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Rousseau

Été 2013

Présentation d’ouvrages

Corine Pelluchon
Comment va Marianne ?

Bourin éditeur, 2012

Comment va Marianne ?

« Écrivons un nouveau contrat social, rénovons la théorie politique ! Les philosophes ne sont pas là pour commenter le journal télévisé, mais pour voir ce qu’il y a derrière les événements et penser les conditions d’émergence d’une nouvelle démocratie » (p. 82).

Corine Pelluchon nous habitue depuis de nombreuses années et de forts volumes à une prose philosophique exemplaire, qui mêle rigueur argumentative et analyse approfondie des problèmes complexes qu’elle traite sans ménagement : la vulnérabilité, la mort volontaire, la maladie, l’écologie, les formes complexes du pouvoir…

Sa démarche, à la fois épistémologique, critique et politique, fait de son œuvre philosophique1 un modèle pour notre temps et pour l’avenir : bien au-delà de ses manifestations les plus bruyantes et spectaculaires, l’actualité se trouve interpellée dans ses principes et discutée jusque dans ses conséquences et ses inconséquences. Ainsi en est-il des questions de l’éducation, de l’alimentation, du système de santé et des soins, de l’euthanasie et du nucléaire (p. 340 et sq.).

Dans son dernier livre, tout cela se trouve condensé et sublimé par la forme et un style littéraire limpide. Ce livre tourne le dos à la pédanterie et refuse de se complaire dans l’opacité pseudo-savante. Comme le Discours de la méthode, c’est un vrai livre de philosophie écrit en français et que tout le monde peut comprendre et apprécier. Renouant aussi avec la pure tradition philosophique des Lumières où les philosophes ne renonçaient pas à être drôles et n’hésitaient pas à recourir – tels Voltaire, Montesquieu ou Diderot – au roman ou au conte philosophique, Corine Pelluchon met en scène toute une palette de personnages, pour la plupart des animaux, en hommage à La Fontaine, éponyme par ailleurs d’un des lieux principaux où se passe ce conte – tous amis et alliés de notre effigie nationale, en quête au long de ce conte, à la fois de son histoire et de sa santé.

Comment donc va Marianne ? Mal, très mal, constate Corine Pelluchon. « Marianne sort de l’Institut Curie […] La liberté n’est pas joyeuse » (p. 7). Partout les principes et les valeurs dont elle est l’emblème national sont en recul, partout la République qu’elle symbolise et personnifie est en souffrance. Sans se départir de son style propre et de son option de conte philosophique, ce nouveau livre de Corine Pelluchon rappelle la Souffrance en France2. La question du travail n’y occupe pas une place systémique, mais elle est un des fils rouges du livre, mêlant la critique du travail humiliant et aliénant à des remarques non dépourvues d’humour sur les limites du partage et de la récupération du temps de travail : « Tu veux modifier les conditions du travail et repenser le sens du travail ? – Ouais, et c’est pas avec l’esprit des 35 heures et des RTT qu’on a cultivé le sens du travail et de la contribution de chacun à la société – C’est de toi ça ? – Non, je l’ai piqué à une grenouille […] c’est une grenouille savante. Un peu réac mais fine. – Je savais pas que ça existait une grenouille à la fois réac et fine » (p. 201).

Ce texte qui porte sur l’état de notre république emprunte le sillon d’une analyse discrète, enjouée, où des situations souvent cocasses parviennent à rendre drôles de très graves problèmes tels ceux de la nourriture végétarienne et de l’agriculture biologique, de la consommation de drogues, de la prison, de la tragi-comique dilution de la démocratie dans une oligarchie polymorphe et arrogante, métamorphose de la politique en bulle médiatique et communicationnelle. Sans oublier certains passages d’une saisissante perspicacité esthétique, où les cinq sens – discret hommage à Michel Serres – retrouvent toute la nécessité de leur fonction équilibrante et refondent le rapport ontologique de l’homme à la terre, aux animaux, et de façon récurrente à la nourriture : ainsi du soir de Noël où abondent « tourtes aux poireaux, aux pommes de terre, aux épinards, aux pleurotes, au tofu avec du fenouil et des courgettes […] potage aux potimarrons, fromage de brebis sarde […] confiture de figue… » (p. 172 et sq.) ; ou encore un peu plus loin à propos des fruits qu’apporte un habitant de La Fontaine : « J’ai des pommes. Elles sont petites mais elles ont une belle allure […]. On voit que ces pommes sont bonnes, qu’elles ne trichent pas – les pommes ça ne triche pas ! » (p. 300). L’eau fraîche, l’odeur de l’humus et des champignons, le vent dans les arbres, la saveur des légumes et des fruits, la chaleur d’une voix dans le Requiem de Fauré et les Lieder de Mahler : « Balthasar plonge la tête dans l’eau glacée de la fontaine Saint-Bernard […] Balthasar sort brusquement la tête de l’eau. Il se souvient que Laure adorait les Kindertötenlieder » (p. 181). Tout un horizon se déploie sous la plume de Corine Pelluchon qui nous offre le secret espoir de parvenir à recouvrer le monde dans sa vérité nue, et, malgré les épreuves de la mort et du temps, dans sa pleine intensité.

Marianne va mal, l’urgence est clairement au changement : « La jeune femme éprouve une féroce envie de changement » (p. 9). Ce livre trace les lignes d’une cure radicale mais joyeuse, invitant Marianne à se soucier d’elle-même et à entamer sine die sa convalescence : « sortir de sa langueur, essayer de comprendre le monde, travailler à la reconstruction du pays […] résister à tout ce qui le tire vers le bas, aux mensonges qu’on fait passer pour la réalité, aux hommes qui trahissent la République » (p. 13). Il nous enjoint d’être en conséquence d’autant plus attentifs, délicats et doux que Marianne est une femme, ce qui prend une dimension supplémentaire dans ce conte qui la montre encore bien fragile en même temps que d’une lucidité sans concession et d’une honnêteté intellectuelle et physique sans compromis, transcendée d’avoir eu à surmonter tant d’épreuves redoutables. Marianne est l’emblème de notre raison et comme disait Kant de nos « Lumières », que la paresse, le manque de courage, l’attirance pour la vanité et la débilité de la non-pensée mettent à mal un peu plus chaque jour. Mais Marianne est notre République qui, malgré cela, perdure et se renforce de ces atteintes réitérées à son encontre.

Ainsi de l’utilisation frauduleuse et abusive de la représentativité démocratique : plus les mandants sont les manquants, plus les représentants font défaut en ne représentant qu’eux-mêmes et leurs intérêts les plus immédiats et les plus rapprochés, plus le peuple éprouve le besoin de s’auto-organiser et de se prendre en main en instaurant lui-même à chaque niveau où il peut le faire les conditions d’une démocratie directe et renouvelée. C’est vrai pour l’urbanisme, l’environnement, la production/consommation en général, notamment en ce qui concerne  l’excès d’une alimentation saturée en pesticides, sulfites, etc., totalement désorganisée d’un point de vue énergétique et écologique, sans la moindre décence ni le moindre respect vis-à-vis de la mort des animaux qu’on destine à la consommation de masse. Ne faudrait-il pas « édicter une table de lois listant des impératifs écologiques comme le respect de la biodiversité » (p. 211), dès lors que « pour faire de l’écologie, on doit regarder toute l’organisation sociale et politique » (p. 213) ? Car après tout, la démocratie véritable, le régime de la souveraineté du peuple, n’est-ce pas celui où « il ne suit pas son président comme un petit chien, le peuple ! Il est comme moi le peuple, il est libre, il est chat » (p. 234). En plus de l’oiseau de Minerve sous l’égide duquel ce livre est placé, le chat joue un rôle décisif dans l’ouvrage : «… le chat est plus que lui-même, le chat est toujours lui-même et un autre que lui – Soi-même comme un autre, dit Balthasar – Oui, le chat est différent, le chat est universel, le chat est liberté, le chat est peuple… » (p. 255-256). Au sein de la nouvelle république en gestation, les félins canalisent les questions et orientent les délibérations. D’Épiméthée (le chat que Marianne a adopté) à l’aréopage de chats philosophes, on assiste notamment vers la fin de l’ouvrage à un véritable symposium (Derrida, Rousseau, Heidegger, Hobbes… et même Kant, qui hésite toutefois à se rendre à La Fontaine – Marianne attend « un mail de Kant qui doit venir à La Fontaine, mais il n’aime pas les transports en commun » (p. 301 et sq.).

Malgré la tonalité enjouée de ce conte philosophique, ses effets pourraient au final être radicaux : à bien être lu et compris, ce texte incite les lecteurs qui veulent rester unis au sein d’une république authentiquement démocratique à repenser le présent et l’avenir de notre société. Il les incite à réviser leur relation au corps en général, au leur comme à celui des enfants, des femmes, des vieillards, des travailleurs, des animaux… À repenser du coup leur rapport à l’alimentation, au repos, à la sexualité, aux activités manuelles qui ne sont pas moins structurantes que les intellectuelles : « qu’aucun docteur n’entre à l’université s’il n’est aussi féru de travail manuel » (p. 82-83). Il leur conseillera de réformer leur manière d’envisager l’éducation et l’enseignement, qui ne sont pas faits principalement pour entrer aux services de normes exclusivement productivistes et à dégager des marges financières toujours plus indécentes en décuplant des bénéfices inhumains, mais faites d’abord pour permettre à chacun de donner sens à son existence et à trouver ce qu’il aime faire, où et comment il peut y exceller, se respectant lui-même dans son travail tout en respectant ceux avec qui il exerce son activité et déploie ses efforts. La philosophie doit notamment être ré-arrimée à l’enseignement, et offerte à tous, y compris aux plus jeunes : « - Si les philosophes n’enseignent pas, sont-ils dignes d’être appelés philosophes ? S’ils ne savent pas parler aux enfants… (...) Les philosophes quand ils sont entre eux jouent à qui sera le meilleur » (p. 248).

Il y a du Zarathoustra dans cette Marianne, la maladie et la convalescence, la montagne, les animaux, la vérité ! « On dirait qu’il a été écrit pour les êtres comme toi, pour les vaillants, les pleins de vie – Oui, cette force physique tu dois l’aimer, la chérir d’autant plus que tu sais maintenant que la vie est fragile » (p. 190). Il y a aussi du Spinoza dans ce livre placé sous le signe du conatus : « Vous, les bêtes, vous êtes sages car vous ne vous pensez pas comme un empire dans un empire… » (p. 212). Pas de place ici pour les passions tristes, et s’il y a indéniablement une forme de révolte qui gronde au fil des lignes, elle est dépourvue d’amertume et de rancœur. Souffle à la place un esprit voltairien qui se moque de l’absurdité du monde tel qu’il s’est déconstruit tout au long de sa récente histoire. Sans concession mais avec discrétion et naturel, Marianne demande à ce que l’espace public soit assaini d’un des pires fléaux de notre société : « Merci de pousser le meuble où il y a la télé » (p. 227).

Il y a toutefois des vérités qu’on peut plus difficilement moquer, par exemple qu’il y ait si « peu de candidats pour un poste de professeur en génétique… mais environ cent docteurs qui postulent chaque année sur un poste de maître de conférence en philosophie » (p. 229). Malgré cela, le livre n’invite ni à se morfondre ni à se scandaliser du nombre de docteurs en philosophie (dont on peut se réjouir) et de la rareté de celui des candidats en génétique (dont on peut s’attrister), mais il s’ingénie à relever les dysfonctionnements du système et à imaginer quels diagnostics deviennent urgents pour rendre viables les options d’orientations universitaires et professionnelles. De même, il se demande comment l’hôpital public tient encore debout, avec « de moins en moins de moyens, mais des soignants de qualité et beaucoup de sollicitude » (p. 250). Mathias rappelle « combien la médecine à la française est exceptionnelle, c’est une chance à ne pas gâcher » (p. 251 et sq.).

Revenant à un peu d’humour, Marianne rappelle que nos politiques entre autres ne doivent pas oublier que la noblesse (s’entend métaphoriquement bien sûr) d’un destin, voué à la science et à la recherche, n’exclut pas les problématiques concrètes et matérielles et que « les chercheurs aussi font du ski » (p. 230).

« Et le peuple t’en fais quoi ? » reste une des questions capitales du livre, ce qui ne surprendra pas au sein d’une république qui aspire à fonctionner normalement. On peut difficilement être en désaccord avec un des axes majeur de l’auteur pour qui la crise des valeurs est d’abord culturelle et politique (p. 101 et sq.). Corine Pelluchon soulève l’épineux problème des modalités de la démocratie et notamment celles de la « participation » (p. 297 et sq.) : les gens veulent participer, et ce d’autant plus qu’ils se sentent instrumentalisés. Paradoxalement et malgré les nombreux affichages de démocraties locales, ils tendent à être de plus en plus dessaisis de leur responsabilité et à ne « participer » que de loin et de façon fictive à l’aventure civilisationnelle.

Soit leur participation est rejetée parce qu’ils n’appartiennent à aucun des sérails – médiatiques, financiers, politiques, syndicaux, culturels… Les exemples abondent d’hégémonie médiatico-politique, depuis celle des partis et syndicats durant les campagnes, jusqu’aux bouffonneries commémoratives (Césars, Croisette, JO, compétitions de foot, tour de France réactualisé par la dénonciation rétroactive du dopage et de maillots jaunes destitués, etc.), sans s’attarder sur l’abrutissement par la télé (réalité notamment), le désastre de la pub, le naufrage communicationnel ambiant… Une dégénérescence orgiastique qui va finir par produire la résurgence de nouvelles formes de fascismes…

Soit elle est acceptée sous condition d’intégrer les sérails et d’en adopter les pires codes et exigences (ce qui suppose une certaine dose d’opportunisme et de cynisme). Par exemple, comment les candidats aux diverses élections ou nominations se trouvent très vite contraints d’instrumentaliser les structures de leurs propres partis et de leurs militants au sein même des cellules, sections et fédérations… ; comment les universités, les éditeurs ou les télés usent des candidats, des artistes et techniciens ; comment les labos pharmaceutiques et la médecine libérale abusent de patients et malades mais aussi de médecins et d’étudiants en pharmacie et en médecine… Enfin comment nombre de pseudos intellectuels ayant endossés depuis longtemps leur costume de businessmen and women de la sphère idéologique et culturelle profitent de ce système pour effectuer leur percée d’écran et assouvir leur tentation de l’extérieur !

On trouve bien dans Comment va Marianne un remarquable diagnostic – au demeurant imagé et caustique – de toutes les formes de passe-droits, des postes réservés ou cooptés par exemple dans les CPGE, les universités, les maisons d’édition, le ministère de la Culture, tous lieux où règne notoirement une complète opacité. Certes, ce n’est pas nouveau et les plus prosaïques tantôt dénieront et feront mine d’être choqués, tantôt banaliseront et justifieront cyniquement… Mais là ne se tient pas l’avenir d’une république en pleine santé. Qu’une des aspirations majeures de nos sociétés modernes soit délibérément déniée et contournée au moment même où il devient de plus en plus urgent d’y répondre positivement ne peut que susciter la dénonciation et la révolte. Il devient impérieux de « réécrire la Marseillaise » (p. 367 et sq.), de passer à une pratique authentique « de la démocratie participative » (p. 287), « de changer la vie – Mitterrand ? Non, de Beauvoir » (p. 294).

Il faut poser les jalons pour « des nouvelles Lumières, le chat Rousseau avait raison » (p. 318-319). Au dialogue des chats philosophes succèdent tour à tour les discours conclusifs de Kant sur les Lumières (p. 310) et de Marianne (p. 363 et sq.) sur le respect de la vie, des corps, de la nature. Bonne élève du chat Descartes en somme (p. 295 et sq.), même si Marianne demeure bien « française », on ne peut s’empêcher de lui trouver aussi quelque ressemblance avec Christine de Suède (p. 324). L’ensemble du livre résume bien quelle république spécifique Marianne veut instaurer avec l’aide de ses amis chats philosophes et animaux divers : une république du respect sans lequel « il n’y aura aucun avenir sur terre » ; ce respect qui commence par « la manière dont on pose le pied sur le sol, dont on considère ce dont on vit, l’eau, l’air, la terre, les nourritures, le travail même » (p. 371).

Gilles Behnam

1 Voir notamment L'Autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, Paris, PUF, collection Léviathan, 2009 ; La Raison du sensible. Entretiens autour de la bioéthique, Perpignan, Artège, 2009 ; Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Paris, Le Cerf, coll. « Humanités », 2011.

2 Christophe Dejours, Le Seuil, 1998.