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Femmes philosophes et philosophie

Hiver 2012

Sex Wars and Queer Theory : le laboratoire pornographique


Les luttes et les débats féministes contemporains portent non seulement sur les enjeux classiques du féminisme, comme l’égalité civile, politique et sociale, mais également sur les questions de sexe et de sexualité. Une des principales revendications des mouvements féministes post-1968 était la réappropriation de leur corps par les femmes. Les pensées féministes qui se sont focalisées sur l’égalité politique et sociale jusqu’au début des années 1970 laissent place à une réflexion sur les identités féminines. On s’interroge alors sur la nature de ces identités, y compris dans leur dimension sexuelle. En France, ces débats ont porté principalement sur des problématiques liées aux questions de l’autonomie sexuelle des femmes (légalisation de l’avortement, contrôle des naissances contraception, lutte contre le viol). La pornographie n’est pas un enjeu essentiel pour les féministes françaises, les antiféministes d’alors se chargeant d’utiliser la pornographie pour caricaturer les combats féministes. Brigitte Lhomond rappelle que « d’autres débats internationaux donnent lieu à de vives polémiques dans les pays anglo-saxons et restent marginaux en France : la place, dans l’oppression des femmes, de la pornographie et du travail sexuel, en particulier de la prostitution »1. Au cours des années 1980-2000, d’abord en Amérique du Nord puis en Europe, les débats féministes sur les questions sexuelles ont été d’une telle virulence que ces échanges sont restés dans la postérité sous le nom significatif de sex wars. Ces guerres du sexe ont donné lieu à de vives oppositions entre différents courants féministes, principalement sur les questions de la prostitution, du sadomasochisme et de la pornographie. Sur ce dernier sujet, ces altercations théoriques ont opposé principalement un féminisme radical, incarné notamment par Andrea Dworkin, Catharine Mackinnon, Rae Langton ou Jennifer Hornsby et un courant féministe « pro-sexe », représenté entre autres, par Judith Butler, Patricia Williams ou Annie M. Sprinkle. Tandis que les premières rejettent la pornographie comme l’archétype de l’incarnation de la domination masculine et suggèrent de la censurer, voire de la supprimer totalement, les secondes préconisent une toute autre approche, allant jusqu’à l’appropriation et au détournement de la pornographie par et pour les femmes.

 

Ce que dit la pornographie, ce que fait la pornographie

Connue pour être l’auteure qui a théorisé le concept de « harcèlement sexuel », Catharine Mackinnon, appuyée par Andrea Dworkin, va mener un combat visant à faire interdire la production et la distribution de matériel pornographique. Pour se faire, elle justifie son raisonnement en s’appuyant sur les travaux de J.-L. Austin sur le langage2 et sa dimension performative3. Elle analyse la pornographie comme un langage de l’oppression masculine, et soutient que ce langage a un effet performatif, qu’il est un discours « de haine » qui produit des actes. Ainsi, pour Mackinnon, tout homme qui regarde du porno s’inscrit dans ce discours performatif, il réalise un acte, en l’occurrence un viol. Car pour la juriste américaine, la sexualité des hommes repose sur le viol des femmes, et la pornographie ne serait donc qu’un prolongement langagier du viol, élément central de la sexualité masculine. Elle affirme que « les hommes ont érotisé l’idée que leur sexualité a été niée, alors qu’elle n’a, en réalité, jamais cessé d’être exprimée, encore et encore, indéfiniment »4. Si l’on considère comme la psychanalyste Luce Irigaray5 ou comme Andrea Dworkin6, que tout coït pénis/vagin est intrinsèquement un viol – quels qu’en soient les modes d’accomplissement et le niveau de consentement – et que le viol est la principale caractéristique de la sexualité masculine, par essence violente, alors on ne peut voir dans la pornographie qu’un outil du prosélytisme sexuel des hommes, non pas un simple discours prescriptif mais un pur acte de domination masculine. Mackinnon pense en effet que « ce que vivent les consommateurs de pornographie, des hommes à une écrasante majorité, n’est donc pas du fantasme, de la simulation ou de la catharsis, mais de la réalité sexuelle : le niveau de réalité où fonctionne le sexe lui-même »7. À cette argumentation, la philosophe Judith Butler répond que la pornographie joue plutôt sur la notion de fantasme et qu’il faut l’appréhender en tant que telle : « […] c’est un fantasme que consomment les gens ». Elle explique qu’« en termes analytiques le fantasme pornographique peut jouer comme compensation, ce que je ne peux pas faire, dans la réalité, c’est ce que j’imagine avec la pornographie. »8 C’est cet aspect de vecteur de fantasmes, qui fait penser à Butler qu’il vaut mieux instrumentaliser la pornographie à bon escient, que de vouloir la prohiber : « La catharsis se substitue à la mimesis. »9 Judith Butler rejette également l’interprétation de Mackinnon de la performativité, elle voit dans ce raisonnement une «  énorme inflation du pouvoir performatif de l’expression pornographique, inflation démesurée à laquelle je me suis opposée à l’époque, et que je ne conteste pas moins aujourd’hui »10.


Le combat mené par Mackinnon et Dworkin a connu quelques succès politico-juridiques, notamment avec la ville de Minneapolis (USA), qui a adopté une ordonnance en ce sens. Dworkin et Mackinnon, les auteures du texte de cette ordonnance, se sont alliées aux dirigeants conservateurs de la ville pour la réussite de leur projet, ignorant le fossé idéologique qui pouvait les séparer avec leurs alliés temporaires. L’ordonnance donnait à quiconque se sentait attaqué par les représentations pornographiques l’opportunité d’en demander l’interdiction, et cela sans distinction de support, de diffusion ou encore d’intention de l’auteur, ce qui revient à y inclure toute production artistique. Ambition bien illusoire : « La croisade de Catharine Mackinnon et Andrea Dworkin a été bien acceptée par de nombreux groupes de femmes qui nous garantissent que sans pornographie, nous vivrons sans violence. Pourtant cet argument est totalement contraire au féminisme, car il déresponsabilise l’agresseur. »11 La Cour suprême finit par annuler l’ordonnance, arguant qu’elle était une entrave à la liberté d’expression. Mais le cas le plus emblématique est celui du Canada, où le procès Butler versus The Queen12 consacra la possibilité de restreindre «  l’importation, la production, la vente ou la distribution de matériel pornographique au nom des torts causés aux femmes ». Les effets de cette jurisprudence nouvelle inspirée par les travaux de Mackinnon et Dworkin furent aussi inefficaces qu’inattendus, ainsi parmi les victimes de ces nouvelles règles, on retrouve Andrea Dworkin, qui vit un de ses ouvrages censuré pour… pornographie !


La reprise des thèmes des guerres du sexe en France s’est amorcée au début des années 2000, voyant les courants féministes hexagonaux s’affronter à leur tour lors de joutes sur le sexe et la pornographie. Les discussions se sont surtout centrées sur la problématique de la censure et notamment à propos de la pornographie dans la production artistique féminine. C’est au cours de l’année 2002 que le débat fût le plus intense, se cristallisant autour du travail de la commission mise en place par le gouvernement nouvellement arrivé, et présidée par Blandine Kriegel13. Dans ce débat, les féministes françaises radicales essentialistes et différentialistes ont réclamé une censure du porno au nom de l’atteinte faite aux femmes dans la représentation pornographique, et renouvelant l’argument de l’incitation au viol. Élisabeth Badinter parle à cet égard, et notamment à propos des positions de l’association Les Chiennes de garde, de « féminisme victimiste qui ne parle qu’en termes de domination »14. Élisabeth Badinter s’émeut dans son livre Fausse Route d’une dérive anti sexe de certains courants féministes français. À contrario, on peut déplorer son argumentation qui reproche aux « féministes victimistes » de vouloir « castrer » les hommes, et de désexualiser les femmes, argumentaire qui, pour le coup, se confond avec les discours antiféministes traditionnels qu’elle prétend combattre par ailleurs. L’association des Chiennes de garde a adopté vis-à-vis de la pornographie des positions plus nuancées que ne laisse entendre Badinter. En effet, Les Chiennes de garde militent non pas contre la pornographie en général, mais sur le cas particulier des pornos mettant en scène des violences conjugales et des viols, reconnaissant même au porno sadomasochiste de tenir compte du consentement réel et figuré. Pour soutenir leur discours, elles s’appuient sur une philosophie morale défendue par la philosophe néokantienne Michela Marzano. Cependant, les réflexions du législateur français en la matière s’inspirent plus du concept d’éthique minimale développé par Ruwen Ogien. Ce dernier voit dans l’idée d’éthique minimale un éloignement de la morale – devoir être, plutôt qu’être – et une condition qui garantirait l’exercice réel de la liberté par chacun, avec ce principe, seule la protection des plus faibles est retenue (mineurs, etc.). Mais finalement cette approche qui ne se veut pas prescriptrice d’un « bon sexe » est contrariée par l’expérience. Faire abstraction des réalités matérielles dans lesquelles s’inscrivent les productions actuelles de la pornographie ne revient finalement qu’à offrir les conditions et le terrain nécessaires à la perpétuation d’un modèle préexistant, hégémonique et discriminant.


Aujourd’hui, la question de la censure de la pornographie n’a finalement que peu évolué suite à ces débats. Que ce soit aux États-Unis, où la liberté d’expression est mise en avant, ou en France, où c’est la protection de la jeunesse qui prime, les débats et revendications féministes autour de la pornographie n’ont pas su convaincre. Mais pour autant, les femmes n’en n’ont pas fini avec la pornographie, car plutôt que de vouloir anéantir ou restreindre la pornographie, cette formidable et redoutable machine à fabriquer des normes, des femmes ont trouvé plus opportun de se saisir et de se servir de cette véritable arme. L’idée est que, pour servir la cause des femmes, plutôt que de détruire la pornographie, il vaudrait mieux l’investir.


Pornographie féministe, post-pornographie

Face aux discours des féministes radicales, le féminisme a donc développé de nouvelles stratégies d’action. Parmi ces stratégies, l’investissement du domaine pornographique par les femmes fut une des actions phares. C’est ainsi qu’est née, aux États-Unis d’abord, une production pornographique estampillée « porno féministe ». Comme son nom l’indique, le porno féministe est un porno réalisé par des femmes et vise à changer les normes véhiculées par le porno mainstream afin de participer à changer les rapports de genre. Il s’agit ici pour les femmes de passer du statut d’objet à celui de sujet, et de construire des représentations qui leurs soient propres. En France, le concept de porno féministe est arrivé plus tardivement au cours des années 1990-2000, notamment par la figure très médiatique de l’actrice et réalisatrice féministe Ovidie, concomitamment avec le développement hexagonal des guerres du sexe, en écho aux belligérances d’Amérique du Nord.


La pionnière de ce nouveau genre est Ellen Steinberg, dite Annie M. Sprinkle15, star américaine du porno qui est passée derrière la caméra. Elle est depuis vingt ans un des fers de lance du féminisme pro-sexe outre-Atlantique. Elle est l’auteure du terme post-porn, qui désigne le porno du post-modernisme, un porno qui bouscule les normes de genre et qui casse l’hégémonie masculine en ce domaine. La démarche féministe de Sprinkle est de renverser une pornographie mainstream objectivante, et d’en détourner les codes pour redéfinir les rapports de force. En 1982, dans son premier film réalisé, Deep Inside Annie Sprinkle16, elle est la première à montrer une femme se masturbant seule et parvenant à un orgasme. Elle donne ainsi à voir un plaisir féminin autonome, elle redéfinit le temps et la géographie corporelle des plaisirs. Ses films montrent une sexualité joyeuse et pétillante, elle-même y apparait hilare et heureuse, exhibant une sexualité qui ne repose pas sur la contrainte ou la souffrance, mais sur un plaisir jubilatoire. En plus de ses engagements dans des stratégies militantes plus conventionnelles (elle est fondatrice de The Union Labia Sex-Positive Feminists et adhère à l’association Prostitute of New York), A. Sprinkle crée de nouveaux modes d’activisme. Par ses films, ses performances artistiques, elle veut faire de la pornographie un outil de lutte. Elle renverse ainsi la représentation des règles du pouvoir, en se servant des armes de la citadelle masculine. D’autres femmes ont suivi son exemple, comme Candida Royalle qui a monté sa propre maison de production en 1984 : Femme Production. C. Royalle produit et distribue des films qualifiés de post-porn, qui s’adressent aux femmes et aux couples. Ses productions excluent toutes formes de violence, les scènes de soumission et les éjaculations rituelles, en revanche elles montrent des pénis sans érection, des scènes en plan large souvent, une sexualité « soft ». Cette conception d’une pornographie qui figure le désir et le plaisir féminins est une contribution indéniable pour changer les stéréotypes pornos, mais on pourrait voir aussi dans ces représentations un nouvel enfermement dans de nouveaux stéréotypes genrés, en opposant une sexualité féminine, douce, raffinée et égalitaire, à une sexualité masculine, sombre, brutale et dominatrice. Dans ses réalisations, Annie Sprinkle semble réussir à éviter ce piège, en démultipliant les personnages et les situations, en incluant de nombreuses références explicites à la domination, elle interroge de front la question du pouvoir dans le sexe. Peut-on imaginer une sexualité hors domination ? Judith Butler réaffirme qu’à travers la pornographie c’est «  la signification du genre qui est en jeu – ce que signifie être un homme, ou une femme : la femme serait définie par le rapport de domination, sans laquelle disparaîtraient les catégories “homme” et “femme”. En effet, l’homme serait défini par sa position dominante dans la sexualité, et la femme par sa position dominée. Ce serait donc la domination qui produit le genre. Il ne s’agit donc pas seulement de la sexualité, mais du genre, de la masculinité et de la féminité, dont la définition repose entièrement sur la domination »17. Si soft soit la représentation de sexe, elle sous-entend toujours une relation de domination. Butler va «  même jusqu’à dire, avec Michel Foucault, que le pouvoir et la sexualité sont co-extensifs ; qu’on ne trouvera pas de sexualité sans pouvoir »18. La pornographie alternative, le post-porn, ne saurait se composer sans tenir compte de cette dimension, elle doit s’imaginer comme un jeu de déconstruction/reconstruction des symboles de pouvoir, elle doit être la dimension érotique et subversive de la domination.


Au cours des années 1990 aux États-Unis, et plus récemment en Europe, s’est développé un nouveau « courant » parmi les théories féministes : la Queer Theory. Le terme « queer » est à l’origine une insulte lancée contre les homosexuels qui la reprendront à leur compte, la détournant de son sens premier, pour se qualifier eux-mêmes, à l’instar de negro ou nigga (nègre), cette parole diffamante que se sont réappropriées les populations africaines-américaines. Le terme plus générique queer se substitue efficacement au terme trop restrictif « gay et lesbienne » car incluant tout ce qui n’est pas straight19, tout ce qui n’entre pas dans les normes dominantes. C’est Teresa de Lauretis qui est l’auteure de la formule « Queer Theory ». La théorie queer est inspirée entre autres par les travaux de Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick, David Halperin, Teresa de Lauretis, eux-mêmes inspirés par les penseurs français de la French Theory : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Felix Guattari, Jacques Derrida, Monique Wittig, Guy Hocquenghem. Se basant sur les analyses de rapports de genre, l’idée majeure de la Queer Theory réside dans le détachement et du genre et du sexe biologique, le genre étant vu comme une performance, une construction naturalisée des rôles « masculin » et « féminin ». Judith Butler20, une des principales inspiratrices de ce mouvement, promeut un détournement subversif des codes de genre afin de déstabiliser les normes contraignantes du régime politique hétérosexuel. Il s’agit de reconsidérer la domination de genre, et à travers une déconstruction, de chercher les failles du système qui permet la réalisation de cette domination, et ainsi, en agissant sur ces failles, de déstabiliser les fondements du genre. Cette subversion des normes passe par une multitude de pratiques, d’attitudes, de représentations « déviantes ». Une des actions politiques queer vise à subvertir la sexualité straight dans sa naturalité fondatrice. Le corps sexué n’est plus « naturel », il l’est l’objet d’une (re)construction à l’aide de prothèses, de références nouvelles. Ce positionnement suscite beaucoup de controverses dans les différents courants féministes, l’analyse queer des rapports sexe/genre remettant en cause le postulat féministe essentialiste, qui consiste à penser la catégorie « femme » comme allant de soi, comme « biologiquement naturelle ». Monique Wittig considère même que « les lesbiennes ne sont pas des femmes »21, eu égard à leur refus de se conformer au rôle astreint par une société hétéro-patriarcale, à leur résistance à l’obligation d’hétérosexualité. Le regard porté par les théoriciennes queer sur les relations genrées à travers le prisme de la sexualité, permet de mieux prendre en compte des dimensions jusque-là passablement ignorées dans les études féministes, comme l’orientation sexuelle ou le critère racial par exemple.


Le porno est un des lieux d’expression des politiques queer. L’idée est de se saisir des codes et des normes du porno, de les dénaturer afin de les subvertir. Cette subversion vise à « troubler le genre », à effriter les fondations de la domination de genre. Le dépassement du porno, c’est le post-porno. Le post-porno passe d’abord par une déconstruction du porno mainstream, pour ensuite proposer une re-construction. L’opération de mutation s’applique sur les modes de production et de réalisation, sur les personnages représentés ainsi que sur les interactions sexuelles mises en scènes. Le post-porno a également l’ambition d’être un mode d’appropriation d’un outil de définition/prescription d’identité politico-sexuelle. Preciado entreprend une déconstruction de la société hétérosexuelle à travers la contra-sexualité qu’elle définit comme n’étant : « […] pas la création d’une nouvelle nature, mais bien plutôt la fin de la Nature comme ordre qui légitime l’assujettissement des corps à d’autres corps. La contra-sexualité est premièrement : une analyse critique de la différence de genre et de sexe, produit du contrat social hétéro-centré dont les performances normatives ont été inscrites dans les corps comme vérités biologiques (Judith Butler, 1990). Deuxièmement : la contra-sexualité vise à substituer à ce contrat social qu’on appelle Nature un contra-sexuel. Dans le cadre du contrat contra-sexuel, les corps se reconnaissent eux-mêmes non en tant qu’hommes ou en tant que femmes mais en tant que sujets parlants. Ils se reconnaissent la possibilité d’avoir accès à toutes les pratiques signifiantes ainsi qu’à toutes les positions d’énonciation en tant que sujet que l’histoire a établies comme masculine, féminine ou perverse. Conséquemment, ils renoncent non seulement à une identité sexuelle fermée et déterminée naturellement mais aussi aux bénéfices qu’ils pourraient retirer d’une naturalisation des effets et des produits de leurs pratiques signifiantes »22. La société straight se fonde sur une naturalité des sexes/genres, tout comme la ségrégation se justifiait par une prétendue naturalité des différences raciales. En fait, Preciado propose une nouvelle compréhension du monde débarrassée des identités genrées au profit d’une multitude d’identités mouvantes ; il s’agit de mettre en pratique le genderfucking23, à travers cet acte performatif de brouiller les attributs de genre. La philosophe Elsa Dorlin nous éclaire sur l’importance de la résistance à l’hétéro-normativité par sa lecture du Manifeste contra-sexuel24, voyant dans la réflexion de Preciado une tentative d’anéantir les possibilités de normalisation des identités sociales et sexuées, les corps astreints se transforment en corps rusés, des corps qui se jouent des injonctions du régime straight. Les hors normes s’affranchissent de la réification à laquelle ils étaient soumis pour devenir sujets. Pour exemple, le film de Morty Diamond, Trannyfags (2004), est un des premiers films (post)porno représentant des transgenres FtM (Female to Male : femmes biologiques performant le genre masculin). Il s’agit ici d’un acte politique d’affirmation en tant que sujet ; par leur sexualité, les individus trans FtM imposent leur existence en tant que telle. En exhibant leurs corps transformés, marqués de cicatrices, ils affirment leur identité mutante, ils ne sont pas des hommes, ni des femmes, ils sont un autre genre. La revendication d’une identité sortie de la catégorisation binaire de genre vient attaquer les affirmations essentialistes et différentialistes. Non seulement les personnages changent, mais surtout les interactions sexuelles ne sont plus univoques, ce qui est réellement novateur dans nos sociétés normatives. « Il se peut que l’Occident n’ait pas été capable d’inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n’a-t-il découvert de vices inédits. »25


Le porno peut se voir retourné, subverti, et permettre une résistance à l’assignation identitaire. L’approche matérialiste des réflexions postmodernes queer, en tenant compte de la prégnance des normes sociales, imagine ainsi de nouveaux modes de reconnaissance pour les groupes minoritaires. En évitant une opposition frontale, fatalement vouée à l’échec, la subversion et le détournement font perdre leur sens aux rapports de force habituels.


Jean-Raphaël Bourge, doctorant en Science politique, ATER à l’université Paris 8

1 Brigitte Lhomond, « Sexualité », in Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 217.


2 John L. Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1991.


3 La performativité d’une parole est le pouvoir qu’une parole a de mettre en acte, comme lorsqu’un maire dit « je vous déclare mari et femme », plus qu’une parole, c’est un acte qu’il réalise. En s’appuyant sur les travaux d’Austin, Judith Butler a appliqué ce concept aux identités de genre. Voir : Judith Butler, Le Pouvoir des mots : politique du performatif, Paris, Éditions d’Amsterdam, (2004) 2008.


4 Catharine Mackinnon, Le Féminisme irréductible : conférences sur la vie et le droit, Paris, Des Femmes/Antoinette Fouque, 2005, p. 145.


5 Voir notamment : Luce Irigaray, interviews recueillies et présentées par Marie-Françoise Hans et Gilles Lapouge, in Les Femmes, la Pornographie, l’Érotisme, Paris, Seuil, 1978, p. 43-58.


6 Andrea Dworkin, Pornography: Men Possessing Women, New York, Putman, 1981.


7 Catharine Mackinnon, op. cit., p. 153.


8 Judith Butler, « Une éthique de la sexualité », entretien réalisé par Michel Feher et Éric Fassin, in Vacarmes n° 22, hiver 2002-2003.


9 Clarisse Fabre, Éric Fassin, Liberté, Égalité, Sexualités, Paris, 10/18, 2004, p. 211.


10 Judith Butler, art. cit.


11 Pascale Navarro, Nathalie Collard, Interdit aux femmes : le féminisme et la censure de la pornographie, Montréal, Boréal, 1996, p. 70-71.


12 Ruwen Ogien, Penser la pornographie, Paris, PUF, 2003. p. 66-67


13 Lire à ce propos : Clarisse Fabre, Éric Fassin, « Pornographie », in Liberté, Égalité, Sexualités, p. 197-220.


14 Élisabeth Badinter, Fausse Route, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 122.


15 Voir plus particulièrement son portrait par Ovidie, Porno Manifesto, Paris, Flammarion, 2002, p. 97-112.


16 Ce film a été classé deuxième du box-office américain l’année de sa sortie. Deep Inside Annie Sprinkle, d’Annie M. Sprinkle, États-Unis 1982.


17 Judith Butler, art. cit.


18 Id.


19 Straight : de l’anglais droit, rectiligne. Désigne l’hétérosexualité, les hétérosexuels, en opposition à tout ce qui est queer. Qualifie autant les personnes, la politique, les normes dominantes et tout ce qui s’y rapporte.


20 Judith Butler, Trouble dans le genre ; pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte, 2005.


21 Voir : Monique Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland, 2001. Ou encore : Marie-Hélène Bourcier, Suzette Robichon, Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Paris, Éditions Gaies et Lesbiennes, 2002.


22 Beatriz Preciado, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland, 2000, p. 20.


23 Sur le genderfucking et le sadomasochisme queer, voir : Robin Bauer, « Queeriser les genres dans les “communautés gouines BDSM” », in Cahiers du genre n° 45, Les Fleurs du mâle, décembre 2008, p. 138-140.


24 Elsa Dorlin, « Corps contre nature », L’Homme et la Société n° 150-151, Au risque du matérialisme, octobre 2003-mars 2004, p. 47-68.


25 Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. I, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 66.