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Freud, le retour

printemps 2010

Articles

Freud, fils de joie

En 2002, peu après la parution d’Anatomie de la séparation, réponses à Jacques Derrida1, je rencontrai Derrida au Lutetia. Il me dit que la lecture de mon livre l’avait confirmé dans l’idée que la pensée de Freud échappe toujours au savoir et que la philosophie ne peut pas non plus en faire le tour, parce qu’elle en subvertit le sujet. À quel philosophe pensait-il, plus particulièrement ? À lui-même, peut-être, mais à Heidegger, sûrement, Heidegger qu’il avait tenté de rendre compatible avec Freud dans La Carte postale, de Socrate à Freud et au-delà2. En vain. Toujours est-il que c’est bien un amour de Freud, un Freud inoubliable3 qui avait joué un rôle central dans le tournant philosophique que Derrida avait pris lorsque, au début des années 1990, il était sensiblement passé d’une mise en problème déconstructiviste à l’élaboration d’une visée constructiviste (ce qui, d’ailleurs, a contrarié tous ceux qui pensaient qu’il aurait dû aller jusqu’au suicide de sa pensée, pour ne pas parler de l’autre suicide ; il parle déjà de ce vœu d’un autre dans La Carte postale).
Si je pars de ce constat4, c’est parce que ce parcours d’un philosophe réputé avoir lui-même subverti la philosophie post-métaphysique illustre bien la difficulté contemporaine de penser le fait humain sans alibi idéologique quel qu’il soit, et celle de sortir du labyrinthe heideggérien, pour ceux qui y sont entrés. Il illustre également le rôle que l’adhésion, pour ne pas parler d’adhérence, de la philosophie d’aujourd’hui aux réquisits et aux prescriptifs de la pensée d’Heidegger, joue dans sa tentative d’oubli et de mise à l’écart de la pensée de Freud.
Dans le même ordre d’idées, et loin d’une compréhension en profondeur de ce qui se joue entre mélancolie et joie à propos de ce qui se noue entre exister comme Ça et comme Je – ce sur quoi Freud se prononce, lorsqu’il énonce le fameux aphorisme : « Wo Es war, soll Ich werden » (Où était Ça, Je doit advenir5) –, il est tout à fait aisé de faire croire qu’on a réussi à délégitimer la pensée du fondateur de la psychanalyse. Il suffit, comme Michel Onfray le fait6, de prétendre avoir débusqué sa réalité de mensonge magique. D’autant que son interlocuteur, Jacques-Alain Miller croit et lui dit, en retour, que pour maintenir la psychanalyse dans sa légitimité, il faut la recevoir comme un dogme. Mais, cette dialectique de l’accusation et de la sanctification de la psychanalyse ne repose sur aucune étude critique de la légitime critique de Freud. Elle indique clairement que le premier, Onfray, tient seulement à prouver qu’il a réussi à exister contre la psychanalyse, là où le second, Miller, reconnaît qu’il n’a pu survivre que grâce à elle. La psychanalyse contre la vie. Le Livre noir de la psychanalyse7 avait déjà amorcé ce mouvement : prouver que l’on peut vivre sans Freud, là où les freudiens, Jacques Lacan en tête, avaient affirmé qu’ils n’avaient pu (sur)vivre qu’avec Freud : la psychanalyse comme vie.
Or, si je trouve souhaitable et nécessaire que les historiens de la pensée, comme Élisabeth Roudinesco8, critiquent les mystifications et les détournements de la pensée de Freud qui ont pu être instruits et instrumentalisés dans Le Livre noir… et qui se poursuivent, aujourd’hui, dans le renoncement à tout jugement critique (lequel, je le rappelle, ne prend son envol qu’en tant que critique de la critique), je pense tout de même que l’essentiel est ailleurs. De toute manière, la critique ne vient jamais à bout du dogme. Lorsque le dogme s’effondre, c’est toujours sous les coups de la réalité extérieure, même s’il existe de belles âmes qui, s’emparant des indices de ces assauts qu’ils ont perçus, là où les autres en dénient l’existence, les intériorisent et les construisent comme autant de soi-disant facteurs internes expliquant de manière décisive le bouleversement en question. Ainsi Derrida, qui se plaçait du point de vue de l’intériorité du discours heideggérien, n’est-il jamais parvenu (si tant est qu’il avait vraiment cru qu’il y parviendrait, si tant est que c’était son vœu le plus cher…) à remettre en question l’essentialisation de la dogmatique heideggérienne qui effaçait le discours et lui substituait la langue. De fait, et même malgré Emmanuel Faye9, le dogme heideggérien se porte bien10.
Poursuivons. Par critique de la critique, j’entends, comme feu Henri Meschonnic, « la recherche des fonctionnements et des historicités11 ». Or, c’est précisément l’esprit de cette recherche qui est tapi dans le nom de Freud, décrypté tout à la fois comme ce signifié sur lequel Sigmund s’était clairement exprimé dès ses lettres à sa fiancée Martha, puisqu’il identifiait Freude (« joie ») et Jude (« Juif »), mais aussi comme signifiant.
Car, que veut dire la construction de l’alternative : vivre sans Freud ou ne vivre qu’avec lui, sinon que « Freud » est devenu le signifiant de l’alternative « joie » ou « tristesse » d’exister, et que la réalité est malheureuse du fait qu’il y a de la pensée ? Il s’agit d’un symptôme qu’au-delà de la « crise du jugement » dont parle Marcel Gauchet12, il faut appréhender aujourd’hui dans toute son idiosyncrasie.
Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Au lendemain de l’arrivée de Hitler au pouvoir, Carl Jung avait clairement posé cette alternative dans des termes que, depuis la Shoah, plus personne n’oserait construire aujourd’hui, de peur d’être accusé d’antisémitisme : l’inconscient aryen ou l’inconscient juif ? Mais, comme je l’ai montré dans Ce quelque chose de juif qui résiste13, si, après la défaite du national-socialisme allemand, le signifiant « aryen » s’est perdu dans les sables mouvants d’une bouillie de mots qui n’était même pas parvenue à en donner le début d’un commencement d’une esquisse de définition – étant donné qu’il correspondait à un fantasme de soi qui ne pouvait pas arriver jusqu’à la conscience et qui ne pouvait déboucher que sur l’acte de tuer le Juif en soi –, le mouvement qu’il illustre n’en continue pas moins son chemin fantomatique, lequel ne cesse de le conduire et le reconduire vers ce carrefour dont la seule raison est d’être le lieu de la mise en pièce du signifiant « Juif ».
Le moment est donc venu de comprendre et d’analyser ce qui se joue pour une pensée qui, au lendemain de la Shoah et des autres génocides, se situe dans le rapport au « Juif de joie » qu’est Freud, en tant qu’il signifie quelque chose du fait psychique d’exister, et non pas seulement du fait ontologique de l’être, comme chez Heidegger, ni du fait éthique de l’existence, comme chez Levinas, encore que, bien sûr, il y ait un rapport de la pensée de Freud à l’être, l’ontologique, l’existence et à l’éthique. Le questionnement psychique de la pensée débouche sur une nouvelle fonction pour le jugement de réalité. La question n’est plus : « pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien14 ? » mais : « pourquoi, bien qu’il y ait quelque chose, la pensée s’impose-t-elle la question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ? », quitte à faire advenir le rien pour prouver qu’il peut y avoir quelque chose. Ce qui n’a rien à voir avec le pragmatisme. C’est ce que Meschonnic essayait de nous dire encore, peu avant de mourir – et depuis plus de trente ans – en travaillant à une poétique et à une politique de la pensée du langage et de la société.
Or, la réponse est chez Freud, avec Freud, le découvreur de la vie psychique inconsciente que l’on se gardera bien de réduire au « travail du négatif » (André Green). Pour fondamental qu’il soit, le travail du négatif est réactif, et ce n’est pas épouser le positivisme que de dire que le négativisme, et sa forme la plus sournoise, le négationnisme, sont produits, chacun selon l’intensité du délire qui les pousse, par la rationalisation d’une annulation rétroactive dissimulée pour mieux être érigée en néant originaire. Car, penser ne commence pas par l’institutionnalisation du néant.
Si le sexuel a été tout à la fois le fer de lance de la pensée de Freud et le moteur de sa répudiation, avant que de devenir, aujourd’hui, au lendemain de sa reconnaissance, la raison d’être de sa dénaturation, l’exister en a été le non-dit et le moteur de l’indifférence dont elle était l’objet, avant que de devenir aujourd’hui, au lendemain de la traversée du néant, la cause de son rejet. Ce que Jean-Paul Sartre avait pressenti, lorsqu’il avait tenté, dans L’Être et le Néant, de formaliser, mais en hâte et de l’extérieur, une « psychanalyse existentielle » dont plus personne ne parle.
L’enjeu du signifiant « Juif » et la question du sens d’exister se sont précisés sous les coups de l’histoire et l’on comprend qu’au lendemain de la Shoah et des autres génocides, exister puisse, comme chez Derrida, et contre Heidegger, être réduit à revenir, et l’existence à la « revenance ». Ce qui a, au moins, le mérite du courage de penser. Trop souvent, on s’en détourne. C’est le cas de l’institution psychanalytique qui, en Europe comme aux États-Unis, cherche par tous les moyens, dans les cures didactiques comme dans les cures thérapeutiques, à effacer le sens de ce qui revient de la chaîne signifiante : Juif-Freud-Exister. C’est aussi le cas, dans un autre registre, d’Alain Badiou, lequel, sous l’emprise d’une phobie de la revenance et de la résurrection qui cherche son salut du côté de la conversion séculière en faisant revenir l’apôtre Paul, crie qu’il croit en la vérité de l’extermination du signifiant « Juif »15. Au demeurant, l’œuvre que Freud avait écrite avant sa découverte de la pulsion de mort peut venir en appui de la lecture de Derrida. Bien plus, elle a pu même l’instruire et l’orienter.
Mais Freud ne s’est pas arrêté à cette philosophie spectrale de la vie. Il a perçu l’existence d’une pulsion de mort symétrique de la pulsion de vie et le sens d’exister s’en est trouvé, chez lui, changé. Ce fut peu après le début de la Grande Guerre, quand il se décida à percevoir et à nommer la réalité en face (réalisme et nominalisme), ce qui eut notamment pour effet qu’il s’affranchisse définitivement de son vitalisme et qu’il guérisse de son nationalisme. Aujourd’hui, la question «  quel sens donner au fait d’exister ? » taraude la pensée de tous les survivants, ceux qui ont survécu concrètement à la barbarie physique comme ceux qui ont aussi survécu concrètement à la culpabilité de devoir leur propre naissance aux effets historiques de cette barbarie qui a précédemment frappé leurs parents, ou tout autre que soi. Car la barbarie a triomphé un moment et a emporté avec elle la raison d’exister. Or, en appui sur la pensée de Freud, il est primordial de comprendre que la survivance et la revenance n’épuisent pas le sens d’exister, même si, pour survivre, nous sommes mus par la pulsion de réparation. Il est, d’ailleurs, tout aussi important de ne pas nous rassurer en croyant que, puisque le sens d’exister a été détruit, il suffit de le retrouver. Car, notre tâche est de le construire. C’est ce que la pensée de Freud nous donne à comprendre. Si donc une voie est ouverte pour un au-delà d’une philosophie de l’être-meurtre qui ne dit pas son nom, elle se trouve dans le travail de fondation d’une autre manière de penser et de vivre que celle qui a conduit à cet échec. Ce qui suppose que le plaisir de vouloir sortir du labyrinthe soit plus fort que celui d’y rester enfermé.

Gérard Huber

 

Gérard Huber est écrivain, psychanalyste, auteur de Si c’était Freud, biographie psychanalytique, éditions du Bord de l’eau, 2009.


1 Deboeck Université, 2002.
2 Aubier-Flammarion, 1980.
3 Lire « Let us not forget–Psychoanalysis », The Oxford Literary Review, vol. XII, « Psychoanalysis and Literature ».
4 Je ne peux éviter d’associer ce tournant au plaisir de me souvenir que Derrida était alors membre du Comité scientifique de l’Association Descartes dont je dirigeai les études en éthique des sciences de la vie et en bioéthique, depuis sa création en 1989. Il avait trouvé, dans nos discussions qui avaient évolué depuis le début des années 1980, matière à repenser, chez Freud et donc chez lui, le positionnement de Thanatos au sein de la lutte qu’il mène contre Éros, lutte qui transcende ces deux « puissances célestes » (Freud). Derrida était fidèle en amitié. Il fut le dernier compagnon d’une association créée par Hubert Curien dont l’État, par l’intermédiaire du ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, François Bayrou, avait décidé de se désengager, en 1996, alors qu’elle rayonnait en France, en Europe et au-delà, sous la présidence de François Gros.
5 « XXXIe Leçon : La décomposition de la personnalité psychique », in Œuvres complètes XIX, PUF, 163.
6 Philosophie Magazine, janvier 2010. Sur le site philomag.com du Philo Magazine, un extrait vidéo de la tentative d’Onfray (ne pas omettre la lecture des commentaires, globalement affligeants) : http://philomag.com/fiche-philinfo.php?id=167.
7 Les Arènes, 2005.
8 Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre noir de la psychanalyse, Navarin, 2005.
9 L’Introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel.
10 Heidegger à plus forte raison, Fayard.
11 Heidegger ou le national-essentialisme, éditions Laurence Teper, 2007, p. 175.
12 Séminaire « La redéfinition du savoir sous le néolibéralisme », EHESS, 4 février 2009.
13 Éditions du Bord de l’eau, 2008.
14 G. W. Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, 1714.
15 Circonstances, tome 3 : Portées du mot « Juif », Léo Scheer, 2005.