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Rousseau

Été 2013

Articles

Rousseau et les psychanalystes

Les Confessions de Jean-Jacques veulent donner de lui un « portrait d’homme peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité ». Avec son invention de l’autobiographie comme genre littéraire, et sa visée de décrire l’intériorité, Rousseau a donné du grain à moudre aux psychanalystes.

Deux lignes de recherches très différentes, voire divergentes, se sont esquissées chez les commentateurs : la première, classique, ancienne, est ce qu’on appelle une « psychographie de la personnalité ». Elle se caractérise par une approche à travers laquelle les commentateurs utilisent Les Confessions (et d’autres écrits, comme la Correspondance, les Dialogues ou les Rêveries d’un promeneur solitaire) comme une source d’information révélant des traits psychiques, voire psychopathologiques. La psychanalyse désavouerait aujourd’hui ce propos « objectiviste » : tout commentaire d’une œuvre implique subjectivement le commentateur. Remarquons toutefois qu’au lieu de s’en tenir aux traits de personnalité que Rousseau met en exergue, et d’en faire un tableau statique, les psychanalystes s’intéressent davantage à la structure psychique et l’inscrivent dans une temporalité. De plus, ils ne tombent pas dans le piège de croire que l’œuvre s’expliquerait par la seule psychologie de l’auteur.

L’autre ligne de recherche est plus récente. Les commentateurs s’interrogent davantage sur ce que représente la construction autobiographique chez Rousseau. Ce qui conduit à deux remarques. D’une part, le commentaire de l’œuvre est ce qui, de l’œuvre, fait écho chez le commentateur. Ainsi, le commentaire est aussi une construction, ce qui souligne sa parenté avec le travail psychanalytique. D’autre part, c’est l’acte d’écrire qui est au premier plan : que fait Rousseau quand il construit ses récits autobiographiques ? Quelle est la visée inconsciente de l’« écriture » de soi ?

Les psychographies de la personnalité

Dans une conférence faite en 1927 au Groupe d’études philosophiques et scientifiques pour l’examen des tendances nouvelles1, René Laforgue note ce que Rousseau a lui-même mis en valeur : son masochisme, son exhibitionnisme, ses idées de persécution. Mais, moins qu’à ces symptômes, il s’intéresse à leur succession dans le temps. L’exhibitionnisme laisse Rousseau encore en contact avec le réel, si douloureux soit-il. Puis vient la création littéraire où l’imagination est reine, enfin les tourments de la persécution prennent une telle place que vers la fin, l’œuvre de Jean-Jacques trahit cette souffrance, qui donne aux Rêveries d’un promeneur solitaire « cet aspect anémique d’un corps dont la vie se retire ». Sa vie et son œuvre sont autant de tentatives pour gérer des conflits dont il ne viendra jamais à bout, « le conscient aspirant vers les plus hautes vertus de l’âme humaine, l’inconscient le poussant vers les humiliations les plus affreuses, qu’un esprit diabolique ne saurait inventer ». Comment comprendre ce destin de Rousseau ? D’abord, il y a le grand crime de son existence, avoir coûté la vie à sa mère en venant au monde. Ensuite, il y a l’attitude ambivalente du père, dont Rousseau a parfaitement senti l’hostilité inconsciente, sans pouvoir la comprendre complètement. Il est symptomatique que la vie amoureuse de Rousseau le rapproche de « mères » comme Mme de Warens qu’il appelle d’ailleurs « maman », et qu’il se trouve répétitivement en présence de rivaux, situation qui est aussi reproduite dans La Nouvelle Héloïse. « L’éternel effort de Rousseau pour s’accorder avec un rival n’est pas autre chose que l’essai de retrouver l’appui du père, de faire la paix avec lui, de se disculper du crime dont il a toujours senti le reproche muet ». Cela l’amène à une position de soumission passive et de tentative de séduction auprès d’une figure paternelle (l’Œdipe inversé) et à une forme de castration morale, qui explique ses inhibitions créatrices : « Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir (…).  Je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n’ai de l’esprit que dans mes souvenirs », écrit-il dans les Confessions. La révolte consciente contre le traitement qu’il s’inflige inconsciemment à lui-même est devenue la révolte du persécuté contre ses persécuteurs. On n’explique pas une œuvre aussi considérable par la seule psychologie de son auteur, mais il n’est pas inexact non plus de dire que le moteur de l’œuvre de Rousseau est une réaction à son conflit inconscient, et que cette œuvre lui a permis de mieux le supporter.

Charles Kligerman insiste davantage2 sur le complexe fraternel et sur les formations réactionnelles. Il évoque dans Les Confessions le récit d’un épisode : alors que son père administrait une correction à son frère aîné, le jeune Jean-Jacques s’est interposé et a reçu les coups à la place du frère. On sait que pour Freud, le fantasme d’être battu est une transformation du fantasme d’être aimé (par le père). La rivalité fraternelle (et la haine inconsciente) découle de la peur que l’autre enfant soit préféré à lui, et la sollicitude envers le frère est une formation réactionnelle, de même que la timidité, le manque d’agressivité, l’horreur de la cruauté, que Jean-Jacques se reconnaît dans les Confessions, sont autant de retournements de pulsions hostiles.

L’épisode célèbre sur le chemin de Vincennes, Rousseau le considère comme un tournant dans sa vie. Âgé de trente-sept ans, il a essayé en vain de faire intervenir des gens importants pour libérer son ami Diderot, emprisonné dans le donjon de Vincennes. Il se rend à la prison pour lui rendre visite, et il y va à pied, en raison de sa pauvreté. Il fait chaud, il ralentit le pas en lisant le Mercure de France, et y découvre l’annonce d’un prix proposé par l’Académie de Dijon pour le meilleur essai qui répondrait à la question : est-ce que le progrès dans les arts et les sciences ont contribué à corrompre ou à purifier la société ? Il se produit alors une illumination : les idées se pressent en nombre à son esprit, causant une agitation indicible. Il va passer une demi-heure dans un état de surexcitation : Ah, si j’avais écrit le quart de ce que j’ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j’aurais révélé les contradictions du système social, avec quelle simplicité j’aurais démontré que l’homme est naturellement bon et que seules les institutions l’ont corrompu ! Quand Rousseau rejoint Diderot, il est encore dans cet état de « transe », en parle à son ami, reçoit des conseils, et le résultat en est l’essai qui remporta le prix.

Ainsi pour Kligerman, le frère (Diderot) est maltraité par le père (l’État). Rousseau essaie de se substituer à lui, et comme cela lui est refusé, cela accroît son sentiment de culpabilité. À l’heure où ses sentiments homosexuels pour Grimm sont près de devenir conscients, et où ses défenses sont amoindries, il est menacé d’être submergé par son conflit interne, et cela le met dans un état de panique. Rousseau se sauve en transposant le conflit dans ses thèses sociales : l’homme est bon par nature, tous les hommes sont frères et égaux, la corruption vient de la civilisation.

Construction autobiographique et écriture de soi

Dans une période plus récente, les commentateurs se sont intéressés au récit autobiographique en lui-même, et s’interrogent sur les enjeux d’une telle construction.

C’est le cas par exemple de Pierre-Paul Clément3. D’une étude très dense, nous retiendrons deux points. Tout d’abord, la volonté d’écrire l’intériorité a une visée identitaire. Rousseau, certain d’être resté le même, « trouve en lui de quoi reconstruire son histoire et tracer un portrait fidèle, garant de son identité4 ». Cette notion d’identité est tellement forte que la distance temporelle entre l’autrefois et l’aujourd’hui est gommée. La visée secrète de Rousseau serait de donner à lire un discours sans fissures, d’une plénitude presque parfaite, capable d’amener les autres à le voir comme lui se voit de l’intérieur. Il s’agit de rompre le silence angoissant et de repousser le regard accusateur dont il sent la présence autour de lui : « Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m’entourent ont des oreilles5 », écrit-il. Tout projet autobiographique obéit au désir de renaître, écrit Clément. Rousseau n’y échappe pas : il désire renaître et prendre corps dans l’écriture : l’homme Rousseau devient le résultat de cette activité créatrice.

L’autre point qui caractérise ces écrits autobiographiques, est le désir d’abolir le temps et de retrouver dans le souvenir une plénitude. À la différence de l’univers proustien, cela n’arrive pas par la grâce d’une sensation éphémère. Le bonheur est là, le cœur en est le dépositaire. Il n’est pas à conquérir, mais à préserver : c’est celui d’un état où l’homme se suffit à lui-même comme Dieu : un bonheur parfait qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir, dira-t-il dans les Rêveries d’un promeneur solitaire6. L’expression qui revient sous sa plume est celui de « calme ravissant » : être sans désirs, « ne jouissant de rien d’extérieur à soi, de rien, sinon de soi-même et de sa propre existence7 ».

Il est cependant une page où l’émotion actuelle vient à fissurer ce bel édifice : lorsqu’évoquant les chansons que lui chantait autrefois sa tante Suzon, le vieux Rousseau se surprend à pleurer comme un enfant. « La musique, par un seul air qui revient du passé (…), par une voix sans parole, nous conduit au secret même, au plus intime de la source pulsionnelle, indicible (…)8

Dans une perspective un peu différente, Jacques Hochmann élargit la notion de construction et en propose une signification psychanalytique : « Toute notre vie mentale se construit pour jeter l’illusion d’un pont sur un abîme, et pour guérir du deuil d’expériences irrémédiablement perdues9 ». L’espace savamment construit dans les écrits autobiographiques de Rousseau a peut-être cette fonction.

Ainsi évoque-t-il l’harmonie et la félicité du ménage à trois tel qu’il l’a vécu chez Mme de Warens : « Malgré nos liaisons particulières, les tête-à-tête étaient moins doux que la réunion », écrit Jean- Jacques qui reprendra cette situation dans La Nouvelle Héloïse. Une constante de la vie de Rousseau est le balancement entre des situations d’exclusion – par exemple, lorsque Grimm le déloge de sa position de favori de Mme d’Épinay – et cette communauté aconflictuelle. Dans La Nouvelle Héloïse, Saint-Preux renonce à Julie qui épouse M. de Wolmar. Devenu précepteur de leurs enfants, il saura résister à la tentation pour recommencer, à trois, « une société d’autant plus charmante qu’il n’est rien resté dans le fond des cœurs qu’on veuille se cacher l’un à l’autre ». Le renoncement procure, avec un parfum d’éternité, des joies narcissiques que le plaisir sexuel, transitoire par essence, ne pouvait pas donner.

La matinée à l’anglaise et la fête des vendanges, longuement analysées par Jean Starobinski, s’inscrivent ainsi comme des contretypes des entretiens frivoles entre gens indifférents, qui constituent les divertissements parisiens. « La douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature » écrit Rousseau. Jean Starobinski l’a fait remarquer, ce qui caractérise la fête est son caractère improvisé. Elle ne commémore rien, n’a aucune inscription sociale et historique. C’est une création immédiate qui se déroule dans le registre de la spontanéité. Elle se situe donc dans l’imaginaire, hors de toute filiation symbolique. Ainsi se profile l’opposition de la nature et de l’histoire ou de la société.

En rejouant sans cesse le rêve d’une impossible harmonie fraternelle en continuité avec une nature mythique et intemporelle, Rousseau marque sa nostalgie de la mère trop tôt perdue, et cherche à exorciser le retour du père, et la séparation des amants. A-t-il dès lors un autre choix que de se proclamer fils de ses œuvres ? L’écriture de soi a valeur auto-thérapeutique, pour ne pas dire valeur d’auto-engendrement. Mais cette visée porte en elle ses contradictions, en démasquant ce qu’elle souhaite voiler, ou guérir, en servant à farder encore plus une vérité toujours inaccessible.

Hervé Castanet a une autre hypothèse pour définir l’entreprise autobiographique de Jean-Jacques10. Il évoque un souvenir d’adolescence : Jean-Jacques s’est glissé dans la chambre de Mme Basile, et l’observe, se croyant invisible de sa cachette. Mais il s’aperçoit qu’une glace sur la cheminée le trahit. Le voilà pris, il est le « voleur volé », selon l’expression de J. Starobinski. L’autre le surprend comme tout entier regard caché. Ainsi l’écriture autobiographique, notamment Les Confessions, viendra prendre cette place de la glace qui capture un reflet. Rousseau restera toujours caché à se faire regard. L’écriture livrera les innombrables formes imaginaires où se construit l’image du Jean-Jacques amoureux de la vérité et apôtre du « tout dire ». « Mais le « tout dire » de Rousseau est une fiction imaginaire. À ce titre, la scène avec Mme Basile a cette fonction paradigmatique de désigner la place de Rousseau dans son entrée en écriture. Par son œuvre, il a su se faire un prénom, Jean-Jacques, l’insigne de son ego, l’idée de soi pouvant devenir le soutien d’une fonction réparatrice. L’œuvre, en construisant la fiction de Jean-Jacques, est réponse à une culpabilité non pas refoulée mais forclose, qui fait retour dans le réel (l’autre comme persécuteur). Rousseau n’aura de cesse de montrer qu’il est innocent. Telle est la réponse imaginaire à une question qui n’a pu se poser dans le symbolique, mais dont les effets sont bien réels : c’est l’œuvre immense de ce génie.

Quant au lecteur, n’est-il pas lui-même à la place de Mme Basile ? Ce qu’il croit saisir n’est qu’un reflet, qui à la fois se montre et se dérobe, celui de cet être de pure fiction qui a pour nom Jean-Jacques. Le spectateur, fasciné par ces jeux de glace, devient à son tour un voleur volé, ignorant quant à lui ce qui le regarde. Et le voilà renvoyé à son propre inconscient.

 

Michèle Bertrand
Professeur d'université émérite, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris

1 Publiée dans Revue française de Psychanalyse,  1927, N°2, p 370-402
2 Kligerman, C.  The Character of Jean-Jacques Rousseau, The Psychoanalytic Quarterly, 1951,  20, p 237-252
3 auteur  en 1976 d’un Jean- Jacques Rousseau, de l’éros coupable à l’éros glorieux
4 Clément, P.P. De la mémoire aux mémoires : construction d’un espace autobiographique dans les Confessions de J6J Rousseau, Nouvelle revue de psychanalyse, N° 15, 1977
5 O.C. I, 279
6 O.C., I, 1046
7 O. C., I  1047
8 Rosolato, G., Nouvelle revue de psychanalyse, N° 14, p 25
9 Hochmann, J., Enfant abandonné, père abandonnant. Quelques réflexions sur un avatar possible du lien de filiation dans la vie et l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Trente années de psychiatrie lyonnaise, en l’honneur du Pr Jean Guyotat, 1991, p 21-42
10 Castanet, H., .Un souvenir d’adolescence : Rousseau se souvient de Jean-Jacques, Parler(s)d’enfance(s), Que dit aujourd’hui la psychanalyse de l’enfance ? Paris, 2008