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Freud, le retour

printemps 2010

Articles

Freud et la littérature

Je remercie Jean-Pierre Kamieniak de m’avoir autorisée à utiliser le texte de sa conférence « Freud, la psychanalyse et la littérature » donnée à la Maison de l’Université de Rouen en janvier 2010.

 

Nous sommes à Vienne, le 15 octobre 1897. Freud écrit à son ami Fließ, comme il le fait depuis une dizaine d’années, plusieurs fois par mois, et même par semaine… Toute sa vie d’ailleurs, véritable écrivain lui-même, il entretiendra une correspondance abondante, puisqu’on évalue à plus de 15 000 les lettres qu’il adressa à divers interlocuteurs. Il écrit :

« J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants […] S’il en est bien ainsi, on comprend […] l’effet saisissant d’Œdipe Roi. […] Nos sentiments se révoltent contre tout destin individuel arbitraire tel qu’il se trouve exposé dans L’Aïeule1. Mais la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. Mais une idée m’a traversé l’esprit : ne trouverait-on pas dans l’histoire d’Hamlet des faits analogues ? […] »

Nous sommes en 1897, Freud n’a pas encore inventé la psychanalyse2, ni nommé comme tel le complexe d’Œdipe – il le fera en 19103 –, complexe d’une « importance […] insoupçonnée pour la compréhension de l’histoire de l’humanité et du développement de la religion et de la morale4 ». Or, dans ce moment même où il découvre les éléments de base du conflit œdipien, Sophocle, Grillparzer et Shakespeare sont présents sous sa plume. Freud découvre ici, dans ses rêves comme dans ceux de ses patients, des contenus fantasmatiques que les productions littéraires cachent en même temps qu’elles les montrent, ainsi que leur caractère universel, que les mythes communs à toute l’humanité révèlent.


Certes Freud fut un lecteur particulièrement cultivé, un passionné des livres, lui qui se qualifiait lui-même de Bücherwurm, « vers de livres » – version allemande du « rat de bibliothèque ». Les livres et l’écriture l’accompagnèrent toute sa vie. De l’enfance, dont il rapporte le délicieux souvenir de l’Histoire de la Perse déchiré avec fougue en compagnie de sa sœur ; puis à l’adolescence où, lycéen brillant, il laissait des dettes chez le libraire familial, jeune étudiant qui apprit seul l’espagnol pour lire « l’immortel Don Quijote », amoureux de Martha avec qui il échangeait critiques et commentaires ; à l’âge adulte enfin, où son goût des auteurs classiques s’ouvrit sur les modernes. La Peau de chagrin fut, selon Max Schur, le dernier livre qu’il lut avant sa mort. La littérature – romans, poésie, théâtre –, l’histoire et la philosophie ont nourri son appétit de lecture, comme son insatiable curiosité de l’esprit humain.


Freud a lu les antiques, Homère, Sophocle, Eschyle, Euripide, Virgile – dont le vers 312, « Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo5 », sert d’épigraphe à L’Interprétation des rêves –, Shakespeare, Cervantès, Le Tasse, Goethe bien sûr, souvent cité, Schiller, Heine, Molière et Beaumarchais, Diderot, Boileau, Balzac, Dostoïevski, Grabbe, et des auteurs plus contemporains, Victor Hugo, Meyer, Edgar Allan Poe, Marc Twain, Bernard Shaw, Jensen l’auteur de Gradiva, Zola … À Schnitzler, il écrivit : « Je pense que je vous ai évité par peur de rencontrer mon double », à Thomas Mann et à Stefan Zweig, ses amis, à Arnold Zweig et Romain Rolland, il adressa, selon les périodes, des messages d’amitié, des commentaires et les réflexions que leurs œuvres lui inspiraient…


Sa pensée comme son œuvre s’en sont nourris. Freud, comme tout amateur, trouve dans le plaisir de la lecture les échos de ce qui se vit en lui, l’intérêt d’une quête de soi à l’abri de la méconnaissance, la curiosité pour ces sentiments de nous-mêmes ignorés et l’effet cathartique qu’ils nous procurent. Freud découvre la proximité des problématiques psychiques inconscientes avec celles que déploient, sous de multiples formes, les œuvres littéraires : le drame œdipien bien sûr, mais aussi la problématique de la castration, celle de la scène primitive, les méandres de la séduction – soit ce qu’il nomme « les fantasmes originaires » – sont au cœur des productions artistiques comme au cœur des rêves, des symptômes, des conflits de la psyché humaine. Il s’étonne de la richesse de leur déploiement, de l’extraordinaire fécondité de l’âme humaine pour résoudre et dépasser ces conflits entre désirs et défenses, entre principe de plaisir et principe de réalité et saisit combien l’œuvre artistique participe de ce travail d’élaboration auquel contraint l’humaine condition.


Mais bien plus, Freud va élaborer les mécanismes communs au fonctionnement psychique individuel et à la production littéraire et artistique. En 1900, il publie L’Interprétation des rêves, œuvre fondatrice de la science psychanalytique. Cette étude des processus qui animent le fonctionnement mental de jour comme de nuit, celui des rêves comme celui de la veille, révèle la similitude des modes de production onirique et artistique. Le refoulement est certes au premier plan, qui nous permet de vivre aujourd’hui dans l’oubli de nos conflits affectifs anciens pourtant encore actifs en nous : on en voit les effets entre le drame de Sophocle et celui d’Hamlet, le premier évoquant directement le conflit de désirs infantiles que le second présente masqué.


Mais surtout Freud va découvrir au cœur de la vie psychique deux types de processus : d’une part, les processus primaires, qui visent à permettre aux contenus fantasmatiques inconscients de contourner la censure et de trouver une issue dans la vie représentative, celle du rêve en particulier mais aussi celle des productions artistiques. Ce travail psychique est essentiel en ce qu’il permet de soulager la pression de nos conflits inconscients anciens, réactivés par ce que la réalité actuelle nous apporte, mais aussi d’en poursuivre inlassablement l’élaboration… ce pourquoi aussi, selon les moments de notre vie, selon les aléas de nos histoires, telle ou telle œuvre nous paraîtra plaisante, attirera notre intérêt ou au contraire suscitera notre refus. La condensation réunit en une seule représentation plusieurs éléments : les personnages littéraires créés à partir de plusieurs traits appartenant à différentes personnes en sont une illustration. Le déplacement également, qui permet la représentation d’un élément par un autre grâce au rapport de contiguïté qu’ils entretiennent, facilite la figurabilité du rêve et donne à la métonymie, procédé littéraire essentiel, toute sa force d’évocation. La symbolisation d’une idée par un ou des éléments analogiques est un procédé du rêve comparable au procédé rhétorique de la métaphore, figure de style fondée sur l’analogie et la substitution… Jakobson confirmera ce rapprochement entre les mécanismes inconscients décrits par Freud et ces procédés rhétoriques qu’il considère comme les deux pôles fondamentaux de tout langage, au cœur de la création littéraire et poétique en particulier. Ajoutons aussi l’identification qui est essentielle au plaisir du lecteur autant que nécessaire au créateur : « Les œuvres d’art exaltent les sentiments d’identification […] en nous fournissant en commun de hautes réjouissances […]6. » D’autre part, les processus secondaires, qui caractérisent le système préconscient-conscient et s’expriment dans les activités de la pensée vigile, de l’attention, du jugement et du raisonnement, bref ceux qui président à la rationalité du travail de création.


Dans ce premier temps de sa pensée, Freud se réjouit de trouver dans les créations des écrivains des « confirmations de ses trouvailles concernant des individus névrosés de la vie réelle7 ». Mais bientôt, il va aller plus loin et chercher « à partir de quel matériel d’impressions et de souvenirs l’écrivain a construit son œuvre et par quelles voies et grâce à quels processus il a fait entrer ce matériel dans l’œuvre littéraire ». La littérature devient ici elle-même objet d’investigation et Freud s’y emploie en rédigeant son étude d’une nouvelle de W. Jensen, Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de Jensen8, ouvrant la voie à la psychanalyse appliquée en explorant la méthode de l’écrivain : « C’est dans sa propre âme qu’il dirige son attention sur l’inconscient, qu’il guette ses possibilités de développement et leur accorde une expression artistique, au lieu de les réprimer par une critique consciente. [Quant aux lois qui président à la création] il n’a pas besoin de les reconnaître clairement ; parce que son intelligence le tolère, elles se trouvent incarnées dans sa création. »


Ce que Freud va mettre en lumière, outre les mécanismes déjà repérés, c’est que cette « connaissance endopsychique » – qui fait de l’écrivain celui qui sait sans savoir – s’appuie sur la projection, processus psychique qui place dans le monde extérieur ce qui a été effacé de la conscience, comme sur la sublimation, soit la dérivation de la pulsion sexuelle vers des buts non sexuels visant des activités humaines valorisées, et finalement sur une perméabilité particulière des instances psychiques entre elles qui offre au créateur cette capacité de transformation, de travail psychique préconscient qui fait du texte littéraire une formation de compromis, la résultante d’un travail psychique insaisissable. Ainsi, seul le texte porte son sens, sa vérité, quelles que soient les intentions de l’auteur qui écrit toujours, et quoi qu’il en soit, dans la méconnaissance de son propre savoir.


Le malentendu entre Freud et les surréalistes, entre Freud et Breton à propos de l’écriture automatique vient de là. L’écriture automatique, pensait Breton, serait un procédé libérateur favorisant l’expression du désir inconscient. Mais ce serait faire fi de la complexité du fonctionnement psychique, comme des distinctions fondamentales entre des registres différents comme ceux de l’inconscient et du préconscient-conscient, avec leurs modes de fonctionnement propre que sont les processus primaires – ceux du rêve, aptes à prendre en charge les représentations de chose issues de l’inconscient – et les processus secondaires – ceux de la pensée consciente, du langage, de la représentation de mot, bref de tout le travail psychique engagé dans la création à l’insu même du créateur…

Ainsi, à la richesse infinie des créations littéraires, la psychanalyse apporte toute la richesse de ses découvertes, non seulement sur les contenus fantasmatiques issus des conflits pulsionnels qui nous animent à notre insu, mais aussi sur les processus du fonctionnement psychique qui président à l’acte de création.

Isabelle Martin Kamieniak

 

Isabelle Martin Kamieniak est psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris et rédacteur à la Revue française de psychanalyse.


1 Une pièce de Grillparzer.
2 On date de 1900, date de la publication de L’Interprétation des rêves, son « invention »…
3 Bien que largement conceptualisé auparavant… l’expression elle-même apparaît pour la première fois dans « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme », 1910, in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969 ; OCF.P, X, 1993.
4 Note de 1914, in L’Interprétation des rêves, 1900, Paris, PUF, 1987.
5 « Si je ne peux fléchir ceux d’en haut, je remuerai l’Achéron », Virgile, Énéide, VII, 312.
6 1927, L’Avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1973.
7 1915, Vue d’ensemble des névroses de transfert, Paris, Gallimard, 1986.
8 1907, Paris, Gallimard, 1990


Sources bibliographiques

  • A. Delrieu, Sigmund Freud – Index thématique Paris, Anthropos, 1997
  • L. Apfelbaum, « L’alliance de la littérature et de la psychanalyse » in Libres Cahiers pour la psychanalyse, n°13, « Passions et caractères », printemps 2006, Paris, Éd. In Press, 2006
  • P. Gay, Freud, une vie Paris, Hachette, 1991
  • J-P. Kamieniak « Freud, la psychanalyse et la littérature », conférence à la Maison de l’Université dans le cadre Psychanalyse et Culture, janvier 2010
  • S. Lambertucci-Mann, A.K. Kébir, S.M. Passone, « Écrire la psychanalyse », argument, Revue Française de Psychanalyse, n°2-2010
  • J. Laplanche – J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1981
  • A. de Mijolla, (dir.) Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Hachette Littératures, 2002
  • E. Roudinesco, « Freud, une passion publique » in Le Monde, 8 janvier 2010
  • « Clinique de la psychanalyse », Libres Cahiers pour la psychanalyse, n°20 – Automne 2009, Paris, Éd. In Press, 2009