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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012

Articles

Être une femme philosophe ou l’avènement d’un 3e sexe

Par-delà le sexe et le genre, humains trop humains, rencontre du 3e type


1er dialogue : Socrate et son démon1

Semblable au dieu héraclitéen qui ni ne cache ni ne dit mais fait signe : « Sois ce que tu es. »

Le démon de Socrate : « Prends soin de ton âme, connais-toi toi-même et comporte-toi selon ce que tu es. »

Socrate : « Athéniens, j’obéirai au dieu plutôt qu’à vous et tant que j’aurai un souffle de vie, ne comptez pas que je cesse de philosopher. »

Socrate obéit à son démon, part de chez lui, délaisse son quotidien domestique, sa maison, sa femme, Xanthippe, et se rend sur l’agora, pour y enseigner là encore à délaisser le quotidien social des affaires, des honneurs, des richesses et du pouvoir. Il deviendra ainsi « le plus grand dialecticien des rues d’Athènes », cherchant cette sagesse qui le caractérise par-delà son genre masculin (qui en tant qu’homme aurait à s’occuper de sa femme, de son foyer, et surtout de l’avenir de sa cité), tout en l’authentifiant comme philosophe lequel a à s’occuper du « perfectionnement de son âme ». Jusqu’à ses derniers moments, les hommes et les femmes seront là, ne le lâchant pas : les hommes le condamneront à mort pour avoir fait ce choix hérétique de la philosophie au détriment de la politique et les femmes, à l’heure de sa mort, se mettront à crier, à gémir, « troublant le repos vespéral du penseur » qui finira par supplier son ami : « O Criton, commande donc à quelqu’un de mener ces femmes dehors » pour que je puisse enfin dialoguer avec moi-même et trouver dans ce dialogue intérieur le bonheur (eudaimon). Socrate n’écrira pas ; ce serait compromettre la vitalité de sa pensée et la jouissance de son bonheur bien à lui. Par le silence, l’homme s’impose, se pose en lui-même et s’érige en sujet pensant et conceptualisant tout ce qu’il y a à penser. L’homme est lui-même en tant que Je une chose pensante par-delà l’étendue de son corps.


2e dialogue : Virginie et son ange2

Semblable au diable de Faust qui ni ne cache, ni ne dit, mais ordonne : « Sois ce que tu dois être. »

L’ange de la maison : « Ma chère, tu es une jeune femme. Sois bienveillante, tendre, séductrice. Sers-toi de tous les charmes liés à ton sexe. Sois pure car c’est là ta principale beauté. » Bref, sois belle et tais-toi, surtout… Tais-toi !

Virginie : « Il faut que je le tue car si je ne le tue pas, c’est lui qui me tuera. »

Virginie désobéit à son ange gardien, décidant de se faire meurtrière pour se garder elle-même comme ce qui ne regarde qu’elle et elle seule. S’armant alors de sa plume, elle pactisera avec le diable et écrira l’histoire de son crime contre ces hommes et ces femmes qui ne la lâcheront pas ainsi, lui rappelant sans cesse que son appartenance au genre féminin en accord avec son sexe biologique doit la garder au plus loin de toute activité culturelle autre que les tâches domestiques qui lui incombent et dont le bon accomplissement lui procurera le bonheur (eu prattein). Tuant toutes ces voix qui la hantent, elle restera alors seule avec elle-même.

Seule avec elle-même ? Non : avec elle-même. Dans cette proximité à elle-même, elle découvrira toute la distance qui la sépare d’elle, comme son plus lointain : un être soi qu’elle se doit d’être en le domestiquant, en l’apprivoisant. Par l’écriture, la femme s’expose, se pose en dehors de son genre qui la spécifie en tant qu’humaine comme « chose étendue » dans l’espace d’une domesticité qui la maintient à son foyer, à sa maison, à sa cuisine et ses fourneaux pour s’écrier en femme pensante qu’elle a à penser pour devenir ce qu’elle doit être. La femme a à conquérir son « Je suis » en se faisant « une chose pensante ». L’homme a à conquérir son « JE pense » pour en déduire en toute certitude son « Je suis ».

Le « Je pense » de l’homme n’est pas le « Je pense » de la femme. À la différence du « JE pense » cartésien, qui peut et doit se construire librement par-delà l’expérience charnelle d’un « je suis corps », pour retrouver bien sûr plus tard sa corporéité, « le JE pense » féminin ne peut se déduire de cette même expérience de pensée. En pensant, elle s’éprouve femme qui doit se faire femme pensante.

Tandis que Socrate obéit à l’injonction de son démon pour penser, Virginie doit désobéir à son ange pour penser.

Comme pratique littéraire, l’écriture des femmes ne peut s’écrire que dans un acte violent de désobéissance que les philosophes féministes et néoféministes reproduiront sans relâche, car « il est bien plus difficile de tuer un fantôme que de tuer une réalité ». Toute femme qui se décide à penser exerce sur elle une violence constante en se battant contre cette voix angélique qui agit sur elle comme un doux poison dont elle refuse l’ivresse inconsciente tout autant qu’illusoire du bonheur confortable de ne pas avoir à penser.

Si Virginie décide de tuer son Ange, c’est pour devenir elle-même ce qu’elle sent devoir être en faisant savoir que ce qu’elle a en propre : « un esprit bien à elle » et qui ne regarde qu’elle en tant que femme.


3e dialogue : la femme et l’enfant3

Semblable à l’enfant qui ni ne dit, ni n’ordonne mais invite : « Sois ce que tu veux. »

L’écriture littéraire de la femme doit encore faire sens vers un signe en ce qu’elle ouvre une voie, la voie de l’écriture philosophique. C’est pourquoi la philosophie de la femme a d’abord été une philosophie féministe luttant contre un déterminisme autant biologique que culturel que des femmes comme Simone de Beauvoir, Simone Weil ou encore Elisabeth Badinter ont incarné avec succès dans le sillage émancipatoire de la littérature féminine.

Si la philosophie de l’homme est un enfantement d’idées et de concepts, la philosophie de la femme est d’abord un enfantement d’elle-même en tant que femme qui se doit d’être femme pensante en tuant une virginité qui pourrait se glorifier trop facilement de ses vertus domestiques et maternelles en ce que biologiquement elle a à enfanter des êtres et non des pensées. Est-ce là la dernière voix de la philosophie féminine qui se fait entendre en hurlant des revendications néoféministes ?

L’avenir de la philosophie de la femme doit encore s’accomplir en tuant une virilité qui pourrait se glorifier du triomphe de son combat historico-culturel en ce qu’elle peut elle aussi enfanter des pensées. Par-delà une posture néoféministe, humaine trop humaine, l’enfant parle en elle lui disant d’affirmer son vouloir-être, par-delà son être et son devoir-être.

Cet enfant-là, elle ne le porte pas en elle à titre d’être embryonnaire dont elle n’aurait plus qu’à accoucher comme il se doit et comme elle le peut (may) aujourd’hui, mais elle le rencontre comme un 3e type à identifier sans cesse. S’approprier sans cesse en tuant en elle tout ce qui est « humain trop humain », la stupidité d’une virginité impersonnelle, mais aussi faire taire en elle tous ses ressentiments qui animent l’esprit de vengeance du genre féminin contre le genre masculin, pour cultiver une féminité exigeante parce que personnelle, tel est l’avenir de la femme philosophe.

Elle doit accomplir une dernière métamorphose en accouchant du 3e sexe, le sexe de l’enfant nietzschéen, le sexe du surhumain.

La philosophie serait alors une appropriation pratique de soi en se désappropriant de toute virilité et de toute virginité humaines, trop humaines, car impersonnelles. Comme le disait Nietzsche : « Il n’y a pas de philosophie impersonnelle. »

La question « qu’est-ce qu’être une femme philosophe ? » nous permet de conclure à une relecture de l’obéissance socratique. N’a-t-il pas lui aussi tué en lui ce qu’il éprouvait comme « humain trop humain », la violence d’une virilité indomptée qui aurait pu se laisser facilement flatter par les honneurs, l’argent et le pouvoir ? Sa philosophie n’a-t-elle pas été un enfantement de la masculinité personnelle contre une virilité impersonnelle ? De même, la philosophie de la femme n’est-elle pas un enfantement de la féminité contre une virginité impersonnelle et par-delà la conquête d’un genre culturel tout aussi impersonnel si on en reste là ? Ainsi, homme et femme pourraient se retrouver dans une pratique philosophique d’appropriation du genre d’esprit qu’on veut être en se fabriquant « a mind of your own » par-delà tout sexe et tout genre.

Le dépassement de la masculinité et de la féminité : tel serait alors le signe du surhumain en l’homme et en la femme dont la perfection se comprendrait comme pratique philosophique de l’enfantement d’un Je qu’on déciderait d’être, qu’on déciderait de tenir lieu de Soi en toutes circonstances, prenant toujours soin de soi, soin d’être heureux en toutes circonstances : à ses fourneaux comme à son bureau.

Reste l’énigme non résolue de Nietzsche : « La femme parfaite est supérieure à l’homme parfait. »

Résolution possible : la femme ne serait-elle pas celle qui annoncerait l’avènement du surhumain ?

Sylvie Truffet, professeur de philosophie

 

1 Platon, Apologie de Socrate et Criton.

2 Virginia Woolf, Professions for Women.

3 Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, chapitre « Les trois métamorphoses de l’esprit ».