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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012

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Actualité d’Émilie du Châtelet

« Nous sommes des hérétiques en philosophie.

J’admire la témérité avec laquelle je dis nous, mais les marmitons de l’armée disent bien, nous avons battu les ennemis. »

(Lettre de Mme du Châtelet à Maupertuis, 10 janvier 1738).


En juillet 1791, une « lady » anonyme prend la plume dans un magazine de Philadelphie pour traiter de « la supériorité supposée de l’entendement masculin ». Notre auteur brosse le portrait de Mme du Châtelet, en indiquant qu’elle pratiquait parfaitement les auteurs latins, écrivait et parlait plusieurs langues anciennes ou modernes. Elle connaissait l’œuvre des principaux philosophes de son époque, et était férue (fond of) de mathématiques et de métaphysique. Ce seul exemple démontre que les femmes « possèdent des facultés qui ne sont en aucune manière inférieures aux plus beaux ornements de l’autre sexe, et que la plus grande félicité que l’homme peut posséder doit provenir de la société des femmes bien éduquées »1.

En tant que symbole de l’émancipation féminine, la notoriété d’Émilie était déjà bien vivace outre-Atlantique quarante ans après sa mort. Au fil du temps, la mise en valeur de la philosophe et de la savante doit beaucoup à la pensée américaine, depuis les travaux de Ira Owen Wade au siècle dernier jusqu’aux contributions les plus récentes de Judith P. Zinsser notamment (voir notre « bibliographie critique récente »).

Il est juste d’ajouter que la patrie d’Émilie, née à Paris, a dès l’origine contribué à cette reconnaissance. Dressant le « catalogue » des écrivains du siècle de Louis XIV, Voltaire souligne qu’ayant éclairci Leibniz, traduit et commenté Newton, Émilie est « celle qui a eu le plus de véritable esprit, et qui a moins affecté le bel esprit »2. Mais c’est à Condorcet qu’il est revenu en 1789 de lui rendre le plus bel hommage des hommes de son temps. Saluant cette « philosophe, mais de cette philosophie qui prend sa source dans une âme forte et libre », il la montre « supérieure à tous les préjugés par la force de son caractère comme par celle de sa raison ». Se livre-t-elle aux « frivolités de son sexe, de son état et de son âge » ? Mais c’est pour les mépriser et les abandonner bientôt « sans regret pour la retraite, le travail et l’amitié »3.

Sans doute pourrait-on faire remarquer à Condorcet que le sexe masculin n’est pas lui-même exempt de « frivolités », mais l’essentiel n’est pas là. Dans ce portrait d’Émilie, on voit déjà apparaitre la figure d’un esprit fier et indomptable, qui se situe d’emblée de plain-pied avec les plus grands penseurs, et trace pour les femmes la voie d’une complète émancipation intellectuelle.

Dans la période récente, on a assisté en France à un très net regain d’intérêt en faveur d’Émilie. Il a permis d’illustrer, d’élargir et d’approfondir l’esquisse dessinée par Condorcet. En 2006, la création de l’institut Émilie-du-Châtelet marque l’apparition du premier organisme français qui se consacre exclusivement au développement et à la diffusion des recherches « sur les femmes, le sexe et le genre » (voir www.institutemilieduchatelet.org).

La même année, une exposition de la Bibliothèque nationale de France a salué « madame du Châtelet, la femme des Lumières ». Toujours en 2006, un très important colloque s’est déroulé à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. Il a donné lieu à l’édition d’un volume intitulé Émilie du Châtelet. Éclairages et documents nouveaux (voir notre bibliographie).

Peu à peu, la stature de la philosophe et son originalité se sont dégagées au détriment des sempiternelles évocations de sa vie sentimentale, de ses tumultes et de ses supposés errements. Ceux-ci ne présentent d’ailleurs pas de particularités spécifiquement féminines, à la très notable exception du dernier accouchement dont les suites lui furent fatales.

À son époque comme pour la postérité, devenir la philosophe des Lumières n’allait pas de soi. Dans la Préface à sa traduction de La Fable des abeilles de Mandeville (voir Ira O. Wade, Studies on Voltaire, p. 136), Émilie remarque que l’entendement des femmes parait tout à fait semblable à celui des hommes. Mais « bien des femmes ou ignorent leurs talents, par le vice de l’éducation, ou les enfouissent par préjugé, et faute de courage dans l’esprit ».

Aussi haut qu’on remonte dans les siècles, aucune œuvre marquante n’est sortie de la main des femmes en littérature, en sciences et en histoire. En quoi consiste cette « barrière » qu’une « force invisible » les empêche de franchir ? Trois siècles après, nous incriminons encore ce « plafond de verre » qui interdit aux femmes d’accéder à certains hauts postes de responsabilité.

En 1673, François Poulain de la Barre avait déjà montré « comment les femmes ont été assujetties et exclues des Sciences et des Emplois » et il incitait à reconnaitre que les femmes « ont des avantages qui les rendent égales aux hommes »4. L’esprit « n’a point de sexe », et « l’on trouve qu’il est égal et de même nature » chez tous les représentants de l’espèce humaine5.

 

Une « expérience de physique »

Pour mettre en évidence cette égalité des dispositions naturelles pour le savoir et l’étude, Émilie propose de son côté une « expérience de physique ». Si j’étais roi, dit-elle, « je ferais participer les femmes à tous les droits de l’humanité, et surtout à ceux de l’esprit ». Si l’on donnait à chacune comme à chacun la possibilité de cultiver son entendement, on verrait bientôt les femmes manifester des talents égaux à ceux des hommes. Une éducation semblable constitue donc la clé de l’égalité réelle qui permettrait d’abattre la « barrière invisible » à laquelle les femmes se heurtent.

Le propos peut aujourd’hui paraitre banal, d’autant qu’il constitue une marque distinctive du XVIIIe siècle éclairé. Mais il s’accompagne chez Émilie d’une véritable appréhension de l’inégalité des conditions masculine et féminine en matière de statut et de vie quotidienne. « La vie est si courte et si remplie de devoirs et de détails inutiles, quand on a une famille et une maison, que je ne sors guère de mon petit plan d’étude pour lire les livres nouveaux », écrit-elle à Pierre-Louis de Maupertuis, le 24 octobre 1738 (voir les Lettres de la marquise…, édition Besterman, tome I, p. 267). « Je suis au désespoir de mon ignorance et de toutes les choses qui m’empêchent d’en sortir, poursuit-elle. Si j’étais homme […], je planterais là toutes les inutilités de la vie. J’aime l’étude avec plus de fureur que je n’ai aimé le monde. »

Tout en permettant de les dépasser, « l’étude » fait ressortir les incommodités qui entravent son exercice chez les femmes. Nul besoin d’insister – en théorie tout au moins – sur le problème récurrent que l’inégal partage des tâches domestiques et éducatives pose encore aujourd’hui pour l’essor intellectuel féminin.

L’autonomie féminine s’affirme dans le travail intellectuel et grâce à lui. « L’amour de l’étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu’à celui des femmes », avance-t-elle dans son Discours sur le bonheur (édition Robert Mauzi, 1961, p. 21). Les premiers disposent de l’art de la guerre, du gouvernement ou de la diplomatie, tandis qu’il ne reste aux autres que « l’étude » pour les « consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances » auxquelles leur « état » les condamne.

Sans doute trouve-t-on aujourd’hui des femmes dans l’armée, des femmes ministres ou diplomates, quoique en nombre restreint. Mais la conviction avec laquelle les filles valorisent souvent le travail à l’école prouve qu’à l’instar d’Émilie elles y trouvent matière à affirmer une personnalité victime par ailleurs d’« exclusions » ou de « dépendances ».


Il est plus facile à un homme qu’à une femme d’être heureux. C’est pourquoi on perçoit dans le Discours sur le bonheur une voix unique au XVIIIe siècle. De tous les traités consacrés à ce problème rebattu, « aucun n’atteste au même degré l’union entre la réflexion morale, et les conquêtes, les épreuves ou les illusions d’une vie », remarque Robert Mauzi dans l’Introduction de son édition (op. cit., p. LXXIV).

Parmi ces illusions, faut-il compter « l’amour de la gloire » ? Sans doute. Mais sa perte serait plus dommageable que sa poursuite ne comporte d’inconvénients, surtout au regard de l’avenir lointain. « Il n’y a guère de héros, en quelque genre que ce soit, qui voulût se détacher entièrement des applaudissements de la postérité, dont on attend même plus de justice que de ses contemporains. » (Ibid., p. 22)

Faut-il alors considérer « l’amour-propre » comme un « mobile » commun aux femmes et aux hommes ? Au contraire, Voltaire voulait y voir une différence. Dans l’Épître dédicatoire à madame la marquise du Châtelet qui ouvre sa tragédie Alzire, ou les Américains6, il prétend qu’« une des raisons qui doivent faire estimer les femmes qui font usage de leur esprit, c’est que le goût seul les détermine ». À l’opposé, chez les hommes « c’est souvent par vanité, quelquefois par intérêt, que nous consommons notre vie dans la culture des arts ».

Le problème posé reste ouvert. L’œuvre d’Émilie n’est pas « désintéressée » : outre le souci de la postérité, elle reflète une exigence de libération qui dépasse sa propre personne. Peut-on considérer que, chez elle, l’amour de la gloire est détaché de tout sentiment de vanité ? Sans doute, si on entend par vanité l’affirmation présomptueuse de qualités imaginaires. Chez Émilie, celles-ci sont bien réelles, et on sait qu’aujourd’hui comme hier, les femmes doivent opérer des démonstrations répétées de leurs compétences pour que leur « gloire » soit reconnue…

 

« J’ai raison et cela vaut tous les titres »

Dans la discussion qui l’oppose à M. de Mairan sur la question des « forces vives », son adversaire l’accuse de ne l’avoir ni lu ni compris et de se livrer au plagiat. « Je ne suis pas secrétaire de l’Académie, mais j’ai raison et cela vaut tous les titres », réplique-t-elle dans une lettre au comte d’Argental le 2 mai 1741 (Lettres…, édition Besterman, tome II, p. 51).

Bien sûr, il rentre dans la réaction d’Émilie le sentiment aristocratique d’une grande dame à qui l’honneur dû à son rang doit être rendu. Si elle se présentait devant Maupertuis en 1738 comme un simple « marmiton de l’armée », avec une modestie un peu feinte, on voit qu’elle emploie trois ans après le ton d’un général en chef… Mais c’est à la seule raison qu’elle recourt quand elle cherche à enfermer son adversaire dans un « dilemme », en montrant qu’il commet un « paralogisme indigne d’un philosophe ».

Voltaire avait déjà relevé l’audace et la vigueur avec lesquelles Émilie s’attelait aux problèmes les plus ardus. Dans l’ultime version de son Épître dédicatoire qui figure en tête de ses Éléments de la philosophie de Newton, il constate qu’elle a « pris un vol » qu’il ne peut plus « suivre ». Il appartient en propre à Émilie de « pénétrer par un travail infatigable dans des vérités dont l’approche intimide la plupart des hommes »7.

Le jugement voltairien est confirmé et étendu par les recherches les plus récentes. Dans son intervention au colloque de 2006, l’historienne américaine Judith Zinsser remarque qu’Émilie « croit en un univers actif où la force est mesurée par les espaces traversés et les obstacles surmontés. Telles étaient les forces vives [l’énergie cinétique] […]. Telle était aussi sa vie : le temps et l’espace remplis de mouvements permanents, parsemés d’obstacles qu’elle a surmontés »8.

Chez Émilie, dont l’esprit est pénétré d’un feu héraclitéen, tout est lié. C’est ainsi que ses Institutions de physique représentent aux yeux de Judith Zinsser une synthèse originale des philosophies naturelles de l’époque. « L’ouvrage est une contribution majeure et unique à la science et à la philosophie du XVIIIe siècle. »

Nul doute que l’intérêt pour Émilie devrait être relancé par la découverte récente de la bibliothèque et des archives du château de Cirey, au temps où, de concert avec Voltaire, la marquise y a travaillé. On a ainsi retrouvé le manuscrit de son Discours sur le bonheur, des carnets de travail sur la géométrie, l’arithmétique et l’optique, un volume de notes sur l’histoire de la religion (voir http://fonds-voltaire.org/index.php/patrimoine/cirey).

On n’a pas fini d’explorer la richesse et la profondeur de l’œuvre d’une philosophe dont l’envol était si hardi que son ami Voltaire ne pouvait pas la suivre…


Alain Sager, professeur honoraire de philosophie, membre du comité de rédaction des Cahiers Voltaire, la revue annuelle de la Société Voltaire.


Vie et œuvre

1706 : naissance à Paris d’Émilie Le Tonnelier de Breteuil.

1725 : mariage avec le marquis du Châtelet.

1733 : début de sa liaison avec Voltaire. Intense collaboration intellectuelle (1735-1739) chez la marquise à Cirey, aujourd’hui dans le département de la Haute-Marne.

1738 : première publication. Lettre sur Les Éléments de la philosophie de Newton.

1739 : Dissertation sur la nature et la propagation du feu (rééditions 1744, 1994).

1740 : Institutions de physique (rééditions 1742, 1988).

1741 : Réponse de Madame *** à la lettre de M. de Mairan sur la question des forces vives [l’énergie cinétique].

1748 : début de sa liaison avec le marquis de Saint Lambert.

1749 : donne naissance à une fille. Mort à Lunéville.

1756 : première parution posthume. Traduction des Principes mathématiques de la philosophie naturelle de Newton (rééditions 1759, 1966, 1990, 2003 et 2005).

1779 : Discours sur le bonheur (rééditions 1796, 1961, 1997).

1947 : textes importants publiés par Ira Owen Wade dans Studies on Voltaire, with Some Unpublished Papers of Mme du Châtelet, Princeton University Press (réimpression, New York, 1967). Inclut notamment une traduction/adaptation/commentaire de La Fable des abeilles de Bernard Mandeville avec une préface, et trois chapitres d’une Grammaire raisonnée.

1958 : Les Lettres de la marquise du Châtelet, publiées par Theodore Besterman, Genève, institut et musée Voltaire, 1958 (2 vol.).

1997 : Lettres d’amour au marquis de Saint-Lambert (présentées par Anne Soprani), Paris, éditions Paris-Méditerranée, 1997.

2011 : Examens de la Bible, édition de B.E. Schwarzbach, Paris, Honoré Champion, 2011.

En préparation : Correspondance, éditée par Ulla Kölving et André Magnan, préface d’Élisabeth Badinter, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire.

 

Bibliographie critique récente

– Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie ou L’Ambition féminine au XVIIIe siècle (Paris, Flammarion, 1983, 2e édition revue et titre retouché, 2006).

– René Vaillot, Voltaire en son temps, tome II Avec madame du Châtelet, Oxford, Voltaire Foundation, 1988.

– Andrew Brown et Ulla Kölving, « Qui est l’auteur du Traité de métaphysique ? », Cahiers Voltaire 2, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, septembre 2003.

– Judith Zinsser, La Dame d’esprit. A biography of the Marquise du Châtelet, New York, Viking Penguin, 2006.

– Madame du Châtelet, la femme des Lumières, catalogue de l’exposition présentée à la Bibliothèque nationale de France du 7 mars au 3 juin 2006, Paris, BnF, 2006.

– Émilie du Châtelet. Éclairages et documents nouveaux, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2008. Comporte une bibliographie chronologique par Ulla Kölving des œuvres et de leur réception critique de 1736 à 2007.

 

1 Nous traduisons. Voir « On the Supposed Superiority of the Masculine Understanding », in The Universal Asylum and Columbian Magazine, Philadelphie, juillet 1791, p. 11. Le texte en son entier est accessible sur www.ebooksread.com.


2 Le Siècle de Louis XIV, in Œuvres de Voltaire, édition Louis Moland, Paris, Garnier, 1878, tome XIV, p. 46.


3 Condorcet, Vie de Voltaire, in Œuvres de Voltaire, op. cit., tome I, 1883, p. 212-213.


4 François Poulain de la Barre, De l’égalité des deux sexes, corpus des œuvres philosophiques en langue française, Paris, Fayard, 1984, p. 10.


5 Ibid., p. 59.


6 Voir Œuvres de Voltaire, op. cit., tome III, 1877, p. 375.


7 Voir Œuvres de Voltaire, op. cit., tome XXII, 1879, p. 401-402.


8 Judith Zinsser, « Mme du Châtelet, sa morale et sa métaphysique », in Émilie du Châtelet. Éclairages et documents nouveaux, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, 2008, p. 229.