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Rousseau

Été 2013

Article

La pensée du droit de Jean-Jacques Rousseau et son rapport au privilège et à l’exception

Sommaire

L’exception dans la fondation du droit chez Jean-Jacques Rousseau.

L’exception dans la création quotidienne du droit chez Jean-Jacques Rousseau : l’obsession des privilèges.

 

La pensée du droit de Jean-Jacques Rousseau est souvent réduite au seul Contrat social et fréquemment simplifiée par une « doxa » faisant de lui l’homme de la loi et celui de la volonté générale. En effet, plus que la loi, c’est l’exception qui occupe une place centrale dans la pensée du philosophe. Cette exception se retrouve dans la fondation du droit  mais aussi dans sa structure. Étudions la place assignée à celle-ci dans chacun de ces deux aspects.

L’exception dans la fondation du droit chez Rousseau

Selon Rousseau, pour renaître, l’humanité se devait de retrouver son droit et de revenir à une origine perdue, à des fondations oubliées et enfouies sous les strates de mensonges, de duperies et d’oubli. Un retour aux origines était donc requis. Il s’agissait, en effet, de provoquer la guérison salutaire afin de retrouver l’homme perdu par l’homme social1. Comment provoquer ce salut et favoriser ce retour vers le vrai ? L’homme devait être acteur de ce changement. Pour y parvenir, une situation d’exception, favorisée par un être d’exception, que (et c’est la première thèse que nous allons soutenir) Rousseau incarnera de manière posthume, était nécessaire.

La rencontre d’exception

Pour Rousseau, seule l’unanimité devait permettre de fonder le droit et ce qui était droit. L’accord de tous permettait de retrouver ce qui avait été perdu. Il unissait ces éléments épars que la corruption n’avait pas totalement fait disparaître. Et la cité pouvait alors se construire, élaborant des lois dignes de ce nom qui auraient vocation à créer chez l’homme « un changement très remarquable en substituant, dans sa conduite privée, la justice à l’instinct et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant2»

Ce moment d’exception, cette unanimité étaient donc salvateurs mais aucun homme ne pouvait les réaliser seul. Rousseau, se souvenant de Pascal qui pensait que le seul espoir de vaincre la malice humaine était de substituer l’intérêt général à l’intérêt particulier3, estimait qu’une telle unanimité ne pouvait ainsi surgir chez ces êtres perdus à eux-mêmes qu’étaient devenus les hommes. Une catharsis était nécessaire ; un ébranlement que seule une révolution avait la possibilité de faire advenir. L’homme corrompu ne pouvait se régénérer par des réformes molles qui ne conduisaient qu’à des compromis, qui n’étaient qu’autant d’accords des factions mais en aucun cas remises en cause desdites factions qui divisaient la cité et l’esprit de chacun. Rousseau était, en effet, persuadé qu’« une âme une fois corrompue l’est pour toujours et ne revient plus au bien d’elle-même à moins que quelque révolution subite, quelque changement brusque de fortune et de situation ne change tout à coup ses rapports et par un violent ébranlement ne l’aide à retrouver une bonne assiette4. »

À une brutalité, celle des mensonges, de l’hypocrisie, du double langage de la société de fait, une autre brutalité devait se substituer afin de la vaincre5. La révolution – ce moment d’exception – qu’elle soit personnelle ou collective, permettait ainsi de faire revivre l’être étouffé sous l’avoir et elle le conduisait au devoir-être. Elle obligeait chacun, par les souffrances qu’elle allait imposer à tous, à se mettre à la place de son prochain et à se retrouver.

Elle permettait le rapprochement de tous, faisait en sorte que chacun soit enfin à l’écoute d’autrui. Lorsque la révolution se produisait, par les remises en cause et les fragilités introduites, la chaîne des sentiments s’animait, chacun regardait l’autre comme un proche, contribuait à créer – pour un temps – l’unanimité fondatrice, le premier pas régénérateur vers la renaissance et le droit6.

Ce moment cependant, Rousseau en était conscient, ne durait pas. Pour la rendre durable, un homme d’exception, un législateur s’avérait nécessaire.

Le législateur d’exception

Le peuple, pour Rousseau, était à demi-aveugle. Il voulait certes toujours le bien mais, de lui-même, ne le voyait pas toujours. Sa volonté était droite mais le jugement qui le guidait n’est pas toujours éclairé7.

Il avait donc besoin d’être formé mais comment ? Rousseau, dans son Contrat social, avait déclaré qu’aucune autorité naturelle ne pouvait être accordée aux hommes et qu’ils étaient tous égaux8.

Ne refusant pas le paradoxe – ce fut pourtant à un homme seul qu’il confia la mission d’éclairer le peuple. D’exception, ledit législateur se devait de l’être et sa nature « hors norme » être à l’origine de la création de droit. Son anormalité devait cependant être multiple.

En premier lieu, il devait posséder une intelligence supérieure qui lui permettait de voir toutes les passions des hommes sans en éprouver aucune9. En second lieu, cet homme ne devait pas être comme ses semblables. Il était préférable qu’il fût étranger. La république de Genève avait fait appel à Calvin10. Pourquoi dès lors ne pas s’inspirer de cet illustre précédent et de quelques autres ?

Mais surtout, le législateur d’exception devait également se sentir capable de changer radicalement l’homme, de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que ce dernier avait reçue de la nature11. Il lui fallait posséder une force morale assez puissante pour l’aider à affronter la corruption de ses semblables au point de se sentir prêt à les changer.

De plus, ce dernier devait être habile, car il était dans l’obligation de trouver les multiples ruses obligeant les citoyens à penser à la fois qu’ils n’étaient rien et en même temps qu’ils ne pouvaient rien que par tous les autres12.

Il devait donc bien être « à tous égards un homme extraordinaire dans l’État13 ».

Comment saisir la nature de ce personnage si singulier dont Rousseau fut le premier à théoriser le statut et qui aurait tant d’influence sur les révolutionnaires français et ceux qui penseraient ces questions après l’auteur de l’Émile ? Pour poursuivre sa description, Rousseau prit exemple sur deux fondateurs de religion : Mahomet et Moïse. Dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, il avait déjà fait part de son admiration pour Moïse, Lycurgue et Numa14. Le premier était une référence permanente pour lui. Il devait être loué, car il osa « faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre15 ». Quant à Numa, ceux qui n’avaient vu en lui qu’un instituteur de rites et de cérémonies religieuses avaient bien mal jugé ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Il transforma un ensemble de brigands en citoyens16.

En conséquence, Rousseau tenait le législateur d’exception pour le véritable père de la nation17. Pour le devenir, se déclarer prophète ne suffisait pas. Des qualités morales à toute épreuve étaient requises.

Rousseau voulut rappeler que, plus que les paroles, les actes importaient et que la grande âme du législateur était le vrai miracle prouvant sa mission18. Ses qualités morales devaient être exceptionnelles, puisqu’il devait être capable d’élaborer une constitution solide et durable, observant les convenances et faisant en sorte que les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert sur les mêmes points19.

Mais un tel homme existait-il ? Rousseau, qui avait condamné la décadence de son époque, ne pouvait l’admettre aisément. Se jugeant singulier par rapport à ses semblables, seul parmi les hommes, il songea qu’il devait être celui qui serait le mieux à même de remplir cette fonction (mais après sa mort) puisque, de son vivant, il se jugeait incompris, comme tout législateur qui n’agissait que pour le siècle à venir.

Rousseau, législateur d’exception

Telle est la thèse que nous entendons soutenir ici. Celle-ci a cependant eu ses détracteurs. Nous la soutiendrons néanmoins en reprenant également les arguments de ceux qui la contestent. Mais auparavant, et pour savoir si Rousseau fut effectivement le législateur qu’il avait dépeint dans son Contrat social, il convient de rappeler les principaux traits de celui-ci pour les rapprocher des déclarations de l’auteur de la Nouvelle Héloïse.

Les traits principaux du législateur d’exception et pourquoi Jean-Jacques estimait les posséder

En premier lieu, pour Rousseau le législateur d’exception, devait connaître la nature humaine à fond20. Or tel fut bien Jean-Jacques tel qu’il se décrivait dans ses rêveries. Ce dernier nous confiait, en effet, qu’il avait compris, dans sa solitude, que ses « contemporains ne sont par rapport à (lui) que des êtres mécaniques qui n’agissent que par impulsion et (qu’il peut en) calculer l’action par les lois du mouvement.21 »

En deuxième lieu, ce législateur était un être à part, loin des hommes et, en même temps, proche d’eux, car ces derniers n’avaient désormais plus de secrets pour lui22. Tel était Jean-Jacques, selon lui, puisqu’à la fin de sa vie il confiait à ses lecteurs, qu’il était ailleurs, « autre […], la nature » avait « brisé le moule dans lequel elle » l’avait jeté. Il était – tel son législateur – constitué comme aucun des hommes qu’il avait vus et n’avait donc pas de semblable sur cette terre23.

En troisième lieu, Rousseau avait préconisé que le législateur d’exception fût étranger. Rousseau, citoyen de Genève vivant en terre française, en était un. Mais il l’était doublement car, pour lui, les hommes étaient, en leur ensemble, devenus désormais des « étrangers pour lui […] 24 ». Il s’était séparé d’eux de multiples manières. Seul, isolé, il s’était aussi hissé tout en haut car il avait décidé de s’engager dans une « entreprise qui n’eut jamais d’exemple25. »

En quatrième lieu, le législateur, cet homme exceptionnel, ne devait pas l’être seulement par ses propos, mais surtout il lui fallait avoir une belle âme26. Or, c’était ainsi que se décrivait Jean-Jacques se considérant comme « le plus sociable et le plus aimant des humains27 », capable d’avoir su demeurer droit dans un siècle corrompu28 et d’avoir traversé toutes les épreuves que les hommes lui avaient imposées pour devenir plus grand encore qu’il ne l’était auparavant29. Il n’avait jamais cessé de vouloir vivre dans la droiture, malgré la solitude cruelle qui fut sienne30 et, s’il avait parfois menti, « jamais la fausseté ne dicta (ses) mensonges31 ».

En cinquième lieu, le législateur d’exception, outre sa belle âme, était calme et il travaillait dans un siècle pour jouir dans un autre. Or n’avons-nous pas ici le portrait de Jean-Jacques tel qu’il se dépeindra dans ses rêveries posthumes ? Ne se présentait-il pas, dans cette œuvre, comme résigné mais apaisé, car il avait trouvé la tranquillité32 ? Cette sérénité ne lui venait-elle pas de sa force d’âme ?

N’était-il pas certain qu’il avait « perdu pour jamais l’idée de ramener de son vivant le public sur (son) compte33 » et donc ne pensait-il pas que son heure viendrait après sa mort ? C’était bien d’outre-tombe qu’il avait décidé de se forger son personnage et de le fixer définitivement pour pouvoir ici être ce législateur qu’il serait peut-être ensuite.

Enfin, en sixième lieu, souvenons-nous de ce qu’écrivait Rousseau en évoquant la « nature » du législateur. Il faudrait, indiquait-il « des dieux pour donner des lois aux hommes34 ». Et bien cette divinité, ne se l’était-il pas accordée en se déclarant « impassible comme Dieu même35 » ?

Les Rêveries du promeneur solitaire et les Confessions nous présentèrent un être qui ressemblait en bien des points à ce législateur d’exception que notre auteur avait préalablement dépeint dans le Contrat social et Rousseau ressemblait bien à ce créateur singulier qui n’avait pourtant aucune place dans la constitution. Il essaya de remplir ce rôle, de son vivant mais ce fut de manière posthume qu’il devait réaliser l’objectif qu’il s’était fixé en ce domaine.

Rousseau, inspirateur de la Révolution française ?

De son vivant, il fut, en effet, à deux reprises, (pour la Pologne et la Corse) demandé à Rousseau de se faire législateur mais les constitutions qu’il rédigea ne virent jamais le jour, chacun le sait36.

Fondateur de droit, Rousseau le fut en fait, non de son vivant mais après sa mort, car ne fut-il pas l’un des principaux inspirateurs, si ce n’est le premier des inspirateurs de la Révolution française et donc le vrai législateur de celle-ci ?

Cette thèse fut quasi unanimement celle du XIXe siècle. Comme son législateur, Rousseau avait donc vécu dans un siècle pour être reconnu par le suivant. En effet, comme le rappelle Nathalie-Barbara Robisco, pour les politiques de cette période (ultras et républicains), il ne faisait aucun doute que Jean-Jacques était le « père et le responsable de la Révolution, à condamner ou à applaudir selon les convictions de chacun37 ».

Celle-ci devait nous apprendre que la seconde partie des Confessions fut publiée en 1789, révélant au monde l’errance et le complot, les années noires de la vie de Rousseau et la gestation des grandes œuvres38. En conséquence, l’année même de la Révolution, paraissait aux yeux du grand public, l’ouvrage qui présentait le plus précisément Rousseau sous les traits d’un être qui avait souffert. L’auteur de l’Émile était alors en mesure de créer ce rapport « emprunt d’affectivité » qui lia Jean-Jacques aux révolutionnaires et que ce dernier avait ainsi peut-être recherché, après sa mort, en nous dépeignant ses souffrances intimes et en faisant de ses lecteurs ses amis et confidents39.

Cette influence de Rousseau sur la Révolution ne fit aucun doute pour la plupart des penseurs et des acteurs du XIXe et de la Révolution. Lakanal fit ainsi de lui un des inspirateurs les plus féconds de l’événement40. Danton le présenta comme un législateur41. Qui lisait Mirabeau ne pouvait qu’être impressionné par l’usage régulier que ce dernier faisait du concept de volonté générale dans ses discours. Signalons, évidemment, la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 qui, en son article 6, affirmait que la loi ne pouvait être autre que « l’expression de la volonté générale ».

En 1789, Rousseau était présent dans tous les esprits, de manière souvent très affective. Un certain Mercier – qui écrivait en 1791 – n’hésitait pas à qualifier l’auteur du Contrat social de premier auteur de la Révolution. Il rappelait à quel point la célébrité de l’auteur de l’Émile ne faisait désormais « que s’accroître depuis sa mort42 ». De même, un certain d’Aubert de Vitry, jeune écrivain, publia-t-il une brochure qui eut quelque retentissement et qui se présentait sous le titre très alléchant de Jean-Jacques Rousseau à l’Assemblée nationale43. Cependant si la fin du XVIIIe siècle et le XIXe furent unanimes ou quasi- unanimes sur ce point, le XXe fut plus partagé et l’influence réelle de Rousseau sur la Révolution fut remise en cause durant cette période.

La thèse selon laquelle l’auteur du Contrat social aurait eu une faible influence sur cet événement majeur, paraît désormais majoritairement partagée par nos contemporains et comme le note Nathalie-Barbara Robisco, il est « révélateur que parmi l’abondante bibliographie du bicentenaire, peu d’ouvrages aient porté sur Rousseau et la Révolution française44 ».

Cette relativisation est certainement à relier avec le déclin de l’idée de législateur d’exception et la minimisation de cette question par les penseurs de notre siècle et du siècle précédent. Nous vivons à l’heure d’un certain scepticisme sur la question et Rousseau n’a pas été épargné par ce courant.

Ce n’est certainement pas, par hasard, que les positivistes furent les premiers à remettre en cause l’idée d’une quelconque influence de Rousseau et des Lumières sur la Révolution. Georges Jellinek devait soutenir qu’il n’y avait « eu aucune relation directe entre la déclaration de l’assemblée constituante française du 26 août 1789 et les idées philosophiques du XVIIe siècle. Au contraire, ce dernier apercevait l’original de cette déclaration dans les « bills of right américains », en particulier la déclaration des droits publiée par l’État de Virginie le 12 juin 177645 ».

Il est tout aussi intéressant de noter que Cassirer s’opposa à une telle affirmation, considérant au contraire que Rousseau fut « réellement à l’origine du mouvement révolutionnaire46 ». Que voulait nous signifier ici Cassirer par ce « réellement » ?

Pour comprendre ce qu’il en a été, il nous est apparu judicieux de revenir sur un article fort intéressant et nuancé que Bernard Manin a récemment proposé sur la question et dont la discussion nous permettra de développer notre position sur le sujet.

Dans ce texte, B. Manin reconnaissait, en premier lieu, que la Révolution marquait assurément la rencontre entre une grande pensée (celle de Rousseau) et un mouvement historique47. Révélateur et annonciateur de cette responsabilisation, la fameuse phrase de Bonaparte rappelée par Roederer lorsque le premier consul vint en août 1800 à Ermenonville. Ce dernier avait paraît-il déclaré au marquis de Girardin : « c’était un fou votre Rousseau ; c’est lui qui nous a menés là où nous sommes. »

Le « menés » et le « nous » étaient d’ailleurs significatifs pour celui qui voulait bien se rappeler que Bonaparte était corse, que Rousseau avait voulu légiférer pour cette belle île – tout en échouant de son vivant – et que, dans l’esprit de l’auteur du Contrat social, le législateur était l’ingénieur et le politique, l’ouvrier. Bonaparte se considérait-il ainsi, malgré lui, comme l’ouvrier de Jean-Jacques ou voulait-il nous le faire croire en feignant une continuité qui n’eut jamais de réalité48 ?

Toutefois – citant Sieyès – B. Manin devait ensuite écrire que Rousseau ne fut pour rien dans nombre d’idées révolutionnaires. Notamment, pour lui : « la passion antinobiliaire dans ce qu’elle avait de spécifique (la haine du privilège en tant que statut social supérieur juridiquement sanctionné) devait plus à l’état de la société française qu’aux théories de Rousseau49. »

Citant ensuite Saint-Just, il rappelait à quel point Rousseau n’a pas été compris50 ; soulignant que ce n’était pas chez Rousseau que les chefs jacobins et les leaders du mouvement populaire avaient trouvé l’idée d’économie dirigée. Car, en effet, en matière économique, la société dessinée par l’auteur du Contrat social se composait essentiellement de petits producteurs autonomes vivants de leurs propres productions51.

Cependant si, pour B. Manin, l’idée suivant laquelle il valait mieux tout reconstruire plutôt que corriger l’ancien était une tradition française, il reconnaissait que « Rousseau et l’Émile en particulier avaient contribué à établir sa validité dans le domaine moral, et par là, dans l’ordre pratique en général52 ».

De plus, d’après B. Manin, ce que Rousseau avait imposé, c’était l’idée que le peuple était un, qu’il disposait comme tout individu d’une volonté, contribuant par là même à rendre intellectuellement possible l’opération décisive qui réalisa la révolution : installer ceux qui exprimaient la volonté du peuple à la place occupée jadis par le roi53.

Il reconnaissait donc finalement que l’ascendant de Rousseau sur la mentalité révolutionnaire s’était exercé, avant tout, par l’intermédiaire d’un certain nombre d’idées et de principes très généraux : la régénération, l’autonomie et l’unité du peuple, l’égalité, la bonté du peuple et l’idéal de la vertu54.

Bernard Manin estime donc que Rousseau avait bien donné les mots aux révolutionnaires et ce faisant, il avait bien préparé la Révolution. Or ce rôle de préparateur ne fut-il pas celui qui fut assigné par l’auteur du Contrat social au législateur d’exception et B. Manin ne nous permet-il pas précisément de confirmer notre hypothèse sur ce sujet ? Afin d’étayer celle-ci, il conviendrait de revenir, à nouveau, sur la manière dont le législateur était décrit par Rousseau, comme ne faisant pas la loi, car la puissance législative appartenait au peuple et à lui seul55.

Le législateur n’était donc pas un auteur de lois pour Jean-Jacques, il devait être un éclaireur. Évoluant dans une ombre relative, il ouvrit les yeux de la multitude pour lui éviter d’être trompée56. Pour aider le peuple, il fallait le connaître et c’est la raison pour laquelle le législateur devait d’abord étudier le terrain, le peuple et ses besoins avant de légiférer. Il devait être regard de ce peuple devenu corps. Cette métaphore visuelle, Rousseau ne cessa de l’utiliser lorsqu’il s’agit précisément pour lui d’introduire la nécessité dudit législateur. Pour lui, en effet, si le peuple voulait toujours le bien ; de lui-même, il ne le voyait pas toujours. Il fallait donc « lui faire voir les objets tels qu’ils sont, quelque fois tels qu’ils doivent lui paraître, lui montrer le bon chemin […] (car) le public veut le bien qu’il ne voit pas […]57. »

D’ailleurs la loi était effectivement ce qui ordonnait le tout et donnait la meilleure forme à la chose publique 58. Elle était ce qui donnait forme. Le législateur était donc celui qui savait voir et faire voir ; qui devait découvrir les meilleures règles59.

Le verbe « découvrir » indiquait bien ce que Rousseau entendait nous signifier. Tout ce qui était naturel avait été dénaturé. Il importait donc qu’un être puisse percevoir ce que la corruption avait dissimulé, enfoui, qu’il la re-découvre, la dé-voile et qu’ensuite il ait la faculté de la faire découvrir de différentes manières au peuple.

En conséquence, le législateur guidait et il éclairait. Il était la conscience d’un peuple égaré, mais il ne devait en rien substituer sa propre volonté à celle du peuple.

Pour accomplir sa « mission », le législateur pouvait parfois user de la religion, nous l’avons vu avec Moïse, mais il pouvait aussi simplement introduire des procédures comme le fit Numa60.

Il donnait  le plus souvent les mots en insufflant les idées principales. Or n’est-ce pas ce que Rousseau fit pour les révolutionnaires de 1789, comme B. Manin l’a, à juste titre, parfaitement relevé ? Ce ne fut effectivement pas lui qui voulut l’abolition des privilèges, ni l’économie, ni le système représentatif mais le peuple et les dirigeants qu’il s’était donné. Cependant Rousseau fut le penseur d’une nécessaire révolution qui devait permettre aux individus de se réunir unanimement. Il fut le promoteur de l’idée de volonté générale et il donna au peuple, qui les attendait, les mots qui lui manquaient.

Qu’en fut-il cependant de l’autre part de la création de droit par l’exception : celle qui concerne le droit quotidien ? Comment Rousseau se représentait-il cet aspect du problème ? C’est cette seconde question qu’il convient à présent d’aborder.

L’exception dans la création quotidienne du droit chez Rousseau : l’obsession des privilèges

Reprenant le travail de Montesquieu sur le sujet, la pensée de Rousseau centralisa l’essentiel de sa réflexion politique sur la question du privilège en distinguant, sur ce point, le fait du droit.

La place occupée par les privilèges et ses conséquences sur les exceptions en général

Pour Rousseau, il fallait distinguer deux sortes d’inégalité. La première, naturelle, consistait dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit ou de l’âme. Quant à l’autre, elle trouvait son origine dans la convention. Elle était morale et politique et Rousseau, préférait ainsi l’appeler d’un nom, qui ferait ensuite la gloire de Sieyès : c’était un privilège. Or celui-ci était nécessairement néfaste car il n’était accordé qu’à quelques-uns, au préjudice des autres, leur conférant richesse et pouvoir61.

Souhaitant sans doute s’opposer à Aristote, l’auteur du Contrat social, considérait qu’à l’origine, nous étions tous égaux et que les différences naturelles étaient peu nombreuses, leur influence dans l’état de nature étant presque nulle62.

Les hommes dans l’état qu’il décrivait n’avaient pas vraiment besoin les uns des autres. Ils vivaient en harmonie avec la nature. Dans l’état de nature, l’homme inquiété dans telle forêt, telle clairière, pouvait s’en échapper pour vivre ailleurs sans être importuné63.

Ce fut avec l’invention de la propriété, que le droit positif apparut et, avec lui, les privilèges. En effet, dès lors que la société se constitua, « chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait et dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré et ce fut là le premier pas vers l’inégalité et vers le vice en même temps. De ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence64. »

Rousseau reliait ainsi clairement l’inégalité et le vice, le bonheur des uns et les hontes des autres et il associait ces maux et ces joies à l’inégalité, aux privilèges qui étaient ruine de tout. Mieux, selon lui, « dès qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons65. »

Depuis lors, l’homme ne songea plus qu’à constituer des clans qui avaient pour seul objectif de renforcer leurs privilèges. Les hommes, désormais, dès qu’ils s’assemblaient, n’avaient pour seul objectif que de profiter de la force obtenue par leur association. Il en était d’ailleurs toujours ainsi désormais ; lorsqu’ils se réunissaient pour délibérer, il se faisait une scission secrète, une confédération tacite, qui, pour des vues particulières, faisait éluder la disposition naturelle de l’assemblée et alors le corps social se divisait réellement66.

Rousseau n’avait, de plus, guère d’estime pour l’argent qui ne pouvait être que le fruit de la corruption et de l’entente d’un groupe au détriment d’un autre. Il vantait au contraire les mérites de la pauvreté, écrivant à Malesherbes que les paysans de Montmorency étaient plus utiles à la société que tous les « désœuvrés payés de la graisse du peuple pour aller la semaine bavarder dans une académie » et, poursuivant la richesse et les privilèges de sa vindicte, il ajoutait avec une certaine violence emprunte de sincérité : « je hais les grands, je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés et tous leurs vices et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins.67 »

Approfondissant sa diatribe, l’auteur du Contrat social soutenait que le luxe pouvait être nécessaire pour donner du pain aux pauvres mais il pensait cependant que s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait pas de pauvres68.

Il considérait que la richesse des uns était à l’origine de la pauvreté des autres et, qu’en tant que telle, celle-ci était un mal absolu69 qu’il importait d’éradiquer et de dénoncer. Pour lui, il ne faisait aucun doute que les riches abusaient de leurs prérogatives en faisant le plus souvent du droit leur allié. Des privilèges leur étaient octroyés mais parce qu’avec cette richesse il leur devenait facile de tout obtenir et de tout corrompre.

Pour lui, partout où l’argent pouvait régner, « celui que le peuple donne pour maintenir sa liberté était toujours l’instrument de son esclavage et ce qu’il paie aujourd’hui volontairement est employé à le faire payer demain par la force70. »

En conséquence, pour Rousseau, il ne faisait aucun doute que le privilège était nocif, car tous les avantages de la société, tous les emplois lucratifs, toutes les exemptions et toutes les grâces étaient réservés aux seuls puissants et aux riches qui les avaient obtenus – non grâce à leurs mérites personnels – mais en usant et abusant de leur richesse, ce qui ne pouvait avoir pour effet, à terme, que de corrompre la société tout entière en transformant celle-ci en ploutocratie71.

En conséquence et en fait, le droit, lorsqu’il instituait des privilèges, était effectivement pour Rousseau un droit du plus fort et celui-ci n’était généralement constitué de multiples exceptions que dans le but de privilégier le plus riche. Mais comment cette corruption se produisait-elle et comment Rousseau justifiait-il cette vision du système juridique ?

Revenant sur une crainte qu’il partageait avec Locke, Rousseau attribuait l’essentiel de cette situation au pouvoir corrupteur de l’argent, expliquant notamment que « la pauvreté ne s’est fait sentir dans la Suisse que quand l’argent a commencé d’y circuler. Il a mis la même inégalité dans les ressources que dans les fortunes ; il est devenu un grand moyen d’acquérir […]. La vie oiseuse a introduit la corruption et multiplié les pensionnaires des puissances ; l’amour de la patrie éteint dans tous les cœurs a fait place au seul amour de l’argent ; tous les sentiments qui donnent du ressort à l’âme étant étouffés, on n’a plus vu ni fermeté dans la conduite ni vigueur dans les résolutions.72 »

Selon lui, lorsque l’argent occupait une place trop grande dans les cœurs, il envahissait tout, faisant du désir de devenir riche la passion dominante des citoyens aux dépens de toutes les autres73.

Dès qu’il prenait trop d’importance, le plus grand nombre allait directement aux richesses avec lesquelles il était sûr d’obtenir un jour la puissance en achetant soit l’autorité, soit ceux qui en étaient les dépositaires. Un tel État finissait cependant par se fragiliser, en créant la déprime générale car « supposé que dans un État ainsi constitué, les honneurs et l’autorité d’un côté soient héréditaires et que de l’autre les moyens d’acquérir les richesses ne soient à la portée que d’un petit nombre et dépendent du crédit, de la faveur, des amis. Il est impossible alors que, tandis que quelques aventuriers iraient à la fortune et de là par degrés aux emplois, un découragement universel ne gagne pas le gros de la nation et ne la jette dans la langueur74. »

L’argent devenu roi interdisait donc bien que les heureuses distinctions s’opèrent et dès qu’il devenait le centre de toutes les préoccupations, les riches ne cessaient de vouloir imposer des contrats de dupes aux pauvres en les bernant continuellement75.

La ploutocratie ainsi créée faisait que le pouvoir s’affaiblissait, incapable qu’il était de pouvoir résister aux tentations76. Chaque décision politique devait obtenir l’aval des riches et le gouvernement était rarement en mesure de s’opposer aux décisions de ces derniers.

Outre l’argent et le commerce, c’était également contre le luxe corrupteur qu’il convenait d’agir, selon Rousseau. En effet, évoquant la noblesse française et se souvenant de ses lectures du baron de la Brède, Rousseau notait à quel point celle-ci avait été détruite par celui-là, tenant l’aristocratie dans la plus étroite dépendance de la cour et des ministres, mettant les nobles hors d’état de subsister autrement que par des grâces continuelles, fruit de la servitude du peuple et prix de la leur77.

Un processus vicieux s’était donc installé et Rousseau en avait dressé le réquisitoire. Au centre, se trouvaient les privilèges et ceux-ci avaient structuré le droit en autant d’exceptions néfastes pour la cité. À ce mal radical, des solutions radicales devaient être trouvées. Pour ce faire, Rousseau élabora alors une doctrine subtile dont le but central était précisément de lutter contre ces privilèges vus désormais et essentiellement sous un angle corrupteur.

Les privilèges tels qu’ils devraient être traités en droit par le truchement de la loi et des exceptions

Malgré le tableau assez pessimiste qu’il dressait de la situation, Rousseau ne désespérait pas pour autant de la possibilité d’une régénération par le droit et la politique ; mais il fallait, pour y parvenir, briser le cercle vicieux du privilège, en révolutionnant la société. Un tel changement n’était cependant pas chose aisée car il était « dans le cœur de l’homme de tenir aux privilèges individuels plus qu’à des avantages plus grands et plus généraux.78 »

Il fallait cependant agir car, préfigurant Sieyès, Rousseau considérait que toute espèce de privilège était au profit des particuliers qui en bénéficiaient et, à la charge de la nation qui les accordait79. Or il considérait que celle-ci n’était plus en mesure de supporter un tel appauvrissement.

Pour promouvoir une société plus liée, Rousseau distingua l’œuvre à accomplir en direction des adultes et le travail à opérer avec les enfants en mettant la question de l’exception au cœur de cette distinction. En effet, pour les premiers, la loi et les principes, étaient nécessaires et l’exception ne devait qu’être très rarement admise, alors que pour les seconds c’était précisément le juste usage de l’exception qui rendait possible l’éradication de cet égoïsme à l’origine de tout. Il fallait donc employer la force avec les enfants et la raison avec les hommes mais le sage, quant à lui, n’avait pas besoin de lois80.

Vaincre le privilège par la loi et en « raisonnant » les adultes

Agir sur le peuple, permettre à ce dernier de vaincre les privilèges que la corruption avait pu introduire, impliquait un travail conjoint sur les cœurs et sur les esprits. Cette action devait toujours s’ordonner autour de quelques principes, dont l’objectif était de donner de la cohérence à l’action publique.

Pour mettre en place une telle politique, une ligne complexe fut imaginée par l’auteur du Contrat social. Il fallait, en effet – du côté de la raison – découvrir les dits principes, les mettre en œuvre par la loi, créer des constitutions adéquates  et – du côté de l’esprit – faire naître, chez chacun, l’amour de la patrie et de la justice, lutter contre le goût du luxe, de l’arbitraire et des privilèges injustifiés.

Dans tous les cas, le but était de constituer un droit commun, seul en mesure, de réduire les injustices criantes que les privilèges avaient pu créer.

 

Découvrir les véritables principes

Fin lecteur de Montesquieu et de Leibniz, Rousseau avait retenu de ces derniers que des principes gouvernaient le monde et que la corruption commençait dès lors qu’ils étaient ignorés. Il estimait donc que le premier travail de tout bon législateur était de mettre en lumière ces principes oubliés.

Pour lui, le mal provenait de ces multiples égarements provoqués par la mauvaise relation que nous entretenions avec nous-mêmes et les autres. Il considérait donc que les dits principes étaient en mesure de nous aider à nous remettre sur le bon chemin. Ils éclairaient notre route, à tout moment, ce qui était important car, analysant nos psychologies, Jean-Jacques pensait que la perversion s’installait progressivement en nous, considérant que « des penchants faciles à surmonter nous entraînant sans résistance, nous cédons à des tentations légères dont nous méprisons le danger. Insensiblement nous tombons dans des situations périlleuses dont nous pouvions aisément nous garantir mais dont nous ne pouvons plus nous tirer sans des efforts héroïques et nous tombons enfin dans l’abîme.81 »

Pour éviter de se laisser dominer par ces zones d’ombre pernicieuses, il devenait, selon Rousseau, impératif de se donner des règles générales dont l’objectif était de nous éduquer en nous offrant une morale du quotidien. Celle-ci avait pour projet de brider nos impulsions égoïstes car déformées par une société corruptrice.

Les principes étaient donc, pour lui, l’armature du monde et les ordonnateurs secrets de celui-ci. Découverts et suivis, ils pouvaient nous relier à l’éternité, nous détacher de la contingence et ainsi nous rapprocher du cœur de nos êtres82. Mais ces principes, comment les trouver et les mettre en œuvre ? Rousseau considérait que, pour y parvenir, il convenait de passer par l’intermédiaire de la loi.

Le gouvernement par la loi

Plus que par le jugement, c’était par la loi que Rousseau, passionné par celle-ci comme nombre de ses contemporains, entendait passer83. D’où lui venait une telle passion ?

Plusieurs raisons pouvaient l’expliquer : la relation ambivalente que les hommes des Lumières entretenaient avec la Bible, rejetant et louant celle-ci à la fois, cherchant à puiser en elle des recommandations et souhaitant par-dessus tout se passer d’elle pour se gouverner. La loi pouvait remarquablement se caler dans cette ambivalence. En effet, elle remplaçait la religion – en y faisant implicitement référence par l’usage du concept de loi lui-même fortement lié à l’idée biblique – tout en se reliant également à la tradition juridique des cités médiévales et des cités grecques qui vantaient le droit et l’idée de loi.

La loi était également une des formes « techniques » du principe, puisqu’elle était le moyen permettant de le mettre en œuvre et en vie. Or, dans cette civilisation technicienne du moyen qui s’annonçait, la loi, instrumentalisée de la sorte, ne pouvait qu’être louée.

De plus, elle était générale et applicable à tous. En conséquence, toute loi bien faite, était en mesure de créer du commun en introduisant un esprit d’égalité entre les hommes, en allant ainsi à l’encontre d’une tendance naturelle portant ces derniers vers l’amour du privilège84.

La loi permettait également de revenir sur la corruption de l’homme, de compenser les méfaits de son égoïsme devenu seconde nature. Pour y parvenir, celle-ci devait, en premier lieu, faire en sorte que « les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert », qu’elles s’inspirent de principes découlant de la nature des choses85. En second lieu, la loi devait être claire et la législation ne devait pas contenir trop de dispositions. En effet, « si l’on demandait quel est le plus vicieux de tous les peuples je répondrais sans hésiter que c’est celui qui a le plus de lois […]. Ces multitudes d’effroyables édits et de déclarations que l’on voit émaner journellement de certaines cours ne font qu’apprendre à tous, que le peuple méprise avec raison la volonté de son souverain et l’excitent à le mépriser encore davantage en voyant qu’il ne sait lui-même ce qu’il veut 86»

Mais surtout, pour être efficaces, ces lois devaient être conformes à la volonté générale87 – qui devait être la règle unique de toutes les autres88 car, elle seule était en mesure, pour notre auteur, de diriger les forces de l’État89.

Celle-ci, lorsqu’elle gouvernait les hommes, devait alors permettre de lutter contre la seconde nature, ces habitus introduits en l’homme et qui le pervertissaient. Le général, le souhait de l’unicité primaient sur la pluralité et le particulier et donc il pouvait sembler ici patent que Rousseau ne souhaitait en aucune manière créer de l’exception. Mais qu’était cette volonté générale ?

Elle était plus que la somme des intérêts particuliers, ce qui permettait de les transcender, car lorsque ces derniers « commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s’altère et trouve des opposants ; l’unanimité ne règne plus dans les voix, la volonté générale n’est plus la volonté de tous, il s’élève des contradictions, des débats et le meilleur avis ne passe pas sans dispute […]90. »

Rousseau croyait donc en des principes purs et généraux. L’exception ne paraissait pas devoir confirmer la règle pour lui, sauf lorsqu’il s’agissait d’un être d’exception susceptible, nous l’avons noté, d’aider le peuple à voir plus clair en lui. Toutefois, une question restait entière : qu’est-ce qui faisait dire à Rousseau que la volonté générale était susceptible de guérir l’homme ?

Il le pensait car celle-ci obligeait ce dernier à aller en direction de ce qui pouvait être le meilleur de lui-même et permettait de découvrir le vrai, l’obligation de trouver l’unanimité, obligeant à taire les intérêts particuliers qui se contredisaient nécessairement. Cette volonté ainsi découverte enlevait à l’homme ce qui était le plus artificiel en l’aidant à devenir lui-même plus qu’il ne le subodorait.

En effet, pour Rousseau, il suffisait d’ôter l’ouvrage de l’homme pour que tout soit bien91 car Dieu était juste et l’injustice des hommes, leur œuvre, non la sienne92. Or ce Dieu n’était pas absent, Rousseau estimait même que sa volonté faisait se mouvoir la nature93. Mais la voix de Dieu était étouffée, son ouvrage ignoré par les hommes qui avaient eu la prétention de vouloir le remplacer en substituant son vouloir à leurs volontés égoïstes. Ce faisant, ces derniers créaient ainsi le mal dont-ils se plaignaient et dont ils étaient les seuls auteurs.

Ceux-ci, en effet, préféraient servir le César qui était en eux plutôt que de rendre à Dieu ce qui lui appartenait ; c’est-à-dire le gouvernement du monde par ses principes dont la tâche de l’homme était de retrouver la trace perdue. Cette erreur expliquait donc tout. Toutefois, pour Rousseau, bien que les hommes se fussent rendus étrangers au Créateur de l’univers, ils n’étaient pas coupés aussi radicalement de Lui. En faisant meilleur usage de ce qui était à l’origine de leur dégénérescence – le désir – et en transformant celui-ci en volonté générale par l’obligation de délibération qu’impliquait l’unanimité, la loi permettait ainsi de revenir à cette première volonté ignorée, de la re-découvrir en se reportant vers lui car la voix du peuple n’était autre que la voix de Dieu94. La loi, représentant la volonté de la nature ne pouvait donc être que générale. Elle devait considérer les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme un individu ni une action particulière. Elle pouvait accorder des privilèges mais ne jamais les donner nommément à personne95.

Ce qui gênait, ce n’était donc pas exactement les distinctions mais celles qui permettaient à des individus, sans motif d’intérêt général, de s’exempter de la loi commune.

La volonté générale n’était évidemment pas somme des volontés particulières. Elle devait les transcender. Ce dépassement était la seule condition pour éviter la domination d’un groupe sur l’ensemble, car Rousseau estimait qu’il n’y avait « pas un être dans l’univers qu’on ne puisse à quelque égard, regarder comme le centre commun de tous les autres, autour duquel ils sont tous ordonnés. Ils étaient tous réciproquement fins et moyens les uns relativement aux autres96. »

Il n’était donc nullement question d’esclaves par nature, ni d’hommes nés pour être à jamais les outils de quelques autres. Nous vivions tous au milieu d’un tout au sein duquel nous occupions une place singulière et chacun d’entre nous détenait une parcelle de pouvoir puisqu’il était une partie de ce grand corps qui renvoyait sans doute à l’image du divin. Rousseau parvenait ainsi à inverser la doctrine de la monarchie absolue en expliquant que, contrairement à ce qu’elle soutenait, la divinité s’exprimait lorsque la voix de tous pouvait se faire entendre unanimement. Un seul être ne pouvait prétendre représenter Dieu à lui seul. Certains avaient la possibilité d’aider le peuple à se remettre dans la bonne direction mais nul n’avait pouvoir de décider à sa place.

Toutefois, la loi n’était pas tout – et comme saint Paul – Rousseau considérait qu’un « plus » était requis pour aller au fond des cœurs et y imprimer des goûts plus sains et plus nobles97. Les politiques avaient oublié cette autre leçon puisqu’ils se contentaient de légiférer. Pourtant, pour l’auteur de l’Émile, si ceux-ci avaient été moins aveuglés par leur ambition, ils se seraient rendus à l’évidence qu’il n’y a que les gens de bien qui savent administrer les lois et que les honnêtes gens qui savent leur obéir98. Pour faire pénétrer l’amour de son prochain dans les cœurs99 : une constitution adéquate était donc également requise.

 

La constitution adéquate

Pour Rousseau, la constitution avait pour objectif de fixer les règles régissant les rapports entre les corps constitués et elle devait être juste car, mieux l’État était constitué, plus les affaires publiques étaient en mesure de l’emporter sur les affaires privées100. La bonne constitution apparaissait donc comme un garde-fou contre les tentations de l’intérêt particulier.

Or, il était impossible qu’il en fut ainsi si d’une manière ou d’une autre une famille ou un groupe d’individus venait à se considérer comme une exception au milieu du corps des citoyens et prétendait, sous prétexte de gouverner leurs semblables, oublier le lien de subordination qui les liait à ce tout.

A fortiori, les membres du gouvernement ne passaient aucun contrat avec le peuple, ils lui étaient subordonnés101. Les gouvernants ne pouvaient se penser autrement que comme des intermédiaires entre les sujets et le souverain, de purs exécutants. Rousseau était clair sur ce point : les dépositaires de la puissance exécutive ne devaient pas se considérer comme les maîtres du peuple mais ses officiers et ce dernier pouvait les établir et les destituer quand il le souhaitait102.

Les pouvoirs d’exception n’étaient admis que lorsque le salut de la patrie l’imposait. Mais surtout, évoquant la dictature, Rousseau écrivait : « de quelque manière que cette importante commission soit conférée, il importe d’en fixer la durée à un terme très court qui jamais ne puisse être prolongé103. »

À la différence de Montesquieu, Rousseau n’était donc pas opposé aux pouvoirs d’exception à la condition cependant que ceux-ci soient étroitement contrôlés. Les principes de bonne constitution visaient donc tous à faire du législatif le corps souverain104. Le législateur était la source, la lumière. Il permettait de voir les grands principes éclairants et devait donc être premier dans l’ordre politique.

Notons cependant que les principes du droit politique, fixés par l’auteur de l’Émile, n’étaient pas conçus de manière rigide. Des adaptations étaient autorisées suivant les pays car, malgré les maximes communes, chaque peuple avait ses propres singularités en matière de mœurs105.

Il ne fallait pas ignorer les passions spécifiques de chacun (le commerce pour les uns, la religion pour les autres, etc.) et le bon législateur n’était autre que celui qui rendait la constitution d’un État véritablement solide et durable en respectant les convenances et en faisant en sorte que les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert sur les mêmes points106.

La bonne constitution ne pouvait donc qu’être adaptée au caractère singulier de chaque peuple. En conséquence, dès que le législateur n’utilisait pas le bon principe – celui qui découlait de la nature des choses – on ne manquait pas de voir les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer et l’État s’agiter jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé et que l’invincible nature ait repris son empire107.

En conséquence, si la volonté générale était une, elle n’était pas identique pour tous les peuples ni pour toutes les époques108. Pour trouver celle qui convenait, le législateur devait donc aider le peuple à faire œuvre de reconstitution, fouiller dans les profondeurs de son histoire, de son âme, de ses spécificités, pour dégager ce qui se dissimulait sous les couches de corruption et d’oubli afin d’aider cette multitude à devenir peuple pour connaître ses aspirations109.

Pour faire vivre ce qui était enfoui, le bon législateur pouvait inventer des solutions adaptées aux conditions particulières, ne pas craindre l’originalité110.

Les principes n’étaient donc pas tout et Rousseau ne les entendait pas de manière rigide. La contingence était une réalité à ne pas oublier. Ainsi pour Rousseau, la liberté ne pouvait convenir à tous. Il fallait des estomacs adaptés pour la supporter111. Aussi convenait-il de n’être pas trop idéaliste et de ne pas ignorer que la monarchie ne convenait qu’aux nations opulentes, l’aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu’en grandeur, la démocratie aux États petits et pauvres112. De même fallait-il ne pas ignorer les effets du climat113.

La constitution devait donc refléter le génie particulier du peuple pour l’aider à se retrouver, s’unir et ne plus se laisser gouverner par les privilégiés. Mais bannir le privilège ne devait pas ignorer la distinction, ni éradiquer les nobles où qu’ils soient.

 

Abolir les privilèges (sous certaines conditions) et favoriser les distinctions

Rousseau considérait que les gouvernants ne devaient aucunement se laisser aller à attribuer des avantages arbitraires et eux-mêmes se devaient de respecter la rigueur de la loi114.

En conséquence, aucune exemption de la loi ne devait jamais être accordée à quelque titre. Les citoyens qui avaient bien mérité de la patrie pouvaient, en revanche, être récompensés par des honneurs mais jamais par des privilèges, car la république était à la veille de la ruine sitôt que certains de ses membres se mettaient à considérer qu’il était beau de ne pas obéir aux lois115.

Rousseau introduisait donc ici une différence entre les honneurs et les privilèges. Les seconds devaient être bannis, seuls les premiers permettaient de satisfaire les principes en évitant cette égalité extrême, source de tous les maux pour Montesquieu. Rousseau craignait l’exemplarité. En effet, le privilège pouvait laisser croire à certains qu’ils étaient au-dessus des autres116.

L’arbitraire au profit des amis, des proches risquait de ruiner le peuple moralement et matériellement en lui offrant de mauvais exemples à suivre. Le privilège de naissance était plus rejeté que les autres. Conseillant les Corses, Jean-Jacques incitait ainsi ces derniers à laisser aux autres États tous ces titres de « marquis » et de « comtes » qu’il jugeait avilissants117. De même, les villes et leurs habitants non plus que les fiefs et leurs possesseurs ne devaient garder aucun privilège ; toute l’île devait jouir des mêmes droits, supporter les mêmes charges et devenir terre commune.

Toutefois, comme nous l’avons noté, Rousseau ne doutait ni de la différence des talents qu’il fallait récompenser ni du fait que les hommes étaient souvent motivés par l’intérêt. En conséquence, s’il refusait les exemptions, il ne se refusait pas aux distinctions et aux honneurs.

Annonçant Sieyès, dans le même projet pour les Corses, Rousseau sépara donc les citoyens actifs des passifs, n’accordant le droit de citoyenneté qu’à « tout patriote marié ou veuf qui (aurait) deux enfants vivants, une habitation à lui et un fonds de terre suffisant pour sa subsistance118. »

De plus, pensant qu’il était nécessaire de motiver le peuple, il jugeait bon de trouver un moyen d’honorer le travail et le talent, car ce qui jetait les citoyens dans le découragement n’était pas l’ampleur de la tâche à accomplir mais son inutilité119.

Les grandes fonctions devaient se mériter, être occasionnelles et pour lui, nul ne devait être magistrat par état120 ou avocat passé 35 ans121, ni évidemment occuper ces fonctions du fait de sa naissance122.

Ce refus du privilège héréditaire, cette acceptation de la distinction n’était cependant pas totalement rigide. Dans certaines situations, dans certains pays – lorsque la noblesse était présente – Rousseau ne proposait pas de l’éradiquer cependant. Il fallait seulement que celle-ci se rende utile, qu’elle soit effectivement noble. Ainsi, évoquant la Pologne, notait-il qu’ « autrefois la pauvre noblesse s’attachait aux Grands qui lui donnaient l’éducation et la subsistance, à leur suite […]. [c’était] un luxe vraiment grand et noble […] qui, loin d’avilir les âmes, les élève, leur donne des sentiments, du ressort123. »

Annonçant ainsi Rawls, il soutenait donc que la noblesse n’était admissible que lorsqu’elle était utile et l’utilité pouvait consister en un souci d’éducation fait à l’égard des moins favorisés.

En revanche, Rousseau rejetait tout privilège fondé sur le seul intérêt d’une caste ou d’une famille et qui n’était que l’occasion pour certains de se jeter dans le luxe. Il ne voyait nullement l’utilité de celui-ci, contrairement à ce que d’aucuns soutenaient, car il désespérait les pauvres sans les encourager au travail et à la volonté de s’intégrer dans la sphère commune124.

L’argent constituait donc la source de bien des maux et pour Rousseau, celui qui entendait vaincre les privilèges devait combattre le luxe et la richesse économique.

 

Lutter contre l’amour du luxe et la pauvreté

Les privilèges, qui accordaient trop de pouvoir mais surtout trop d’argent à certains individus, étaient la pire des situations pour Rousseau car le trop de richesse créait de la pauvreté. Or pour lui, « rendre justice à tous et […] protéger le pauvre contre la tyrannie du riche […]  (était) une des plus importantes affaires du gouvernement125. »

La prospérité de la nation impliquait donc que tout le monde vive et que personne ne s’enrichisse126 et, se faisant législateur pour la Corse, il proposait, de manière radicale, que les financiers soient bannis de l’État, moins à cause de leurs gains malhonnêtes qu’à cause de leurs principes et de leurs exemples127.

L’argent était donc ce qui causait la ruine des États, notamment parce qu’il faisait naître l’amour du luxe qui introduisait la cupidité dans tous les cœurs128.

Pour notre auteur, cette passion était la plus mauvaise de toutes, la plus vile, la plus propre à la corruption129.

À ceux qui entendaient réformer la Pologne, il conseillait ainsi de rendre l’argent méprisable et d’imaginer des ressorts plus puissants et plus sûrs pour mobiliser les énergies130. Cela signifiait-il qu’il fallait plaider pour l’indigence de l’État ? Non, car celui-ci devait être fort et indépendant pour résister aux voisins et imposer sa force à l’intérieur131.

Rousseau souhaitait donc – suivant en cela Locke – que les différences fussent légitimées par les mérites des uns et des autres, non par l’argent ou la naissance. Il convenait donc de construire un tout, ce par le truchement des principes. Ce goût des principes concernait essentiellement les adultes, car pour les enfants, au contraire, il préconisait l’usage d’une certaine forme d’exception.

 

Éradiquer le goût pour l’intérêt personnel par une éducation des enfants privilégiant l’exception

Si le monde de la loi et des principes était celui des adultes, il n’en devait pas être tout à fait ainsi concernant le monde des enfants. Pour eux, écrivait-il en effet « la simplicité dans les mœurs et dans la parure (est) moins le fruit de la loi que celui de l’éducation […]132. »

Éducation et législation n’étaient cependant pas séparées. Elles avaient toutes deux partie liée. L’une devait servir l’autre. L’éducation devait avoir pour seule mission de permettre la mise en place effective de la loi et des principes, de combler les manques de la législation, de répondre aux besoins que la dite législation laissait en blanc et qu’elle ne satisfaisait pas. Ainsi devait-elle donner à l’âme des Polonais, par exemple, une physionomie nationale qui les distinguerait des autres peuples, qui les empêcherait de se fondre et de s’allier avec eux. En effet, la loi ne pouvait rien sur des cœurs mal préparés, nous l’avons noté. En conséquence, Rousseau estimait que ce n’était que sur ces esprits préparés à l’amour de la patrie qu’une législation bien appropriée aurait prise133.

L’éducation était le seul moyen de former le citoyen mais former des citoyens n’était pas l’affaire d’un jour, elle était instruction progressive des enfants134, dans le but de les exercer à adhérer à ce corps qu’il fallait constituer, à oublier leur égoïsme et ainsi s’exercer assez tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps de l’État et à n’apercevoir, pour ainsi dire leur propre existence que comme partie de la sienne.

Ce faisant, ils pourraient ainsi s’identifier en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie, à l’aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n’a que pour soi-même, à élever perpétuellement leur âme à ce grand objet135.

Le but était donc de former de futurs législateurs, de futurs faiseurs et exécuteurs de la loi et donc de ne jamais oublier les principes. Mais pour ce faire – usant toujours du paradoxe – c’était l’exception qui devait présider et faire l’éducation, donc former l’homme droit pour Rousseau.

Celle-ci devait intervenir de plusieurs manières et il fallait l’utiliser sous plusieurs formes.

 

Les directions à suivre

En premier lieu dans les directives à suivre, il ne fallait se fixer aucune règle particulière pour l’éducation des enfants. Selon Rousseau, en effet, dans les premiers âges au moins, il prêchait à ses instituteurs, un art difficile, celui de gouverner sans préceptes et de tout faire en ne faisant rien136.

En effet, le but était de construire l’homme et pour ce faire, aucune règle ne devait être suivie. L’instituteur devait avoir au contraire pour seul objectif de tenir compte du génie particulier de chaque enfant. Le respect de celui-ci permettait seul de savoir quel régime moral était de nature à lui convenir. Chaque esprit ayant, en effet, sa forme propre, selon laquelle il avait besoin d’être gouverné137.

L’éducation était donc, dans les premiers temps, une période d’observation. En effet, le petit homme était un être fragile qui écoutait peu les leçons des adultes, trop soucieux de s’amuser. Il conseillait de ne point trop le juger soit en bien soit en mal et de laisser « les exceptions s’indiquer, se confirmer longtemps avant d’adopter pour elles des méthodes particulières. (En effet, il convient de laisser) longtemps agir la nature avant de se mêler d’agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations138. »

Trop de principes mal inculqués pouvaient ainsi créer le mal. Rousseau, l’homme qui rejetait radicalement les privilèges, rappelait alors ici tout paradoxalement qu’en matière d’éducation, chaque enfant au contraire devait être considéré comme un être privilégié qu’il ne fallait pas brusquer mais dont il fallait respecter le génie propre. Mais nous savions assez peu faire preuve de cette patience. Nous étions férus de lois et de principes que nous voulions imposer à ces petits êtres alors que nous ignorions tant ceux-ci lorsqu’il s’agissait de les appliquer à nous-mêmes. Ce souci légiférant en pédagogie s’ajoutait à notre manie enseignante et pédantesque qui consistait dans le fait de vouloir toujours apprendre aux enfants ce qu’ils apprendraient beaucoup mieux d’eux-mêmes pour finir par oublier ce que nous avions finalement à leur enseigner139.

Pour aider l’enfant à découvrir les principes, il fallait donc oublier précisément ceux-ci car, pour Rousseau, c’était par les leçons de l’expérience qu’il devait d’abord s’instruire. Il fallait, en effet, que l’enfant ne sache rien parce qu’on le lui aurait dit mais seulement parce qu’il l’aurait compris par lui-même140.

Pourquoi ? Parce que l’enfant n’écoutait que ses intérêts. Il n’était lui-même soucieux d’écouter une leçon que lorsqu’il sentait que celle-ci pourrait lui être utile. Or pour Rousseau, tout était gagné sitôt que nous parvenions à donner à notre élève une idée au mot utile. Ce faisant nous avions alors sur lui une prise de plus pour le gouverner141.

Mais comment y parvenir et pourquoi l’enfant n’écoutait-il pas les leçons de la raison ? Parce qu’il en était ainsi de son âge mais aussi parce qu’il était homme et que nous étions nous-mêmes ainsi faits. En effet, selon Rousseau, les froids arguments pouvaient déterminer nos opinions, non nos actions142. Or éduquer consistait bien dans le fait de conduire l’élève à agir d’une certaine manière. Il convenait donc le former « à chaud » en quelque sorte. De plus selon lui, subsistaient en nous des zones d’ombre que la raison ne pouvait saisir et que seul le sentiment permettait de capter. Pour Rousseau, en effet, exister, c’était d’abord sentir et, pour lui, notre sensibilité était incontestablement antérieure à notre intelligence et avions eu des sentiments avant des idées143.

Les enfants avaient cette intelligence première et c’était elle qu’il convenait de convoquer en laissant s’exprimer les sentiments. Le sentiment, que le principe trop rationnel pouvait parfois étouffer, nous permettait de renouer avec notre centre que l’égoïsme nous avait fait oublier144. Cette expérience profonde de soi pouvait parfois créer des souffrances. Mais il ne fallait pas trop protéger les enfants de ces blessures car elles leur permettaient précisément de mieux se comprendre et surtout de mieux entendre les autres. En effet, l’égoïsme humain était tel pour Rousseau qu’on ne plaignait jamais dans autrui que les maux dont on ne se croyait pas exempt soi-même145.

 

L’écoute du moi

Mais, l’exception ne devait pas seulement permettre l’écoute de ce moi profond dont les principes pouvaient parfois interdire l’écoute. Celle-ci devait également concerner la personne de l’éducateur. Une telle tâche était en effet primordiale pour Rousseau. Il fallait donc lui accorder tout le soin requis et ne pas confier cette mission à n’importe qui. De même que c’était à un être d’exception que Rousseau avait confié la tâche de législateur, de même ce dernier jugeait-il qu’il appartenait de choisir des personnes qui s’étaient distinguées pour éduquer des enfants. En effet, pour Rousseau, « si cette fonction sublime n’était pour ceux qui auraient dignement rempli toutes les autres, le prix de leurs travaux, l’honorable et doux repos de leur vieillesse et le comble de tous les honneurs, toute l’entreprise serait inutile et l’éducation sans succès146. »

En effet, seuls des individus prestigieux et tenus pour tels – pour ce qu’ils avaient fait dans leur existence – pouvaient réellement être en mesure d’éduquer effectivement un enfant.

Une éducation ne servait à rien si elle n’était pas soutenue par l’autorité et le précepte par l’exemple. Toujours soucieux de joindre la parole à l’acte, Rousseau devait rappeler, en effet, que l’instruction demeurait sans fruit et la vertu même perdait son crédit dans la bouche de celui qui ne la pratiquait pas147. Pour Rousseau, il en était donc des éducateurs comme il devait en être des futurs dirigeants du pays. Ceux-ci devaient être sélectionnés en fonction du travail accompli tout au long de leur existence. En effet, puisqu’il s’agissait d’expérience, il convenait de choisir des individus expérimentés pour éduquer les jeunes. Pour Rousseau, « que des guerriers illustres courbés sous le faix de leurs lauriers prêchent le courage, que des magistrats intègres, blanchis dans la pourpre sur les tribunaux enseignent la justice ; les uns et les autres se formeront ainsi de vertueux successeurs et transmettront d’âge en âge aux générations suivantes148. »

Cette cohérence était liée elle-même à ce qu’il s’agissait d’enseigner. En effet, selon lui, avant que d’oser entreprendre de former un homme, ne fallait-il pas d’abord être homme soi-même et trouver en soi l’exemple ? Il ne faisait pas de doute en effet que l’on ne pouvait être maître de l’enfant si on ne l’était de tout ce qui l’entourait et cette autorité ne serait jamais suffisante si elle n’était fondée sur l’estime et sur la vertu149.

Mais c’était également le bon sens qui était requis chez ce professeur d’exception dessiné par l’auteur de l’Émile. Or celui-ci, pour Rousseau, dépendait plus des sentiments du cœur que des lumières de l’esprit150. Et seule une vie dans toute son évolution permettait de révéler ces sentiments profonds du cœur.

Jean-Jacques Sarfati, professeur de philosophie, université Paris-Est Créteil (U-pec), IUFM de Créteil

 

1 Nous reprenons ici une expression utilisée par Simone Goyard-Fabre, Politique et philosophie dans l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, Thémis Puf, 2001, p. 93.
2 Ibid.,  I 8.
3 Voir notamment Les Pensées de Pascal, numérotation L. Brunschvicg, Livre de Poche, 1972, n° 477 et 474, « Pour régler l’amour que l’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensants car nous sommes membres du tout et voir comment chaque membre devrait s’aimer. »
4 Cité par R. Derathé,  Le Rationalisme de Jean-Jacques Rousseau, Genève, Slatkine reprints, 1979, p. 130. Nouvelle Héloïse, partie III, lettre XVIII. 
5 Alexis Philonenko,  op. cité, p. 192.
6 Nathalie Barbara Rodisco, op. cité, p. 64.
7 Ibid.,  II. 6.
8 Ibid.,  I. 4.
9 Du contrat social, livre II, chapitre 7.
10 Ibid.,  II. 7.
11 Ibid.
12 Ibid.
13 Ibid.
14 Considérations sur le gouvernement de Pologne et sa réformation projetée, Paris, Gallimard Pléiade, tome III, p. 956.
15 Ibid., p. 956.
16 Ibid.,  p. 958.
17 Du contrat social, livre II, chapitre 7.
18 Idem.
19 Ibid.,  livre II, chapitre 11.
20 Ibid., livre II, chapitre 7.
21 Rêveries du promeneur solitaire, Paris, Gallimard, 1972, Huitième promenade, p. 142.
22 Du contrat social, livre II, chapitre 7.
23 Les Confessions, Paris, Gallimard, 1973, livre I, p. 33.
24 Rêveries du promeneur solitaire, op. cité, Première promenade, p. 35.
25 Les Confessions, op. cité, livre I, p. 33.
26 Du contrat social, livre II, chapitre 7.
27 Rêveries du promeneur solitaire, op. cité, Première promenade, p. 35.
28 « C’est ainsi que la droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le monde et je paraîtrais à mes contemporains méchants et féroce que je n’aurai à leurs yeux d’autres crimes que de n’être pas faux et perfide comme eux », Ibid., p. 53.
29 « Toutes les plus vives peines perdent leurs forces pour quiconque y voit le dédommagement […] La certitude de ce dédommagement était le principal fruit que j’avais retiré de mes méditations précédentes », Ibid., p. 67.
30 Ibid., p. 72.
31 Ibid., p. 92.
32 « j’ai trouvé […] la tranquillité […] », Ibid., p. 37.
33 Ibid.,  p. 39.
34 Du contrat social, livre II, chapitre 7.
35 Ibid., p. 40.
36 J.-C. Pariente,  « Le rationalisme appliqué de Rousseau »  in  Hommage à Jean Hyppolite, Paris, Puf, 1971, p. 24.
37 Nathalie Barbara-Rodisco, op. cité, p. 7.
38 Ibid.,  p. 22.
39 Ibid., p. 41.
40 Voir le rapport établi par ce dernier à la demande du comité d’instruction publique : ce dernier note sans hésiter à quel point « tous les publicistes qui ont considéré J.-J. Rousseau dans son rapport avec la Révolution française ont surtout vanté l’influence du Contrat social et de ses autres écrits politiques. ». Rapport publié dans Jean-Jacques Rousseau. Textes réunis par R. Trousson, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, collection mémoire de la critique, 2000, p. 591.
41 Voir son discours du 19 août 1792, cité par Nathalie Barbara-Rodisco, op. cité, p. 67. Danton voit en « Locke et Montesquieu » des « suppléants ».
42 Louis-Sébastien Mercier,  De Jean-Jacques Rousseau considéré comme l’un des premiers auteurs de la révolution, Paris, Buisson éditeur, 1791, p. 3.
43 R. Barny,  L’Éclatement révolutionnaire du rousseauisme, Annales littéraires de l’université de Besançon, 1988, p. 10.
44 Nathalie Barbara Rodisco, op. cité, p. 8.
45 Rappelé par Ernst Cassirer, La Philosophie des Lumières, Paris, Fayard, trad. P. Quillet, 1966, p. 322.
46 Ernst Cassirer, op. cité, p. 49.
47 Sous la direction de M. Ozouf et F. Furet, B. Manin in Dictionnaire critique de la révolution française, tome consacré aux idées, Paris, Flammarion, 1992, p. 458.
48 Ibid., p. 459.
49 Ibid., p. 464.
50 Ibid., p. 465.
51 Ibid., p. 474.
52 Idem.
53
Ibid., p. 475.
54 Ibid., p. 479.
55 Du contrat social, op. cité, livre III, chapitre 1.
56 Ibid., livre II, chapitre 3.
57 Ibid., livre II, chapitre 6.
58 Ibid., livre II, chapitre 11.
59 Ibid., livre II, chapitre 7.
60 Considérations sur le gouvernement de Pologne, Œuvres complètes, tome III, NRF, 1964, p. 958.
61 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, tome III, NRF, 1964, p. 131.
62 Ibid., p. 162.
63 Ibid., p. 161.
64 Ibid., p. 170.
65 Ibid., p. 171.
66 Discours sur l’économie politique, Vrin, 2002, Intro. B. Bernardini, p. 48.
67 « Lettre à Malesherbes », 28 Janvier 1762, op. cité,  p. 92.
68 Extrait de Jean-Jacques Rousseau, textes réunis par R. Trousson, Presses de l’université Paris-Sorbonne, collection « mémoire de la critique », 2000, p. 8.
69 « Lettre à Mme de Francueil »,  20 avril 1751, extrait de Lettres philosophiques, présentées par H. Gouhier, Vrin, 1974, p. 24.
70 « Projet de constitution pour la Corse », Œuvres complètes, tome III, NRF, 1964, p. 941.
71 Discours sur l’économie politique cité par Ernst Cassirer, op. cité, p. 39.
72 Projet de constitution pour la Corse, op. cité, p. 917.
73 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 964.
74 Ibid., p. 939.
75 Simone Goyard-Fabre, op. cité, p. 79.
76 Constitution pour la Corse, op. cité, p 940.
77 Fragments Politiques, Paris, Gallimard  Pléiade, t. III. XV. 2.
78 Du contrat social, op. cité, IV. I.
79 Projet de constitution pour la Corse, op. cité, p. 946.
80 Émile, op. cité, p. 340.
81 Ibid., II., p.64.
82 Ibid., livre VI, p. 268.
83 Simone Goyard-Fabre, op. cité,  p. 48 (elle cite Jean Carbonnier in « La Passion des lois au siècle des Lumières in Bulletin de l’académie royale de Belgique séance du 6/12/1976, 5e série T 42, 1976, 12, p. 540.
84 Du contrat social, op. cité, livre II, chap. 11.
85 « Voulez-vous toujours être bien guidés ? Suivez toujours les indications de la nature. », Émile, op. cité, p. 700.
86 Fragments Politiques, Pléiade, tome 3, IV. 7.
87 Discours sur l’économie politique, op. cité, p. 52.
88 Ibid. , III. 2.
89 Du contrat social, op. cité, livre II, chap. 1.
90 Ibid., IV 1.
91 Émile, op. cité, p. 588.
92 Ibid., p. 593.
93 « Profession de foi du vicaire savoyard »,  op. cité, p. 576.
94 Discours sur l’économie politique, op. cité, p. 48.
95 Du contrat social, op. cité,  livre II, chapitre 6.
96 Émile, op. cité, p. 580.
97 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 965. « La mauvaise exception ne peut être éliminée qu’en faisant retour vers Dieu par le truchement de la volonté générale, mais aussi en agissant sur le cœur même. » 
98 Discours sur l’économie politique, op. cité, p. 54.
99 Fragments Politiques, op. cité, IV. 6.
100 Du contrat social, op. cité,  livre III, chapitre 18.
101 Ibid., III, 18.
102 Ibid.
103 Ibid., IV. 6.
104 Légiférant pour les Polonais, Rousseau conseillait d’ailleurs à ces derniers de faire en sorte que l’exécutif demeure toujours « sous les yeux de la Législature».  Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité,  p. 978.
105 Ibid.,  II. XI.
106 Ibid.,  II. 11.
107 Ibid., II. 11.
108 Ibid.III.15.
109 Ibid.,  II. 8.
110 J.-C. Pariente, op. cité, p. 39.
111 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 974.
112 Du contrat social, op. cité, livre III, chapitre 8.
113 Ibid, III, 8.
114 Ibid., p. 51.
115 Ibid.
116 Ibid
117 Projet de constitution pour la Corse, op. cité, p. 911.
118 Ibid., p. 919;
119 Ibid.,  p. 940;
120 Ibid.,  p. 946;
121 Il écrit ainsi « la fonction de juge, tant dans les tribunaux suprêmes que dans les justices terrestres doit être un état passager d’épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité d’un citoyen pour l’élever ensuite aux postes les plus éminents dont il est trouvé capable. Cette manière de s’envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très attentifs à se mettre à l’abri de tout reproche et leur donner généralement toute l’attention et toute l’intégrité que leur place exige. C’est ainsi que dans les beaux temps de Rome on passait par la Prêture pour arriver au Consulat. Voilà le moyen par lequel avec peu de lois claires et simples même avec peu de juges, la justice est bien administrée… Rien de plus puéril que les précautions prises sur ce point par les Anglais. Pour ôter les jugements arbitraires, ils se sont soumis à mille jugements iniques, et même extravagants : des nuées de gens de lois les dévorent, d’éternels procès les consument et avec la folle idée de vouloir tout prévoir, ils ont fait de leurs lois un dédale immense ou la mémoire et la raison se perdent également », Considérations sur le gouvernement de Pologne, Op. cité, p. 1001. Mais il ajoute qu’il faut aussi que ce qu’il indique du juge s’étende « à plus forte raison aux avocats. Cet état si respectable en lui-même se dégrade et s’avilit sitôt qu’il devient un métier. L’avocat doit être le premier juge de son client et le plus sévère. Son emploi doit être comme il était à Rome et comme il est encore à Genève, le premier pas pour arriver aux magistratures ; et en effet, les avocats sont fort considérés à Genève et méritent de l’être. Ce sont des postulants pour les conseils, très attentifs à ne rien faire qui leur attire une approbation publique. Je voudrais que toutes les fonctions publiques menassent ainsi de l’une à l’autre afin que nul ne s’arrangeant pour rester dans la sienne ne s’en fit un métier lucratif et ne se mit au dessus du jugement des hommes. Ce moyen remplirait parfaitement le vœu de faire passer les enfants des citoyens par l’état d’avocat ainsi rendu honorable et passager. ». Ibid.  p. 1001 - 1002.
122 Du contrat social, op. cité, livre III, chapitre 5.
123 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 965.
124 Ibid., p. 965.
125 Discours sur l’économie politique, intro. B. Bernardini, Vrin, 2002, p. 58.
126 Ibid., p. 924.
127 Projet de constitution pour la Corse, op. cité, p. 933.
128 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 964.
129 Ibid., p. 1005.
130 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, Ibid.  p. 1004.
131 Projet de constitution pour la Corse, op. cité, p. 931.
132 Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cité, p. 966.
133 Ibid., p. 961.
134 Discours sur l’économie politique, op. cité, p. 61.
135 Ibid.,  p. 61.
136 Émile, op. cité, II, p. 362.
137 Ibid., p. 324.
138 Ibid.,p. 343.
139 Ibid., II, p. 300.
140 Émile, op. cité, III, p. 431.
141 Ibid., p. 444-445.
142 Ibid., p. 648.
143 Ibid., p. 600.
144 Ibid.,  p. 573.
145 Ibid., p. 507.
146 Discours sur l’économie politique, op. cité, p. 63.
147 Ibid.
148 Ibid.,  p. 63. 
149 Émile, op. cité,  p. 325.
150 Projet pour l’éducation de Mr Sainte-Marie, Œuvres complètes, Gallimard, t. IV p. 43.