de la morale (moraliste dans son siècle, elle s’inscrit tout à fait dans cette littérature qui va de Montaigne à La Bruyère) et de la politique, mais ultimement ils sont chrétiens – l’égalité devant Dieu, au point que, ce qui est considérable dans l’histoire de la sécularisation, elle donne une explication sociale et non pas théologique au fait que Jésus et ses disciples, nommément les apôtres y compris Paul, ont été plutôt des hommes – à l’exception toutefois de Madeleine.

Faut-il parler d’elle comme d’une femme politique, qui intervient activement pour la vie de la cité, pour le progrès du genre humain ? La question de l’égalité des sexes est-elle une question philosophique, alors qu’elle ne fait pas partie des questions désignées comme telles par la tradition dès lors que la philosophie s’intéresse à l’Homme en tant qu’être humain, sans descendre dans la considération des différences – et cela nonobstant le choix de telle ou telle école philosophique d’admettre ou non les femmes ? La différence homme/femme ne concerne pas plus la philosophie que celle qui distingue le Grec du Romain, ou le Grec du barbare, ou le païen du juif, dès lors qu’il a été admis une définition de l’homme où ce genre de considération, ultimement, n’entre pas au point que l’évacuation des différences est même un point central et obligé de la philosophie, qui revendique une certaine universalité. Pour autant la question de la femme pourrait réapparaitre dans la philosophie politique, dont elle est largement un impensé, plus encore que la question des esclaves qui du moins pouvaient recueillir sur leur figure un travail sur le concept de liberté.

La question qui se pose est celle de l’émergence possible de concepts philosophiques au fil du temps. Sans doute des pondérations sur l’intérêt de tel ou tel concept peuvent-elles facilement être décelées dans l’histoire : par exemple le Moyen Âge s’intéresse plus à la vérité, et l’âge moderne à la liberté ; l’âge contemporain s’intéressant à l’articulation des deux. Mais ni l’un ni l’autre concept ne sont nouveaux. La femme est-elle un concept, alors qu’en revanche, et à la rigueur, l’esclave peut en être un, thématisé par exemple chez Hegel. Une femme qui consacre son œuvre à la revendication d’un droit des femmes à penser, à intervenir dans le débat public ainsi que dans le questionnement intellectuel et à ne pas être limité à sa « quenouille »10 serait de ce fait non pas une philosophe, mais une militante, dont les textes ne seraient à lire que dans le cadre d’une histoire dont on rêve qu’elle soit achevée par l’intégration des femmes dans le chœur des philosophes, selon une métaphore que Cicéron emploie pour Épicure (De finibus, I, 8, 26) et qui attirera particulièrement l’attention de Gassendi, réhabilitant lui aussi une parole discriminée par la philosophie triomphante. Dès lors qu’une femme n’est plus écartée des études, de la publication, des institutions, etc., sa pensée pourrait se déployer sur des questions universelles, enfin philosophiques, dont elle a trop longtemps été tenue écartée.

Pour autant, ses détracteurs, à l’époque, ajoutaient à des considérations directement sexistes – sa laideur – d’autres remarques non moins subtiles : elle aurait été un singe des hommes. Ne peut-on pas considérer qu’une femme qui philosophe de façon universelle, c’est-à-dire sans situer sa parole dans la considération de son sexe, c’est-à-dire acceptant l’évacuation ancestrale de la différence sexuelle comme une vérité, et non pas une opération de domination masculine, est précisément un singe ? La question est redoutable, et Marie de Gournay l’aborde d’une façon fort subtile, car elle ne met pas son sexe au cœur de sa disqualification et du mépris dans lequel ses contemporains la laissent : elle ajoute précisément sa laideur, puis sa vieillesse, et enfin sa pauvreté, son rang social. Et elle ajoute la nullité effroyable des auteurs qu’elle connait, fussent-ils mâles, que ce soit dans les traductions ou bien dans leurs propres discours, quoiqu’ils les assaisonnent pour les faire passer pour autre chose qu’ils ne sont avec « un léger fard de langage sur des matières dérobées : glaire d’œufs battue » (sic : admirable pour dénoncer la vanité humaine et le fait que le monde tel qu’il est s’en tient aux apparences, fût-ce la féminité).

Gournay met le thème de la discrimination sexuelle en rapport avec celui de la discrimination sociale et à l’opposition entre riches et pauvres11, d’une part parce qu’elle cumule les deux stigmates, mais aussi dans son analyse plus générale de la société. L’originalité tient ici au rapport d’analogie tenu entre les deux différences, dont elle tire peut-être l’inspiration de saint Paul, qu’elle aime à relire particulièrement dans sa réflexion qui articule la pensée païenne et la pensée chrétienne, et qui, comme le montre Mathieu-Castellani, est très en retrait, dans cette rhétorique humaniste de l’hyperbole et de l’exagération, par rapport aux auteurs de son temps, qui multiplient des trésors d’érudition et d’outrance.

Ce n’est pas à l’épanouissement de la femme en tant que telle que Gournay s’intéresse, même si elle exige son enrichissement intellectuel, sans le cantonner à la maitrise de soi et à la responsabilité morale supérieure que revendique le « premier féminisme », celui de Jeanne de Chantal, de Jeanne-Armande de Schomberg ou de Jeanne-Michelle de Pringy, celles-ci étant liées à un prêtre, donc à un directeur spirituel, et non pas à un père philosophique. Gournay demande à talents égaux un accès égal à la parole – et à l’écriture. Aussi s’empare-t-elle de thèmes qui ne sont pas classés comme féminins : la philologie, la politique, notamment autour de l’assassinat d’Henri IV pour lequel, doublement contre l’air du temps, elle innocente les jésuites, faisant preuve d’un courage politique singulier en son siècle et en général dans l’histoire des intellectuels

Le droit à la parole prime sur toute question d’identité. Mieux encore, le choix de dire « je » disqualifie d’emblée la question de l’identité. Le je est d’abord je, maitre de son discours, quel que soit le contenu de ce dernier. Comme l’analyse Patterson s’agissant de sa poésie, Gournay développe un nouveau sens de la douceur à travers la notion d’esprit et vigueur, privilégiant une véhémence puissante oratoire, plutôt que, suivant la conception de ses contemporains de la douceur comme mollesse, un vice communément associé aux femmes à son époque. Inversement, la douceur entendue comme esprit et vigueur semble devoir renvoyer à la virilité. Inspirée par Virgile, Gournay casse ce préjugé, décrivant une Vénus qui est douce mais forte, suggérant la possibilité d’un style neutre du point de vue du genre pour le vers français12.

En réalité, Gournay s’intéresse à l’humaine condition, et elle estime qu’une femme, non moins qu’un homme, peut mener l’investigation. Citons d’abord un (long) passage de l’Égalité des hommes et des femmes et l’étonnante dernière phrase :

"Et si les hommes se vantent, que Jesus-Christ soit nay de leur sexe, on respond, qu’il le failloit par necessaire bien sceance, ne se pouvant pas sans scandale, mesler jeune et à toutes les heures du jour et de la nuict parmy les presses, aux fins de convertir, secourir et sauver le genre humain, s’il eust esté du sexe des femmes:

Iudith merite place en ce lieu, parce qu’il est bien vray, que son dessein tombant au coeur d’une jeune dame, entre tant d’hommes lasches et faillis de coeur, à tel besoing, en si haulte et si difficile entreprise, et pour tel fruict, que le salut d’un Peuple et d’une Cité fidelle à Dieu: semble plustost estre une inspiration et prerogative divine vers les femmes, qu’un traict purement voluntaire. Comme aussi le semble estre celuy de la Pucelle d’Orleans, accompagné de mesmes circonstances environ, mais de plus ample et large utilité, s’estendant jusques au salut d’un grand Royaume et de son Prince. Cette illustre Amazone instruicte aux soins de Mars, Fauche les escadrons et brave les hazars : Vestant le dur plastron sur sa ronde mammelle, Dont le bouton pourpré de graces estincelle: Pour couronner son chef de gloire et de lauriers, Vierge elle ose affronter les plus fameux guerriers.

Que si quelqu’un au reste est si fade ; d’imaginer masculin ou feminin en Dieu, bien que son nom semble sonner le masculin, ny consequemment besoin d’acception d’un sexe plustost que de l’autre, pour honnorer l’incarnation de son fils ; cettuy cy monstre à plein jour, qu’il est aussi mauvais Philosophe que Theologien. D’ailleurs, l’advantage qu’ont les hommes par son incarnation en leur sexe ; (s’ils en peuvent tirer un advantage, veu cette necessité remarquée) est compensé par sa conception tres precieuse au corps d’une femme, par l’entiere perfection de cette femme unique à porter nom de parfaicte entre toutes les creatures purement humaines, depuis la cheute de nos premiers parens, et par son assumption unique en suject humain aussi. Finalement si l’Escripture a declaré le mary, chef de la femme, la plus grande sottise que l’homme peust faire c’est de prendre cela pour passedroict de dignité. Car veu les exemples, aucthoritez et raisons nottées en ce discours, par où l’egalité des graces et faveurs de Dieu vers les deux especes ou sexes est prouvée, voire leur unité mesme.

Au surplus l’animal humain n’est homme ny femme, à le bien prendre, les sexes estants faicts non simplement, mais secundum quid, comme parle l’Eschole: c’est à dire pour la seule propagation. L’unique forme et difference de cet animal, ne consiste qu’en l’ame humaine. Et s’il est permis de rire en passant, le quolibet ne sera pas hors de saison, nous apprenant ; qu’il n’est rien plus semblable au chat sur une fenestre, que la chatte. L’homme et la femme sont tellement uns, que si l’homme est plus que la femme, la femme est plus que l’homme. L’homme fut creé masle et femelle, dit l’Escriture, ne comptant ces deux que pour un. Dont Jésus-Christ est appellé fils de l’homme, bien qu’il ne le soit que de la femme."

Sa féminité est vue comme un obstacle, mais pour des raisons sociales, et non pas parce que, quoi qu’en pensent certains de ses contemporains masculins13, la femme serait indigne de certains sujets, de certaines sphères, ou bien exclue de telle démarche intellectuelle, en l’occurrence la raison, et limitée à l’émotion. La satire qu’elle adresse contre ceux qui le pensent est redoutable, en ce qu’elle leur renvoie leur sexe et leur incapacité à le dépasser : « Cela me fait soupçonner que [les hommes] voient plus clair en l’anatomie de leur barbe qu’en celle de leurs raisons. » Leur misogynie ne fait que trahir l’ambition sociale de « tels docteurs en moustaches » soucieux de « relever le lustre de leur sapience : puisque pour mettre un homme en estime auprès du commun, cette bête à plusieurs têtes, surtout en la cour, il suffit que cet homme méprise celui-ci et celui-là, et qu’il jure être quant à lui le prime del monde : à l’exemple de cette pauvre folle qui croyait se rendre un exemplaire de beauté pour s’en aller criant par nos rues de Paris, les mains sur les côtés : Venez voir que je suis belle ». En un mot, ce qui est masculin, c’est ni l’art de pensée ni celui d’écrire mais la diffusion et la médiation. C’est dans ce sens qu’elle tente de créer une société de femmes – dédicace à Anne d’Autriche – dans une sorte de discrimination positive avant la lettre.

J’ai trop rapidement dit que Gournay construit un lien d’analogie entre pauvreté et féminité, non pas pour replier l’une sur l’autre, mais pour analyser la logique de la discrimination. Ici, le rapprochement entre les docteurs et la folle qui se croit belle sous-entend aussi une analogie, dans la mesure où elle a été attaquée aussi au titre de sa laideur et de sa vieillesse comme une disqualification supplémentaire.

Gournay se situe donc au-delà des considérations relatives aux rapports entre les hommes et les femmes, soucieuse de ne pas se retrancher dans un camp ou dans l’autre, mais bien de s’affirmer comme partie d’un ensemble universel. Par exemple dans son livre sur la calomnie, elle conjoint les deux genres tout au long de son argumentation : « hommes et femmes », « homme ou femme », « ceux et celles », « ni homme ni femme », « d’associés et d’associées », « des amis et amies », et « compren[d] en toutes ces plaintes les deux sexes soubs le tiltre d’un, quand je le nomme seul, si je ne m’en suis desjà fait assez entendre ». Gournay ne s’intéresse pas à un sexe ou l’autre, mais analyse le caractère universel de la calomnie qui s’oppose à la Raison. Dans ce cas, pourquoi préciser le féminin et ne pas laisser entendre, comme le font les philosophes hommes, que quand elle dit « homme » ou « il » il s’agit du genre humain ?

Si Gournay cherche à comprendre ce qu’est l’homme universel, ce qu’elle fait dans ses différents opuscules philosophiques que je ne pourrai malheureusement pas aborder ici14, du fait de la logique perverse même qu’elle dénonce, on peut se demander pourquoi elle insiste tant sur certains aspects de sa féminité, je veux dire sa laideur et sa chasteté, revendiquée dès son premier texte, son roman. La beauté des femmes est pour elle ce qui fascine les hommes qui, du même coup, en présence de femmes, oublient leur condition humaine, ce qui a grand sens pour construire une société, mais mène à l’échec en matière philosophique ou spirituelle. La vie, comme l’œuvre de Gournay, vise à écarter le démon sexuel de la pensée masculine : les fautes des femmes, explique-t-elle, ne sont pas dues à leur paillardise, mais à leur sottise, c’est-à-dire à leur ignorance, et donc en partie à l’oppression par la tyrannie des hommes, dans la mesure où, ignorant de ce que ni la loi naturelle, ni la loi politique, ni la loi religieuse ne la justifient, elles se plient à une image toute faite qui les réduit à leur sexe. Pour Gournay, cette tendance à être réduit à son sexe ne concerne pas seulement les femmes, elle est le lot commun à toute l’humanité, dès lors qu’il existe entre les êtres des relations d’amour et de dépendance, et que l’existence sociale enferme dans une position d’époux/se et de père/mère. C’est bien sûr pire pour les femmes, à qui il n’est pas accordé la liberté de choix dans la disposition de vie morale, intellectuelle et sexuelle. Néanmoins le choix du philosophe sera d’éviter de se jeter « dans le pestilent désastre de dépendre d’autrui », plus catastrophique encore pour les femmes, car l’histoire enseigne tant d’exemples de femmes trahies, et « finalement elles y apprendront que celles qui ont meilleur marché d’aimer y perdent encore leur liberté ». Enfin, la discrimination de la parole empêche d’agir – l’interdiction faite aux femmes d’intervenir en public leur rend impossible d’être saint Paul, par exemple, ou Socrate.

C’est donc sa propre situation de femme, discriminée, qui l’oblige à être une moraliste et à observer le jeu social sans considération de sexe, ce qui, à la limite, la met dans une position de « monstre philosophique », en plus de monstre social qui, en tant que tel, à l’instar d’une Socrate femelle, interroge son monde, ainsi qu’on le voit dans les multiples anecdotes qui émaillent son existence15.

On peut dire de son écriture ce que l’on dit en général de la singularité chez Montaigne, à savoir qu’elle parle pour elle, en son nom propre et non pas pour un groupe – ce qui a un relief particulier, puisqu’un mécanisme irréfléchi nous fait penser à interroger une écriture féminine, alors que sa parole qui dit « je » vise l’universel. Finalement, peu importe ce qu’elle a été dans son temps, ce qu’elle est aujourd’hui : émerge une tentative de penser l’universel, la difficulté de penser l’universel sans passer par le « je » et le caractère expérimental de sa propre vie, en ce qu’elle poursuit dans sa vie cette expérimentation, non pas en se virilisant, mais en soustrayant les attributs de la féminité, ou en essayant de penser en dehors du jeu ou de la guerre de sexes. Sa chasteté – non seulement soustraction à la jouissance sexuelle, mais surtout à l’enfantement – est donc centrale, comme elle a pu l’être pour une Clara Schumann qui redoutait, par rapport à sa créativité, de se marier.

Ici, la figure de l’accomplissement féminin est-elle liée à son état de vierge, ou bien à sa situation ? Là encore la question est indécidable, dans la mesure où elle invite incessamment à se tenir loin du joug des hommes – ou bien est-ce loin du joug amoureux ? En tout cas, on trouve chez le cardinal de Richelieu en la personne d’Europe la même vision d’une femme pucelle et ainsi maitresse de sa raison, de sa capacité de philosopher et même de gouverner16. Cette figure de pucelle a naturellement son ancêtre dans l’histoire de France, avec Jeanne d’Arc17, que cite Gournay, revendiquant donc un héroïsme certain et la même tradition de révolte contre un pouvoir établi, corrompu et improductif.

Qu’est-ce donc qui fait un philosophe que cette capacité à s’insurger contre le pouvoir en place ? De ce fait, Gournay réfléchit elle aussi, quoique indirectement, à ce qui fait un philosophe. Pas de doute que son père le soit, mais quant à ceux qui portent ce nom, elle les brocarde abondamment, en les rangeant au titre de flatteurs et imposteurs, avec la liberté de langage qui fait son style, à la fois personnel et revendiqué dans le cadre d’une défense de la liberté de parole et de vocabulaire que les poètes malherbiens – mais en fait ce sont des courtisans et des Parisiens – voudront détruire, contre la poésie de Ronsard et contre une certaine créativité du français. Peut-on faire le lien entre une écriture masculine et une pensée masculine, comme de fait cela sera fait dans les temps modernes avec des auteurs qui associent oppression sociale, sexuelle et linguistique, sur le modèle de la pensée claire et distincte de Descartes ? C’est dans ce cadre que la pensée de Montaigne ne cesse de gêner, qu’on l’étudie comme un philosophe, avec cette réserve que les travaux qui lui sont consacrés dans cette discipline débouchent toujours sur une considération sur l’écrivain, ou comme un écrivain, de sorte que les études littéraires se couronnent toujours par une réflexion sur Montaigne philosophe, où il devient soit la limite de la philosophie, soit son comble, une sorte d’acmé de la pensée occidentale.

Puis les philosophes reviennent à des choses sérieuses : la pensée conceptuelle plus « dure », surtout allemande. Peut-on avancer que des questions philosophiques ont été éliminées du fait de la suprématie sociale masculine ? Ou bien que des questions philosophiques sont apparues du fait du mouvement vers l’égalité, au point que la philosophie devient aujourd’hui un objet un peu incertain – quoi qu’il en soit très à la mode –, entre une rigueur conceptuelle et le travail sur des notions telles que léguées par la tradition, quitte à ce que cela soit de la non-philosophie18 et cela même quand on ne fait pas de la philosophie, alors que sous la plume de nombreux philosophes il y a la critique de la philosophie, en tout cas il y a cela chez Montaigne (philosophe à la limite), chez Pascal (ibid.), chez Épicure (chassé du chœur des philosophes) et chez tous il y a cette profusion linguistique chassée bientôt de la citadelle. Gournay s’identifie d’une certaine façon à cette langue française que les académiciens veulent assassiner (elle compare le choix entre deux mots au choix d’une petite fille entre deux poupées), sensible avant tout à une logique d’exclusion, de suspicion, de faux ordre19 – et c’est encore ce qui fait d’elle un personnage paradoxal, que l’on aurait spontanément envie de classer parmi les Modernes, mais qui au contraire se revendique clairement des Anciens – et se fera accuser d’archaïsme20.

En tout cas, elle n’accomplit pas sa féminité – comme vierge et sans enfant – évoquant la possibilité d’un « retrait intra-mondain du monde » (selon la formule de L. Goldmann sur Pascal, autre « puceau laïc »), c’est-à-dire d’obtenir la perfection chrétienne hors de l’état religieux, permettant une sorte d’accord entre la dévotion et la condition du monde21.

Je ne développerai pas ici les deux accusations de singerie et de trahison22, qui font partie du lexique commun de la stigmatisation – portée contre les pauvres, contre les femmes, contre les juifs – ; Gournay mérite d’entrer dans la galerie des filles qui tuent le père23, et on comprend son attachement à Paul, figure ambivalente du traitre s’il en est.

Triple question donc, de ce qui pourrait ou non faire la spécificité d’une philosophie féminine, à moins de recueillir la philosophie du gender, et donc d’associer à la philosophie tout ce que les gender studies lui associent et dont il semble bien que Marie de Gournay le déploie : d’abord, l’accès des femmes à la culture dans une société patriarcale, puis l’accès à des positions de magistère (c’est-à-dire la publication ou bien la présence à l’Académie française, qui lui échappa alors même qu’elle joue un rôle important dans sa création), puis la critique d’une écriture masculine et la conception de l’écriture comme une arme, puis réorientation des travaux du point de vue des femmes, avec notamment la préface à Anne d’Autriche (à qui il est dit, paraphrasant la formule réservée à Henri IV – « il n’a point d’occident pour moi », – « c’est chez votre majesté que la lumière des vertus n’aura point d’occident »), puis, par le biais de la dénonciation des inégalités homme-femme, l’interrogation sur l’universalité et l’analyse de la répartition des espaces en fonction des sexes (les espaces ouverts plutôt dédiés aux hommes et les espaces clos plutôt dédiés aux femmes), puis le questionnement sur le genre même philosophique et la nécessité, pour penser l’universel, de faire le détour par la théologie en évacuant justement la question de la féminité biologique, par la revendication du statut de pucelle – donc ni mère ni femme. Un scandale donc pour le discours consumériste de la théorie du gender.

Marie de Gournay, une femme qui n’hésite pas à donner son corps à la science – son corps à la philosophie et à l’étude des rapports entre femme et philosophie, au point d’être rejetée et donc renvoyée à son sexe, donc à sa quenouille, donc à son incapacité à être une philosophe –, est condamnée à l’oubli assurément, mais pas du fait de sa féminité, selon sa propre analyse dans l’Apologie pour celle qui écrit. Gournay manifeste une attitude ambivalente envers sa propre œuvre : « …que l’œil, quoy qu’il voye toutes choses, est impuissant à se faire voir soy-mesme », et invite, par suite, le lecteur à juger de la qualité de son livre. Très exigeante par rapport à son lecteur, ce n’est pourtant pas qu’elle refuse l’accès de son livre aux hommes, mais c’est bien pire : elle le refuse aux ignorants, de quelque sexe qu’ils soient : « Lecteur, c’est que sentant que tu es poinctilleux en chois d’Escrits, et que je suis poinctilleuse en chois de lecteur ; je cognois qu’on ne nous peut mieux accorder qu’en nous séparant », dit-elle ; et d’expliquer que son livre porte sur des matières intellectuelles (« il ose entreprendre de t’entretenir de sa tête ») et qu’il est « assez audacieux pour se promettre le même destin de [sic] sa mère : c’est à dire de plaire à tous les sages et desplaire à tous les foux ».

La survalorisation de la différence biologique et sociale des hommes et des femmes est typiquement masculine et se situe au plan de la vanité et de la flatterie, qu’elle sait mettre en évidence, et sa critique de la société est si radicale que l’on ne se débarrasse de sa parole qu’en réactivant la guerre des sexes, comme nombre de ses contemporains, à l’exception de quelques personnages supérieurs, comme Richelieu qui semble durablement impressionné par un rendez-vous avec elle. Il semble que pour elle, à la différence de ses homologues masculins, le choix soit entier et drastique : celui de l’exclusion, de la communauté des femmes, de la communauté auctoriale, etc. Y a-t-il une spécificité féminine dans l’engagement corps et âme de la langue et de la vie, de l’écriture, dans la philosophie, à la différence de ce qui se passe pour la littérature, où les femmes peuvent être des romancières ou des poétesses et des salonnardes, puisque les romans, à la différence de la philosophie, parlent essentiellement d’amour et donc de la différence sexuée. On peut ainsi comprendre le parcours de Gournay, commençant par un roman qui met en scène l’intensité de cette dépendance, et sa nécessité, pour l’exploration d’une certaine partie de la condition humaine que, par définition, la philosophie ne peut qu’échouer à restituer. De l’impossibilité d’écrire pour Gournay d’autres romans après celui où son héroïne est chaste et pucelle. Ainsi aurions-nous toute une lignée de femmes philosophes, à commencer par Hypatie puis Théano, puis Simone Weil et Edith Stein.

Marie de Gournay peut se ranger, avec anachronisme, dans le mouvement transgenre (la philosophie n’est pas sexuée, Dieu est homme et femme, Jésus est Homme) ou bien dans le mouvement queer (avec la revendication de sa laideur, choquante, interrogeant par là les catégories courantes). Mais toutes ces réflexions sur le féminisme détournent de sa pensée philosophique en tant que telle, méconnue. Il faut ici dire deux mots de la complexité de cette méconnaissance : une pensée qui n’a objectivement pas de postérité peut-elle exister quatre siècles après et en avoir une autrement que comme objet historique, voire comme objet de délectation, si de fait on peut se régaler de son style ? La question de la justice ou de l’injustice de l’oubli ne se pose pas, et il importe peu qu’on puisse ou non l’expliquer par une domination mâle, cette pensée simplement n’existe pas.

Aussi est-il très difficile de redécouvrir rétrospectivement une œuvre, nécessairement privée de sa postérité, de sa postérité critique ou de l’influence qu’elle aura pu avoir, ou bien dont la postérité est seulement indicielle suivant un terme qui fait fureur en ce moment, là encore dans les histories qui tâchent de faire l’histoire des « vaincus ». Si aujourd’hui on est convaincu qu’il faut « provincialiser » l’Europe, c’est-à-dire faire l’histoire d’un autre point de vue, réintroduire des acteurs comme les esclaves, faut-il lire d’abord les œuvres qui n’ont pas été lues et donc jeter au feu les Lagarde et Michard ou bien l’équivalent, renonçant certes à une histoire officielle, mais aussi à une culture commune, car s’il est facile relativement d’étudier dans une scolarité trois ou quatre auteurs par siècle (ou bien une dizaine selon l’ambition pédagogique), cela devient chose impossible si l’on travaille sur des auteurs injustement méconnus, dont on ne fait du reste pas avancer la cause pour autant.

Pour autant, Marie de Gournay pose bien le problème : d’un côté le monde social, avec sa violence, son injustice, ses petits maitres, ses violences, et de l’autre le monde réconcilié, qu’elle désigne du fond de sa foi, un monde représenté par l’hymne à la charité de Paul. Le jeu des deux est bien le sens même de l’histoire, comme une réévaluation permanente de ce qui est universel et de ce qui est situé, l’un à l’aune de l’autre. Là, elle est bien la fille de Montaigne, sans qu’elle le répète ni qu’elle le trahisse par l’écart introduit.

Rôle d’éminence grise, voulant sortir de son rôle, alors qu’elle ne peut pas être égérie du fait de sa laideur, mais la laideur empêche-t-elle d’être une égérie jusqu’au XVIIe siècle qui est rempli de femmes d’influence. Pourquoi a-t-elle été écartée ? Il y aura toujours le doute que c’est à cause du contenu de sa pensée, comme toutes les personnes qui n’ont pas la parole, à la différence de celle de Sganarelle, figure de l’esclave qui prend la parole et qui, justement, n’a rien à dire. En tout cas, Gournay, qui avait prévu l’insuccès posthume de ses écrits, ne l’attribue jamais à sa condition féminine, mais bien à la dissipation de l’époque24. Une femme n’a-t-elle rien à dire qu’en réaction contre les hommes, ou bien ce qu’elle a à dire est-il si situé que c’est inaudible pour les hommes, une femme reprenant la figure du bouffon et du monde renversé que signale sa laideur ? Cette femme choisit la laideur pour écarter de sa vie la dépendance amoureuse, pour écarter non pas sa féminité mais promouvoir le choix qu’elle a fait d’être une chercheuse de vérité et non pas une chercheuse de plaisir, ou de satisfaction sociale, voire de satisfaction religieuse25, et pouvoir ne pas être aimée, car un esprit, qui est diseur de vérité, n’est pas en tant que tel aimable ; mais le sien n’est pas bien reconnu, et à la rigueur il peut être rabaissé, c’est-à-dire être infiniment reconnu comme « esprit » c’est-à-dire bel esprit, et on comprend pourquoi elle a particulièrement travaillé sur la calomnie et la médisance26 en prenant soin de les extraire de toute considération de genre – pour que ses vitupérations contre la discrimination des femmes et la tyrannie des hommes ne soient pas rangées dans de la calomnie.


Certains, qu’ils soient ou non philosophes, décident d’incarner dans leur vie la singularité de leur vie. Orgueil faramineux, certes, mais n’est-on pas au moment de la « naissance du sujet », la question de la subjectivité précédant celle de l’amour-propre, qui est déjà un sujet fustigé dans son interrogation sur ce qu’il est – exemplairement Pascal. Gournay, « celle qui escrit », le fait exemplairement, faisant de sa vie et de son esprit son propre théâtre, lieu d’observation dépassionné, avec cette idée, peut-être illusoire, qu’elle réussira, peut-être même plus que les hommes, parce qu’elle est en butte à une classification qui ne concerne que son être biologique, et non pas son être intellectuel ou spirituel, à explorer en elle ce niveau d’homme universel, en tant que femme, parce qu’elle choisit de se retrancher de tout ce qui constitue le féminin en tant que catégorie biologique (sa chasteté) et sociale (son état d’indépendance). Une femme mieux encore que les hommes peut mesurer chez les hommes la puissance du préjugé et de l’ambition sociale, car dans les faits ils discriminent les femmes, tout en tenant un discours qu’ils prétendent universel. C’est cet abime – le retour du refoulé sous la forme du préjugé, le gouffre entre la théorie et la pratique, le jeu peut-être largement inconscient des volontés de puissance, ou bien simplement la force de la nature – qu’il faut sans cesse refouler pour ne pas « penser avec sa barbe », mais avec sa raison ; la mention du il/elle dans ses réflexions sur l’homme universel invite au travail jamais achevé de remise en cause de la doxa et des préjugés. La question de l’accomplissement féminin ne l’intéresse pas en tant que philosophe, sans qu’elle se réclame cependant d’un dualisme qui opposerait corps et esprit, et en cela elle est bien l’élève de Montaigne qui, dans les Essais, revendique une pensée située, et la plus située possible puisqu’il écrit à la première personne. Quoi qu’il en soit, pour les hommes, la tension centrale de la religion chrétienne27 peut être secondaire – ils ne portent pas les enfants. Chez Gournay, comme chez bien des auteurs qui précèdent la reprise en main morale du « Grand siècle », il y a sinon une naïveté ou une innocence du sujet, mais une dimension de quête de la vérité. Aussi Gournay n’est-elle pas philosophe, si l’on pense à une philosophie systématique – mais si l’on en croit Furetière, elle l’est à tous les titres, y compris à celui de pratiquer l’alchimie et de courir après la pierre philosophale, accusation dont elle devra se défendre28. Bref, accusée de pauvreté, de vérité, de recherche d’une vérité absconse (pierre philosophale) et de refus des codes sociaux, dans le cadre d’une calomnie qui vise plus particulièrement les femmes savantes, Gournay est accusée d’être philosophe.


L’intérêt de lire Gournay, outre la délectation de son expression dont j’ai donné trop peu d’exemples, est déjà de nous obliger à nous demander ce que c’est que la philosophie, dans l’absolu et de façon contextualisée, par rapport à l’histoire de la philosophie ou de la pensée, dans son rapport entre théorie et pratique, entre recherche de la vérité et recherche de la sagesse. Ici, avec le défi de penser avant la sexuation, la philosophie est une forme de folie, au sens le plus mystique du terme, et le philosophe est un monstre – car il est un je. Pour autant, tout ce qui s’écrit à la première personne n’est pas « bon » de ce seul fait, assurément, et il semble que le critère de ce qui vous nourrit ne suffit pas non plus. Il n’empêche que la question de la différence homme/femme pour la question de la pensée est pour le moment ou définitivement indécidable du point de vue des sciences, et que donc elle demande d’autres types d’enquête dans lesquelles rentrera nécessairement de l’imaginaire social (au sens de Castoriadis29). Gournay décide de le penser non pas au stade de la sexuation, mais au stade antérieur, celui du genre humain, et cela en passant par le je, comme Montaigne, lequel n’est réductible à aucune identité et se caractérise par la lutte qu’il doit mettre en place pour écarter les projections, les préjugés, les étiquettes, etc. D’une certaine façon, elle ne peut qu’aller plus loin que Montaigne, puisqu’elle éprouve son corps même à cette expérimentation, en refusant d’être considérée et de se considérer dans le rapport à l’autre sexe, qui aussitôt est une prison, celle de la dépendance. Elle va plus loin que Montaigne en ce qu’elle renonce à la sexualité et à la maternité. Cela interroge profondément le genre humain et cela rejoint des pensées mystiques sur la folie de la foi, qui est espérance à un point tel que l’on accepte la fin de l’humanité par la fin de la génération. Mais Gournay, différente en cela des béguines et de toute perspective religieuse, ne choisit ni les voies de la mystique ni son écriture, mais écrit et pense en philosophe, pour arriver à cette démonstration que l’Homme peut être défini comme fils, fût-ce une filiation « par alliance », comme elle est la fille de Montaigne, mais pas comme père/mère. Il vaut pour lui-même, en dehors de la nature. Car si la chasteté est bien au centre de sa réflexion, depuis son roman jusqu’à son Apologie, ce n’est pas seulement pour se défaire de la domination masculine et pour permettre que la femme soit vue autrement que par rapport à sa sexualité, mais également en rapport avec une enquête sur le « je », digne d’exister en tant que tel.

Bref, qu’est-ce que la philosophie ? Y a-t-il une façon de penser qui serait féminine ou masculine ? Est-ce que la moindre notoriété des femmes dans la philosophe tient au fait que, de fait, elles ont été privées de l’éducation ou bien de l’auctorialité, etc., ou bien n’est-il pas du génie féminin de faire de la philosophie ? Pour ses contemporains, Gournay le fut, et il semble que son époque ait tranché sous la plume de Guez de Balzac s’interrogeant sur l’éventuelle féminisation du vocabulaire, qu’il juge absurde (et je le rejoins, du coup je ne parlerai pas d’auteure ni d’écrivaine) : « Par exemple, je diray plustot que Mlle de Gournay est Poëte que Poëtesse, et Philosophe que Philosophesse. Mais je ne diray pas si-tost qu’elle est Rhetoricien que Rhetoricienne »30.

Sylvie Taussig

 

1 Pour des éditions récentes de son œuvre, témoignant de son retour critique, ici classées par ordre chronologique, Égalité des hommes et des femmes : 1622 ; préface de Milagros Palma, Paris : Côté-femmes, 1989 ; Égalité des hommes et des femmes ; Grief des dames ; suivis du Proumenoir de Monsieur de Montaigne ; texte établi, annoté et commenté par Constant Venesoen, Genève, Droz, 1993 (l’introduction de cette édition est à lire, pour un exemple pour le moins d’ambigüité quant au jugement sur les femmes et l’écriture, par exemple supposant que les femmes ont la même capacité à étudier que les hommes, mais moins de talent pour créer, ou, par exemple lui imputant, sans pour autant la nommer, une pathologie hystérique, à laquelle il préfère donner le nom, moins marqué, de paranoïa, p. 8 ou 12, le « féminisme viscéral » de Gournay, sans flegme ni raison, voir la démonstration de Nancy Frelick, « (Re)Fashioning Marie de Gournay », in La Femme au XVIIe siècle. Richard G. Hodgson (éd.). Tübingen, Gunter Narr, 2002, p. 165-80 ; Bouquet de Pinde composé de fleurs diverses ; éd. établie, présentée et annotée par Maddalena Bertelà, Ravenne, Longo ed., 1995 ; Le Promenoir de monsieur de Montaigne : texte de 1641, avec les variantes des éditions de 1594, 1595, 1598, 1599, 1607, 1623, 1626, 1627, 1634 ; éd. établie et annotée par Jean-Claude Arnould, Paris, H. Champion, 1996 ; Grief des dames ; suivi de Égalité des hommes et des femmes ; trad. en français moderne par Séverine Auffret, Paris, Éd. des Mille et une nuits, 1996 ; Textes relatifs à la calomnie ; textes établis, annotés et commentés par Constant Venesoen, Tübingen, G. Narr, 1998 ; Égalité des hommes et des femmes ; Suivi de Grief des dames ; mis en français moderne et annoté par Claude Pinganaud ; présenté par Séverine Auffret, Paris, Arléa, 2008.

Pour l’étude de sa réception Marie-Thérèse Noiset, « Marie de Gournay et le caprice des siècles », Études françaises, vol. 29, n° 3, 1993, p. 193-205.

Ajoutons les éditions anciennes de Adieu, de l’âme du roy de France et de Navarre Henry le grand à la royne. Avec, la défence des pères jésuistes. Par la damoiselle de G., Paris, 1610 ; L’Ombre de la Damoiselle de Gournay, œuvre composée de meslanges, Paris, 1627 ; et Versions de quelques pieces de Virgile, Tacite, et Saluste, avec l’Institution de monseigneur frere unique du roy. À Sa Majesté. Par la damoiselle de Gournay, Paris, 1619.


2 Voir le déjà ancien Mario Schiff, Marie de Gournay : la fille d’alliance de Montaigne, 1910 http://fr.wikisource.org/wiki/La_Fille_d%E2%80%99alliance_de_Montaigne,_Marie_de_Gournay/Texte_entier, qui présente aussi une reproduction du portrait de Gournay.


3 Michèle Fogel, Marie de Gournay : itinéraires d’une femme savante, Fayard, 2004.


4 L’œuvre est enfin publiée, Œuvres complètes ; édition critique par Jean-Claude Arnould, Evelyne Berriot, Claude Blum ; sous la direction de Jean-Claude Arnould, Paris : H. Champion, 2002. Les volumes I et II de Les Advis, ou, les Presens de la Demoiselle de Gournay (1641), sont parus respectivement en 1997 et 2002 (Amsterdam, Rodopi), éd. par J.-P. Baulieu et Hannah Fournier. On le trouve aussi sur Gallica (ainsi que d’autres œuvres de Gournay) où le lecteur pourra consulter la table des matières http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71929v.r=gournay.langFR.

Voir les deux bibliographies de Jean-Claude Arnould, http://www.siefar.org/bibliographies/jean-claude-arnould.html ; Jean-Philippe Beaulieu http://www.siefar.org/bibliographies/jean-philippe-beaulieu.html et Giovanna Devincenzo, http://www.siefar.org/bibliographies/giovanna-devincenzo.html, et de cette dernière Marie de Gournay : un cas littéraire, Fasano : Schena, Paris : Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2002 ; et Marie-Thérèse Noiset http://www.siefar.org/bibliographies/marie-therese-noiset.html.


5 Marie de Gournay, Fragments d’un discours féminin, textes établis, présentés et commentés par Elyane Dezon-Jones, éd. José Corti, 1988.


6 Par exemple Cathleen M. Bauschatz, « Marie de Gournay’s Gendered Images for Language and Poetry », Journal of Medieval and Renaissance Studies, 25 (1995), p. 489-500.


7 Anna Lia Franchetti, L’Ombre discourante de Marie de Gournay, éd. Honoré Champion, 2006.


8 Pour Dezon-Jones, il est difficile de parler de ce texte comme d’une autobiographie : « Avec ses nombreuses digressions, introductions de maximes et citations des auteurs anciens, [l’Apologie pour celle qui escrit] participe d’un genre hybride, sorte d’essai au féminin. » (« Marie de Gournay : le je/u palimpseste », L’Esprit créateur, Minneapolis, vol. XXIII, n° 2, 1983, p. 26-36).


9 Son originalité est de consacrer un traité au thème, et non pas sous la forme d’une digression enchâssée dans un autre texte – ce qu’elle commence par faire toutefois avec le Proumenoir de 1594. Sous sa plume, la promenade est déjà une méditation, si l’on suit l’analyse de Devincenzo, p. 102 sqq., rappelant comme ce roman fut déjà une prise d’indépendance par rapport à Montaigne qui, semble-t-il, n’aimait pas les romans.


10 Voir sur la plume et la quenouille au XVIe siècle, et les débats dont Gournay est l’héritière, Gisèle Mathieu-Castellani, La Quenouille et la Lyre, éd. José Corti, 1998.


11 Elle cite la figure du gueux et exemplairement de Mateo Aleman, Le Gueux ou la Vie de Guzman d’Alfarache (elle utilise la traduction de Chapelain, 1619, qu’elle retranscrit avec des variantes).


12 Jonathan Patterson, « Marie de Gournay, Poetry and Gender: In Search of “La vraye douceur” », Seventeenth-Century French Studies, vol. XXXII, n° 2, décembre 2010, p. 206-220.


13 Ou les nôtres si j’en crois mes oreilles et un récent commentaire sur une comparaison entre la philosophie de Jean-Paul II et celle d’Édith Stein, toutes deux inspirées de thomisme et de phénoménologie : « Elle a fait une théologie de l’esprit, du carmel, […] fait une espèce de salmigondis de philosophie, de théologie, de spiritualité, qui est bien… qui nourrit la lecture…, mais qui n’est pas récupérable en philosophie. »


14 Disons qu’elle examine des sujets moraux : la flatterie, la médisance, la calomnie, la moquerie, les duels, les abus de pouvoir par les courtisans, la vengeance, l’hypocrisie religieuse, etc., selon la même méthode que Montaigne, avec des exempla, des citations et des expériences personnelles. Elle traite aussi des réformes de la langue, de la traduction des orateurs, de la poésie, et donc de la condition des femmes, outre qu’elle évoque passim son attachement profond à Montaigne. S’ajoutent des pièces de circonstance écrites pour les membres de la famille royale (surtout Henri IV et Marie de Médicis), conformes à la situation de dépendance de l’écrivain à l’époque.


15 De Socrate, elle dit que s’il eût été une femme, il n’aurait point laissé de trace dans l’histoire. Pour les « anecdotes » qui font de la vie de Gournay une vie philosophique au sens de Diogène Laërce, je renvoie le lecteur à toute bonne biographie : s’il en a la curiosité, il sera récompensé.


16 Voir Europe : comédie héroïque, attribuée à Desmarest de Saint-Sorlin et Richelieu, éd. Sylvie Taussig (Brepols, 2006). Il y a une anecdote savoureuse concernant une rencontre entre Gournay et Richelieu. Rappelons encore que Gournay refusa l’offre d’un carrosse qui lui avait été faite par le cardinal.


17 La « pucelle » et son imaginaire font du reste partie des thématiques politiques contemporaines, avec la figure d’Élisabeth d’Angleterre (voir Philippa Berry, Of Chastity and Power: Elizabethan Literature and the Unmarried Queen, Londres, Routledge, 1994). Faut-il les lier à la vision de la mauvaise mère, de la mère dénaturée, qui a fait son apparition dans le registre politique avec les guerres de religion ?


18 Au sens de Laruelle : « La non-philosophie est une discipline issue d’une réflexion sur deux problèmes dont les solutions ont finalement coïncidé : d’une part le statut ontologique de l’Un dans la philosophie qui l’associe explicitement ou non à l’Être et à l’Autre sans lui accorder d’autonomie radicale ; d’autre part le statut théorique de la philosophie, qui est pratique, affect, existence, mais sans connaissance rigoureuse de soi, champ de phénomènes objectifs qui n’est pas encore dominé théoriquement. » www.non-philosophie.com/abrege


19 En réaction contre l’offensive des malherbiens et dans un climat général de néostoïcisme et d’anti-pétrarquisme, voir son « traité sur la poésie » : « Or après avoir ouï de bouche et lu toutes les exceptions et raisons de cette Poésie, je te déclare que je veux écrire, rimer et raisonner de tout mon pouvoir, à la mode de Ronsard, du Bellay, Desportes et leurs associés et contemporains – sauf les licences qui leur appartiennent comme grands Poètes. »

Si l’on tient absolument à la classer, on peut la mettre dans ce fourretout du libertinage érudit, avec sa nébuleuse de remise en cause des autorités, des préjugés, etc. Du reste, elle fut amie de la Mothe le Vayer (p. 54 de Dezon-Jones).


20 Paradoxe de cette femme qui a fait partie des « Anciens », la seule peut-être, donc contre les salons, le bel esprit et la définition des femmes par rapport à leur séduction, qui est présente au XVIIe et encore plus au XVIIIe.


21 Linda Timmermans, L’Accès des femmes à la culture (1598-1715), éd. Honoré Champion, (1993) 2005, qui conclut sur Gournay : « Il nous semble donc que Marie de Gournay, Anne-Marie de Schurman et Madeleine de Scudéry ont apporté une note tout à fait personnelle au féminisme intellectuel de la première moitié du XVIIe siècle. Leurs revendications ne se situent pas sur le plan moral ou religieux, à peine sur le plan mondain : c’est le statut social de la femme qu’elles souhaitaient voir changer. Mlle de Gournay revendique pour la femme un statut égal à celui de l’homme. C’est bien dans le prolongement de sa réflexion sur l’Égalité des hommes et des femmes qu’elle s’insurge contre la situation qui est faite aux “femmes lettrées” et aux “femmes studieuses”. » (p. 311).


22 Il est tout de même stupéfiant qu’elle soit ainsi accusée à l’époque des belles infidèles et alors qu’elle produit une théorie sur la traduction, encore plus passée sous silence que celle de Claude-Gaspard Bachet de Méziriac, lui-même un académicien à la limite de la rupture de bans. Mais il est vain de chercher à rationaliser le mécanisme de la médisance et de la calomnie autrement qu’elle le fait.


23 Mais non pas dans le sens que dit Domna Stanton, qui voit dans la préface du Promounoir un parricide (« Woman as Object and Subject of Exchange : Marie de Gournay’s Le Proumenoir (1594) », L’Esprit créateur, vol. XXIII, n° 2, 1983, p. 16). Car Gournay n’est pas une « Moderne » : pour s’aider dans sa défense de la cause des femmes contre la tyrannie qu’elle impute à la médiocrité d’esprit de ceux qui l’imposent, et au manque de « suffisance » de la société, elle s’appuie sur les auteurs anciens et les Pères de l’Église, sans imaginer de « complot patriarcal séculaire ».


24 Cf. Marie-Thérèse Noiset, « Marie de Gournay et le caprice des siècles », art. cit. : « Dans ses “Advis au Lecteur” et dans son “Discours sur ce livre” adressé “À Sophrosine” et ajouté en tête du recueil dès la première édition des Advis, Gournay engage un dialogue avec son public, apostrophant le lecteur et lui livrant une évaluation sans détour de son ouvrage, considéré dans son style, sa syntaxe, son genre, son originalité et même sa réception contemporaine et future. Elle révèle, sans hésitation, sa volonté de “plaire à tous les sages et desplaire à tous les foux [sic]” et note, avec amertume, la discordance entre le sérieux de son propos et la frivolité de l’époque. Sa réflexion désabusée l’amène à conclure : “Ainsi donc Lecteur, mon livre n’espère pas grand accueil de toi”. […] »


25 Car elle va bien plus loin que les béguines (voir par exemple Hadewijch d’Anvers, dont une biographie est tout récemment sortie chez Albin Michel, par Jacqueline Kelen), dont la prise de parole tourne aussi autour de la parole confisquée, refusant y compris une vie religieuse ou consacrée. Orgueil, comme dirait Pascal, de vouloir se placer avant (ou après ?) la sexuation, et en même temps réalisme : si le royaume de Dieu est déjà là…


26 Dans son premier traité sur la médisance, De la Mesdisance et qu’elle est principale cause des Duels, Marie de Gournay confirme que la calomnie possède un caractère universel : « […] Dieu n’a pas estimé pouvoir mieux representer l’horreur du Diable, la plus infame des Creatures, son antagoniste, et l’ennemy capital du Genre-humain, que par le tiltre de calomniateur, car le mot, Diabolus, le signifie. »


27 Encore rappelée par Charles Taylor : vie dans le monde ou renoncement au monde ? Ce qui peut se traduire par la tension entre la bénédiction d’Abraham et le commandement de peupler la terre, et une vie qui refuse la génération.


28 PHILOSOPHE. s.m. Qui aime la sagesse, qui raisonne juste sur les causes naturelles, et sur la conduite des mœurs. Les anciens Philosophes ont été de diverses Sectes, les Epicuriens, Stoiciens, Platoniciens, Peripateticiens, Pyrrhoniens, etc. Socrate étoit un Philosophe Moral, Aristote un Philosophe Logicien, etc. Quand on cite absolument le Philosophe, on entend parler d’Aristote.

PHILOSOPHE, se dit au College du Professeur qui enseigne la Logique, la Morale, la Physique et Metaphysique. On le dit aussi de l’écolier qui étudie sous luy. Ce jeune homme a fait ses Humanitez, il est maintenant Philosophe.

PHILOSOPHE, se dit aussi d’un esprit élevé au-dessus des autres, qui est gueri de la preoccupation, des erreurs populaires, et des vanitez du monde. Diogene étoit un vray Philosophe. Les Philosophes Chrêtiens sont beaucoup au-dessus des Payens.

PHILOSOPHE, se dit quelquefois ironiquement d’un homme bourru, crotté, incivil, qui n’a aucun égard aux devoirs et aux bienseances de la societé civile.

PHILOSOPHE, se dit particulierement des Chymistes, qui s’appliquent ce nom par preference à tous les autres. La Tourbe des Philosophes est un Recueil en plusieurs Volumes des Auteurs qui ont écrit de la Pierre Philosophale. Raymond Lulle, Paracelse, Basile Valentin, Sedenvogius, ont été de grands Philosophes. Le sel, le soulphre et le mercure sont les principes des Philosophes.


29 Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Seuil, (1975) 1999.


30 Guez de Balzac, « Lettre de Balzac à Girard, 7 mai 1634 », Œuvres, Slatkine Reprints, (1665) 1971, t. I, p. 257.