
Dans l’ensemble de ce numéro, nous suggérons que la question de la modernité porte en elle, de façon intrinsèque, celle de la crise, dont les formes les plus spectaculairement déclarées sont certes économiques, mais dont d’autres formes antécédentes ou conséquentes existent. Un peu plus d'un an après la crise de 2008 issue de spéculations financières internationales complexes, nous nous sommes demandé si l’on pouvait considérer qu’elle était, en effet, de façon assurée, bien derrière nous.
Des signes incontestables de reprise émanent de plusieurs sources, dont les entreprises elles-mêmes qui, dans les secteurs décisifs de l’automobile, attestent d’une relance certes non encore stabilisée mais bien entamée. Divers baromètres économiques semblent confirmer cette tendance. Cependant d’autres inquiètent, au premier chef desquels le chômage, en France, reparti à la hausse de manière accentuée en novembre. De même, Guillaume Moren, chef de projet automobile du groupe Xerfi, explique dans un récent article de L’Expansion qu’« il faut relativiser la flambée des ventes de voitures en France. Elles ont beau avoir bondi de 48 % en novembre, avec une progression marquée pour les constructeurs français, 2010 s’annonce morose pour les concessionnaires » (L’Expansion du 2 décembre 2009 : http://www.lexpansion.com/economie/actualite-entreprise/il-faut-relativiser-la-flambee-des-ventes-de-voitures-en-france_209388.html?XTOR=EPR-175).
Nous pouvons également lire récemment, dans le quotidien
Le Monde que, « malgré la crise de Dubaï, Paris croit à la finance islamique » (édition du 2 décembre 2009, p. 13, http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/12/02/malgre-la-crise-de-dubai-paris-croit-a-la-finance-islamique_1275008_1101386.html).
Dans cette dernière déclaration émanant d’un de nos quotidiens nationaux les plus réputés, deux binômes lexicaux m’ont fortement interpellé : Paris/Dubaï et Croire/Islam. Semblent être indiqués en quelques mots deux axes majeurs de ce qui est censé constituer l’ordre mondial contemporain : celui de l’internationalisme financier et celui du religieux sonnant et trébuchant faisant retour. Croire, tel serait l’enjeu à la clé des gages d’une confiance retrouvée que la finance internationale et l’économie hypermoderne s’emploieraient à donner aux principales places et capitales boursières. Or, dès lors que l’on met en jeu la foi au XXIe siècle, quelle religion mieux que l’islam ressurgit dans l’actualité ? Et parler de finance islamique ne peut qu’avoir une résonance complexe et profonde : entre d’un côté l’un des émirats arabes dont en effet il s’agit, d’un autre côté les émirats voisins censés lui venir en soutien dans cette crise, à quoi il faut ajouter les grandes nations pétrolifères environnantes qui défrayent régulièrement la chronique internationale (Iran, Irak, Koweït, Arabie Saoudite…). Rien de tel qu’une secousse en provenance de ces régions proche ou moyen-orientales pour agiter à nouveau le spectre d’une crise financière et pétrolière en gestation, dont les effets tant énergétiques, écologiques et économiques que politiques et sociaux, voire – selon les vues de certains – militaires, seraient éminemment anxiogènes.
Cette crainte d’une réactivation de mécanismes financiers aux effets dominos dévastateurs dont l’Occident pourrait faire les frais prend les accents d’une angoisse et d’un retour du refoulé. La crise, c’est tout ce que la finance cherche en voulant toujours l’éviter ! La crise, ne devrions-nous pas en être sortis, une fois pour toutes ? Malgré l’addition salée de la crise de 1929 + les deux chocs pétroliers des années 1970
+ la bulle Internet de 2000 + la récente crise des subprimes de 2008, comment peut-on encore en être à l’heure des microdéfis financiers version Dubaï ? Dubaï donc, comme spectre qui vient soudain planer sur l’optimisme retrouvé depuis peu. Le surendettement financier de l’émirat arabe pour ses projets pharaoniques divers et variés (tour la plus haute du monde, station de ski en plein désert, plan immobilier hors mesure, ville aquatique artificielle gagnée sur la mer en forme de palmier géant…) relance la question de la crise comme excès. Car elle est toujours un débordement, un dépassement, une outrance.
Pas plus qu’il n’y a pas de petites guerres, il n’y a de petites crises. À leur manière, pour ceux qui les vivent et en font la cruelle expérience, toutes les guerres sont de « grandes guerres », comme toutes les crises sont de « grandes crises ». Comme en psychologie et en médecine à l’époque de Charcot et de Freud, on parlait de la « grande crise d’hystérie », et à l’époque de Péguy et d’Apollinaire de la « grande guerre ». Les problèmes de fond qui se posent sont toujours ceux d’une étiologie complète de la récurrence et de l’intensité multiforme de ces séismes de l’histoire. Si les crises tiennent toutes en amont à des causes d’économie financière ou libidinale, cela signifie qu’elles prennent source dans des zones de l’être ou du monde où l’omniprésence d’investissements et de financements colossaux opèrent. Dès lors, que notre sexualité ou que la politique d’investissements de l’émirat arabe de Dubaï puissent nous perdre à nouveau, rien de très étonnant ! D’un point de vue philosophique, cherchons a minima s’il vaudrait mieux être vis-à-vis de cette configuration du problème plutôt stoïcien (pensant qu’on peut encore moraliser le marché et rendre vertueuse l’économie en vue du bonheur commun) ou plutôt épicurien (cueillir les fruits de notre économie avec discernement et modération et en faire pour soi-même bon usage). À défaut d’envisager explicitement ces deux options – aussi délicates à appliquer l’une que l’autre, je le concède –, le mot d’ordre général qui domine ces derniers temps est « de retrouver la confiance » et la « santé économique » vaille que vaille.
Ainsi plusieurs oracles, dont celui non indifférent du « patron » du FMI, viennent de prédire l’embellie assurée pour le prochain semestre (Le Figaro du 15 novembre 2009, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2009/11/24/04016-20091124ARTFIG00576-strauss-kahn-il-faut-revoir-notre-modele-de-croissance-.php). Chronique d’une « reprise » annoncée pour l’été 2010 donc… Dès lors, qu’est-ce que le sombre et inopportun tableau d’un endettement local ostentatoire et outrancier de Dubaï vient donc réactiver à total contretemps ? La peur, la grande peur qui par exemple anime tout montagnard de dévisser en pleine ascension, ou tout marin à l’idée de rencontrer sur son passage, et contre toute attente, une tornade. Le bénéfice de la crise, ce devrait donc être au final de nous offrir l’occasion de la prudence et de nous mesurer à nous-même, de prendre conscience de nos limites et de nous reconstruire.
Mais nous préférons nous entêter à fantasmer qu’elle n’ait jamais eu lieu ou qu’elle soit définitivement passée. De même que toutes les tragédies d’ampleur persistent sans qu’il soit nécessaire de les nommer, toute crise traversée hante ses victimes, je dis bien ses victimes, pas les autres, ses bourreaux, pas ceux qui en amont l’ont orchestrée – inutile de les citer, tout le monde les connaît maintenant, mais maintenant seulement, c’est-à-dire un peu tard. La difficulté, l’épreuve, c’était de discerner à l’avance.
C’est donc à présent dans ce qui fonde ses conditions de possibilité et ce qui entraîne ses effets individuels et collectifs qu’il faut chercher. Les explications les plus heuristiques et les anticipations les plus prometteuses seront bien inspirées de ne pas se focaliser sur les seules données comptables et chiffrées et d’intégrer dans leurs analyses et diagnostics, en plus des variations et cotations boursières, les éléments déterminants que la philosophie et la politique se sont durant des siècles ingéniées à mettre à jour. Toute crise est celle d’un humanisme car il n’y a de crise que par et pour l’homme. En conséquence de quoi c’est à lui qu’il revient en toute urgence de n’oublier ni les valeurs fondamentales qui font sa spécificité d’être parlant, mnésique, historique, politique, etc., ni sa propension à faire dans son esprit comme dans son cœur une place de choix à autrui, en particulier à tous les laissés-pour-compte de l’histoire, toujours les premières et les plus lourdes victimes de toutes les grandes crises, tant collectives que personnelles.
Gilles Behnam, pour le Mag philo
Rédacteur en chef
Remerciements à : Paul Mathias, IGEN de philosophie ; Philippe Quesne et Brigitte Sitbon-Peillon, professeurs de philosophie
Illustration : Daniel Bour