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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012

Articles

La philosophie, la femme de la postmodernité et la solitude


Pour une doxa contemporaine dominante, la souffrance première de la femme contemporaine serait l’impossibilité qui serait la sienne de pouvoir se hisser au niveau de l’homme. L’inégalité homme/femme face à l’emploi, dans les familles serait ainsi le grand problème féminin de notre époque.

Mais que veut-on dire par là ? Nul ne peut nier, en effet, qu’une femme blanche, bien née, non étrangère, cultivée, riche a de plus grandes chances économiques et culturelles qu’un homme dénué de telles caractéristiques. Cette demande d’égalité est donc autre. Elle semble marginale et cependant tout indique que ce n’est pas sans raison qu’elle revient sans cesse dans nos médias et les propos féminins. Cette soif d’égalité masque certainement, selon nous, une volonté peut-être inavouée de prise en compte d’une souffrance spécifiquement féminine dont nous pensons qu’elle serait liée conjointement à la solitude de la femme et à la philosophie. Notre objectif ici est bien de démontrer que la plaie féminine première de la femme postmoderne demeure la solitude et que celle-ci trouve son origine dans l’évolution de la pensée. Pour démontrer notre propos, nous tenterons, dans un premier temps, de cerner les contours de cette solitude spécifiquement féminine I), puis nous essaierons de mettre en évidence le lien étroit qu’elle entretient avec la philosophie postmoderne II).


I. Comment montrer que la solitude reste l’une des plaies les plus profondes de la femme postmoderne occidentale et comment préciser la nature de celle-ci ?

Un sondage suffirait-il ? L’un d’eux, effectué récemment, nous informe que 40 % des femmes de 35 à 49 ans estiment souffrir de la solitude.1 De plus, selon les auteurs de cette enquête, le profil « type » du « solitaire » contemporain est désormais celui d’une habitante d’une grande ville exerçant une activité professionnelle. Mais un sondage ne peut servir de démonstration. Les faits divers récents font de plus en plus état de femmes (enseignantes ou non) qui s’immolent par le feu, adoptent des attitudes de plus extrêmes à l’égard d’elles-mêmes ou de leurs familles (suicides, infanticides, etc.). Mais le fait divers ne constitue pas plus une preuve. Une enquête plus profonde s’avère nécessaire. Pour la débuter, essayons de redéfinir ce terme de solitude.

Le terme renvoie bien souvent au fait de vivre ou d’être seul. Mais on peut être seul de diverses manières. De plus, un être humain peut être entouré et être désespérément seul, nul ne souhaitant entendre ses souffrances. Il peut également se sentir seul sans l’être lorsqu’il se sent dans l’incapacité de se dire à lui-même ce qu’il est ou lorsqu’il lui est impossible de le voir ou de le comprendre : solitude ici se confond avec égarement. La solitude peut donc être physique et morale. Dans ce dernier cas, elle se confond fréquemment avec le sentiment de solitude.

L’une et l’autre touchent particulièrement, en effet, la femme « postmoderne » ; et cette situation se saisit avec plus d’ampleur lorsqu’on lit les philosophes – et notamment Simone de Beauvoir – et son Deuxième Sexe. Ce texte exprime avec une profonde intensité la souffrance solitaire de la femme postmoderne. Il ne s’agit plus ici de sondages, mais bien d’une femme qui décrit avec brio un « malaise », un sentiment profond d’isolement qui prend de multiples formes.

Être femme, selon elle, c’est d’abord être dans l’impossibilité de se penser spécifiquement en tant que telle et donc se sentir seule, au sens où celui qui ressent ce sentiment a du mal à s’identifier, à trouver son identité2.

Être femme, selon elle, c’est également se trouver dans l’impossibilité d’exprimer aux autres un rapport spécifique à la sexualité, dans un monde dominé sexuellement par l’homme3. C’est donc vivre la solitude de celui qui ne peut dire ce qu’il est en toute lumière. Mais la solitude mentale peut devenir physique au sens où le paradoxe continuel dans lequel la femme postmoderne doit essayer d’exister lui rend parfois la vie bien difficile dans la relation au sexe opposé.

Ainsi, par exemple, comme Beauvoir l’écrit fort justement, il y a des adolescentes coquettes qui mettent tout en œuvre pour séduire un homme qui leur semble « fascinant » et qui paradoxalement s’irritent ensuite si celui qui était l’objet de leur faveur leur manifeste en retour un sentiment trop vif. Il plaisait autrefois parce qu’il paraissait inaccessible ; amoureux, il se banalise4. L’homme plait dès qu’il s’avère inaccessible, car cette distance marque la force de celui au creux duquel la femme pourra s’abriter ; mais dès qu’une présence s’avère possible, la femme craignant une faiblesse, se retire. Le dialogue devient ici fort difficile, car c’est d’abord leur propre corps, leur propre identité que ces adolescentes ont à saisir et comprendre.

La femme postmoderne, interrogée par des sondeurs, s’estime être seule car elle est souvent condamnée à un enfermement intérieur qui lui interdit la rencontre avec un homme. Cet enfermement développe plus précocement sa vie intérieure et lui donne l’amour des grandes promenades qui lui révèlent, précisément, la solitude d’une âme que personne ne pourrait comprendre5. Se sentant dans l’impossibilité d’exprimer sa spécificité à soi-même et à l’autre, la femme se replie sur elle-même et ce repli accroit ainsi la solitude qui est sienne : de morale, elle devient physique, puis elle nourrit le sentiment de solitude et ce, à l’infini.

Mais que dissimule cette solitude de l’âme ? Celle-ci proviendrait peut-être d’une relation au sexe, c’est ce qu’écrit Beauvoir lorsqu’elle indique que :

« La vie sexuelle de la fillette a toujours été clandestine ; quand son érotisme se transforme et envahit toute sa chair, le mystère devient angoissant ; elle subit le trouble comme une maladie honteuse. »6

La solitude serait donc ici l’effet d’une rencontre impossible avec un homme à qui la jeune femme réclamerait à la fois une domination, tout en refusant totalement celle-ci7.

Lorsque le couple se constitue, rien n’est réglé, car la solitude peut devenir solitude à deux. La relation crée souvent deux êtres qui partagent une même couche mais qui ne se comprennent plus ou qui ne se sont jamais compris.8

La coupure s’installe alors et, ne pouvant exprimer la spécificité de sa sexualité ni l’épanouir, la femme se replie sur des tâches qui l’isolent encore plus, telles parfois les tâches ménagères9 ; tâches qu’elle sent ingrates et qui la coupent bien souvent de son entourage immédiat.

La solitude, de repli, se transforme parfois en impasse de l’isolement absolu car, en effet, la femme pourrait sortir de cette solitude à deux en quittant l’homme avec qui elle vit et à qui elle reproche tant de choses contradictoires, mais cette rupture se fait rarement, car être femme et vivre seul n’est pas toujours bien perçu.10

Cette vie d’enfermement en soi, de reproches fréquents, aggrave ainsi la solitude dans la famille même où le lien qui brise les solitudes et permet la rencontre ne se fait plus. Enjointe, en effet, d’être à la fois belle et ménagère, la femme peut se faire parfois repoussante tant à l’égard de son mari, que de ses enfants. Beauvoir remarque ainsi :

« On sait combien de jeunes mères repoussent avec colère l’enfant émerveillé par la robe de bal (en disant) : ne me touche pas, tu as les mains moites tu vas me salir. La coquette oppose les mêmes rebuffades aux empressements du mari ou de l’amant. Comme on couvre les meubles sous les housses. »11

La sortie du cercle vicieux de l’isolement pourrait alors peut-être s’opérer par des liens tissés et des relations sociales. La femme pourrait, au sein de la famille, nouer des relations avec celles qui l’aideraient dans sa tâche. Mais il ne faut pas de femme de ménages, pas d’amies même car celles-ci risqueraient de prendre une place que l’on craint malgré tout de perdre, car elle donne l’illusion de situer.12 Or, plus l’égarement est grand, plus se fait pressant le besoin de repères, même si ceux-ci demeurent factices.

La femme, enfermée dans ses tourments intimes, pourrait alors se faire mondaine, mais le remède s’avère parfois pire que le mal, les invitations ne sont souvent qu’un moyen d’augmenter la solitude indicible car lorsque l’on invite, il faut être belle, bonne cuisinière. Puis il faut inviter et se faire inviter, et alors :

« La routine sociale a vite fait de changer le potlatch en institution, le don en obligation et de guinder la fête en rite… L’invitée songe qu’il faudra le rendre… Elle se plaint d’avoir été trop bien reçue. »13

L’amitié entre femmes pourrait être alors une autre issue possible à cette existence solitaire. Elle semble souvent forte entre femmes, mais Beauvoir nous annonce que cette force n’est également qu’apparence car la solidarité qui parait unir les deux amies n’efface pas le tourment de deux âmes qui demeurent secrètement en concurrence car toujours exclusivement tournées vers le monde masculin.14

La solitude de la femme postmoderne est donc multiforme et semble irréversible. Certaines parviennent évidemment à y échapper mais, pour Beauvoir, il s’agit bien ici d’une souffrance spécifiquement féminine qui nous permet de mieux comprendre ce que nous disent les enquêtes et les sondages.

En quoi, cependant, cette souffrance serait-elle plus prégnante que l’inégalité ? Notre idée n’est pas ici de nier que la souffrance sociale est une plaie, qu’en matière de salaire ou de « réussite » matérielle des écarts demeurent entre les deux sexes. Il s’agit simplement de tenter de déterminer une souffrance qui prend une ampleur plus conséquente chez les femmes et qui les touche toutes indistinctement. En effet, pour la femme aisée, c’est ce sentiment de solitude qui domine, puisqu’elle n’a pas à se soucier du reste. Pour celle qui l’est moins, à la détresse économique et physique s’ajoute cette détresse morale. Lorsque la femme réclame plus d’égalité, il faut donc peut-être aussi lire derrière cette demande, une plus forte identité, un lien plus fort à construire avec autrui… Demeure alors une question : en quoi cette plaie aurait-elle quelque lien avec la philosophie ? C’est ce point qu’il nous faut à présent tenter d’aborder.


II. Lorsqu’il s’agit, pour Simone de Beauvoir, d’expliquer les causes de cette détresse, elle fournit plusieurs explications et l’une d’elle nous intéresse particulièrement. Beauvoir écrit en effet :

« S’il n’y a jamais eu de féminité c’est qu’il n’y en a jamais eu. Cela signifie-t-il que le mot de femme n’ait aucun contenu ? C’est ce qu’affirment vigoureusement les partisans de la philosophie des Lumières, du rationalisme et du nominalisme : les femmes seraient seulement parmi les êtres humains ceux qu’on désigne arbitrairement par le mot “femme”. »15

La philosophie des Lumières aurait-elle nié la spécificité féminine et celle-ci serait-elle à l’origine de cette souffrance particulière que nous avons tenté de décrire en quelques lignes ?

Nos recherches – qu’il n’est pas ici question d’évoquer dans leur totalité – nous ont démontré que le sentiment de solitude, c’est-à-dire la souffrance ressentie par le fait de se sentir seul, est une forme « d’invention » postmoderne.

Sans vouloir entrer dans le détail de nos travaux sur ce point et qui mériteraient des développements à eux seuls, évoquons ici simplement le fait que chez les Anciens, ce sentiment était assez peu évoqué, développé, plaint. La Bible souligne effectivement avec force qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, mais elle évoque assez rarement l’idée d’un sentiment de solitude, la présence divine étant le remède à un isolement qui n’existe d’ailleurs pas : l’homme pervers n’aimant pas son semblable et ne pouvant plaindre son absence, le juste étant au contraire toujours en lien avec Dieu. Le Livre de Job et les Psaumes de David le montrent d’ailleurs à merveille : l’homme isolé, persécuté est certes coupé des autres, mais on ne le dit pas seul puisque, étant juste, il finit par trouver refuge en Dieu, qui finit par l’épauler, le comprendre et lui rendre justice.

Pour les Modernes, le fait d’être seul ne pose guère plus de problèmes. Certes, Dieu n’existe déjà plus tout à fait pour eux, mais c’est dans la solitude que Descartes construit son cogito, sécularisant ainsi la vie monacale. Pour Hobbes, cette solitude constitue un bienfait eu égard à tous les tourments que l’homme cause généralement à son semblable.

C’est donc bien avec la postmodernité et son inspirateur, Rousseau, puis avec la sociologie et la psychanalyse notamment, que la postmodernité découvre le sentiment de solitude et la souffrance qu’il engendre. On se souvient, en effet, des plaintes de Rousseau dans les rêveries du promeneur solitaire. Certes Rousseau se plait à rêver avec la nature qui le comprend, mais il exprime maintes fois la souffrance qui est sienne d’être désormais seul sur la terre, sans plus de frère, de prochain, d’ami, de société que lui-même.

L’apparition de ce qui pourrait s’appeler un phénomène pourrait s’expliquer par plusieurs causes externes. La postmodernité fut historiquement le moment d’une modification dans les modes d’habitat et d’éducation qui devinrent de plus en plus isolés. Cette période historique fut également celle d’une forte montée de ce que l’on appellera plus tard l’individualisme et ce, par la mise en concurrence économique et culturelle des esprits et des corps ; elle fut également le moment de la constitution progressive de grandes mégalopoles qui augmentèrent le sentiment d’isolement et d’anonymat. Mais l’histoire sociale et urbaine n’explique pas tout.

En effet, en s’arrêtant à ces explications purement extérieures, on risquerait de manquer l’essentiel et d’échapper à la cause première de l’apparition d’un sentiment de solitude, cause qui demeure, selon nous, essentiellement culturelle. La modification des modes de pensées quant au rapport que l’homme entretenait sur lui-même fut à l’origine de l’apparition de ce qui devint souffrance première.

Philosophiquement, le postmoderne est à la fois celui qui ne croit plus à la subjectivité toute-puissante de l’égo. Il doute de la force de la volonté individuelle, mais ce doute n’est nullement compensé chez lui par la croyance en un Dieu protecteur qui assurerait par sa présence toute négation de l’idée de solitude.

Alors que l’Ancien croit en Dieu et que le Moderne croit en lui, le postmoderne est celui qui doute de lui et de Dieu. Il n’a guère de refuge stable et c’est ce manque de stabilité qui transforme chez lui, le fait d’être seul en sentiment de solitude.

En tant que tel donc, Beauvoir se trompe et on ne peut accuser la philosophie des Lumières d’être à l’origine de cette souffrance. En effet, celle-ci touche tout autant l’homme que la femme et elle les touche non pas à cause de la philosophie des Lumières, mais suite à une évolution des esprits, elle-même cause de ce double doute à l’égard du divin et de soi.

Certes, la philosophie des Lumières n’est pas étrangère à ce mouvement et ce pour trois raisons au moins :

  • en premier lieu, celle-ci est le début de la fin de la Modernité. Elle est, en effet, le moment où la toute-puissance du sujet est évoquée mais où celle-ci est mise en doute ;
  • en deuxième lieu, les Lumières ont glorifié l’égalité de l’homme et de la femme, égaux en effet devant la liberté et devenus sujets autonomes. Mais, dans le même temps, elle ne s’est jamais prononcée sur la sexualité singulière de la femme abandonnant donc celle-ci à l’emprise du modèle augustinien qui condamnait toute relation sexuelle hors le désir d’enfantement. Or, Beauvoir l’a bien pressenti, la femme ressent plus fortement encore la solitude que l’homme car à celle-ci s’ajoute la difficulté qui est sienne d’exprimer une sexualité en rapport avec l’évolution ambivalente du statut de l’individu ;
  • en troisième lieu, les Lumières et plus particulièrement le rousseauisme (qui marque réellement la fin de celles-ci et le début de la postmodernité) ont créé une forme d’injonction contradictoire à l’égard de la femme, enfermant celle-ci dans une demande impossible. L’Émile témoigne d’ailleurs de cette injonction contradictoire qui se déploie sous plusieurs aspects. En effet, si Sophie, cette femme idéale, est l’égale d’Émile par la naissance et par le mérite16, elle doit être plus juste que lui17 et n’a donc pas besoin d’une éducation aussi poussée que ce dernier.

De plus, elle est à la fois sujet actif et femme. Or, qu’est-ce qu’être femme pour Rousseau ? Ce n’est pas avoir le ridicule de chercher à être une « lettrée »18, c’est être une future « tendre et prévoyante mère », qui saura écarter le petit arbrisseau de tous les malheurs19.

Être femme, c’est même être faite pour céder à l’homme et pour supporter son injustice20. C’est avoir moins encore le droit que son mari de commettre l’adultère, car :

« Tout mari infidèle qui prive sa femme du seul prix des devoirs de son sexe est un homme injuste et barbare mais la femme infidèle fait plus, elle dissout la famille et brise tous les liens de la nature en donnant à l’homme des enfants qui ne sont pas à lui, elle trahit les uns et les autres, elle joint la perfidie à l’infidélité. »21

Être femme, pour Jean-Jacques Rousseau, c’est également obéir à une injonction redoublée de douceur22. Enfin et surtout, être femme, c’est demeurer sujet tout en restant la première responsable de l’éducation de l’enfant.

Le postmodernisme et la philosophie sont donc bien quelque part soit les révélateurs, soit les auteurs de la souffrance actuelle de la femme à l’égard de la solitude ; ils sont bien en lien avec ce sentiment si douloureux de solitude. En effet, non seulement ils ont créé ou rendu pathologique celui-ci à l’égard de l’humanité en son ensemble, mais aussi, en demandant à la femme d’être à la fois être de nature et être de culture, ils l’ont enfermée dans une injonction contradictoire dont il ne lui est pas aisé de sortir.

Comment en effet être une mère idéale et un sujet qui s’accomplit et se réalise pleinement ? Comment réussir professionnellement et économiquement tout en demeurant cette mère affectueuse et présente, cette épouse exemplaire ? La tâche est bien impossible et si beaucoup de femmes souffrent aujourd’hui, c’est bien parce qu’elles ont le sentiment de ne pas pouvoir assumer en même temps cette demande de la nature et cette exigence de la culture.

Le sentiment de solitude, déjà si fort chez l’homme postmoderne qui doute de tout, devient ainsi plus prégnant chez la femme car, aux tourments de l’homme, s’ajoute pour elle, depuis Rousseau au moins, la double injonction contradictoire d’être à la fois femme naturelle et être de culture.

Alors que faire pour sortir de cette souffrance ? La solution pourrait être, penserait-on, dans le choix définitif d’un mode de vie au détriment d’un autre. Mais ce choix même semble relever de l’impossible.

En effet, si la femme postmoderne choisit d’être mère et épouse parfaite, il lui faut être suffisamment forte pour subir deux pressions contradictoires : celle du modèle augustinien, qui fait d’elle une personne chaste d’une part, et celle du modèle moderne, qui l’oblige à s’assumer par elle-même d’autre part.

Inversement, la femme postmoderne pourrait, au contraire, choisir la voie de la femme libérée, refuser d’être mère et ne songer qu’à sa profession ou/et à une vie sexuelle libre, mais, dans cette hypothèse, c’est une autre double pression à laquelle elle doit résister : celle qui faisait naturellement d’elle une bonne mère, une reine du foyer et celle qui lui imposait d’être le « repos du guerrier ».

Quel que serait son choix pour sortir de cette ambivalence qui augmenterait chez elle la souffrance issue de la solitude, elle se heurterait à l’impossibilité de s’exprimer, de faire entendre et comprendre son choix.


Alors, en conclusion, face à une telle situation, que faire ? Face à cette souffrance, la philosophie peut-elle proposer quelque « pharmakon », quelque remède ?

Beauvoir, à la fin de son beau texte, propose essentiellement la « fraternité », la tolérance et l’égard pour la souffrance spécifique de l’autre… Mais cette fraternité impose peut-être aussi des combats plus collectifs qui impliqueraient notamment l’abolition de tout modèle dogmatique dont l’existence accroit certainement les souffrances.

Quand admettrons-nous enfin qu’il n’y a finalement pas de « modèle » de femme, mais qu’il y a autant de modèles qu’il existe de natures féminines ? Quand sera-t-il possible de dire que le bonheur de toute femme peut résider exclusivement dans la vie maternelle ou dans la vie professionnelle, mais que celui-ci peut également se trouver dans la recherche d’un équilibre entre ces deux sphères ? Quand enfin cesserons-nous de tenir pour glorieux l’un ou l’autre de ces modèles ? Pourquoi ne pas tout simplement être tolérant à l’égard de celui qui cherche naturellement à exister et à faire vivre sa nature spécifique qui est certes d’être femme mais aussi d’être soi ?

Dans le même ordre d’idées, si nous admettons cette différence, quand accepterons-nous de penser plus en profondeur la spécificité de la femme ? Quand accepterons-nous de revenir sur une sacrosainte égalité qui est mortifère pour certaines d’entre elles (et notamment pour celles qui n’ont plus ni le recours du savoir ni la solution économique) ?

Nous l’avons indiqué en début de ce travail, il est indéniable qu’une femme riche, cultivée, blanche, de religion majoritaire est plus « égale » aujourd’hui qu’un homme qui n’aurait pas l’une de ces caractéristiques ; mais que penser d’un homme et d’une femme égaux face à ces souffrances ? La femme pauvre, non cultivée, minoritaire est bien plus vulnérable que l’homme se trouvant dans la même situation, car elle doit en plus subir cet isolement à multiples facettes que Beauvoir a si justement décrit et dont nous avons tenté de tracer quelques grandes lignes.

En d’autres termes, indiquons ici que si la solitude est une découverte postmoderne, et que celle-ci prend chez la femme une tournure encore plus souffrante, car à l’isolement physique s’ajoute l’impossibilité (ou simplement l’extrême difficulté) pour elle d’exprimer sa spécificité, la saisir et la vivre même.

Lorsque la femme exprime une revendication d’égalité, c’est plus de justice sociale qu’elle souhaite (mais l’homme le veut également s’il souffre économiquement ou socialement), mais elle réclame également ne plus avoir à subir les injonctions contradictoires. Elle réclame que son identité soit plus clairement définie et sa spécificité plus réellement pensée et reconnue.


Jean-Jacques Sarfati, professeur de philosophie, docteur en philosophie, université Paris-Est, IUFM de Créteil, juriste et ancien avocat à la cour d’appel de Paris


1 http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/France/Les-nouvelles-solitudes-des-jeunes-generations-_NG_-2010-05-21-603269


2 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, (1949) 1976, tome I, p. 14.


3 Ibid., p. 28 et p. 232.


4 Ibid., tome II, p 117.


5 Ibid., p. 137.


6 Ibid., tome I, p. 80.


7 « La docilité féminine est une notion très équivoque… Nous avons vu que la plupart du temps, la jeune fille accepte dans l’imaginaire la domination d’un demi-dieu, d’un héros, d’un mâle mais ce n’est encore qu’un jeu narcissique. Elle n’est aucunement disposée par là à subir dans la réalité l’expression charnelle de cette autorité. Souvent au contraire, elle se refuse à l’homme qu’elle admire et qu’elle respecte, elle se livre à un homme sans prestige. » Tome II, p. 182.


8 Ibid., tome II, p. 188.


9 Ibid., p. 266.


10 Ibid., p. 300.


11 Ibid., p. 397.


12 Ibid., p. 409.


13 Ibid., p. 403.


14 Ibid., p. 409.


15 Ibid., tome I, p. 14.


16 Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, Garnier-Flammarion, 1966, p. 533.


17 Ibid., p. 577.


18 Ibid., p. 537.


19 Ibid., p. 36.


20 Ibid., partie V, p. 520.


21 Ibid., p. 470.


22 Ibid., p. 483.