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Freud, le retour

printemps 2010

Présentation d'ouvrages

Freud et la France, 1885-1945

 

Alain de Mijolla, PUF, ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre, janvier 2010

 

CouvertureFreud est devenu international et universel au point que lorsqu’on se souvient de son ancrage culturel juif et viennois, c’est pour l’essentiel comme centre cosmopolite à partir duquel son œuvre a pu rayonner dans de nombreux champs du savoir et de la science et se faire connaître dans le monde entier. Il y aurait – tout du moins pour les pays où son œuvre s’est rapidement implantée et a joué un rôle majeur, les États-Unis, l’Angleterre, l’Amérique du Sud par exemple – encore bien des livres à écrire, indispensables à qui voudrait approfondir l’influence de Freud et du freudisme de par le monde. Il existe déjà un nombre non négligeable de ces ouvrages, même si pour la France – qui a entretenu des relations somme toute assez tardives et complexes avec les découvertes de Freud –, ces publications demeurent assez restreintes et en tout cas confidentielles1. Heureusement, Alain de Mijolla nous a habitués depuis de nombreuses années à combler ces lacunes. D’une part via la fondation de l’association AIHP (Association internationale d’histoire de la psychanalyse), et d’autre part grâce à ses très nombreuses publications sur les relations de Freud avec la France, il nous a éclairés sur la place occupée par le fondateur de la psychanalyse au sein de divers champs spécifiques de la culture française (à commencer par l’édition, la littérature, la médecine, les psychanalystes, etc.). Ses travaux consacrés à cet aspect de la vie et de l’œuvre de Freud sont en trop grand nombre pour que nous les citions tous. Contentons-nous pour l’heure de relever que la bibliographie sommaire (p. 933) de ce Freud et la France mentionne sur cette relation rien moins que douze occurrences majeures2. Toutefois, il nous manquait un ouvrage précis et serré retraçant de façon continue et méticuleuse les relations de Freud avec notre pays, et vice et versa, malgré que l’auteur ait tenu à nous signaler d’emblée que le présent ouvrage « sera suivi ultérieurement d’un La France et Freud, 1945-1975 » (p. 1). Un tel tableau historique, pour être concluant et complet, devait mettre en perspective aussi bien les aspects biographiques et privés que ceux théoriques et intellectuels. Dès lors, les compétences analytiques autant que les connaissances en matière d’histoire en général et d’histoire de la psychanalyse en particulier étaient indispensables. C’était donc une gageure d’accomplir un tel travail, tant le sujet était vaste et jonché d’obstacles divers, pour ne pas dire de résistances… Alain de Mijolla a relevé le défi et nous livre avec ce Freud et la France une somme considérable de près de 1 000 pages.

Ce livre couvre les années 1885-1945. La vie de Freud est ainsi prise dans le cours de son début de carrière. Âgé de 29 ans, il se retrouve médecin de fraîche date et jeune fiancé. Il ne tarde pas à se marier et grâce à une bourse d’étude, il voyage en France où il passe de longs mois dans le service de Martin Charcot à la Salpêtrière. Il découvre Paris et quelques spécificités de la vie et de la culture françaises. Outre la rencontre avec Charcot, il se rend à Nancy auprès de Bernheim (p. 25-26). Ces séjours de jeunesse sont décisifs selon Alain de Mijolla : ils infusent au jeune Freud un certain nombre de valeurs et lui inspirent, en même temps qu’une certaine fascination pour la France, quelques bonnes raisons « neurasthéniques » de revenir à Vienne où il s’installe et commence par exercer comme médecin, pour pouvoir faire vivre sa famille « rapidement croissante » (p. 31), sans omettre pour autant de poursuivre ses nombreuses lectures, ses traductions (notamment de Charcot) et ses recherches de neurologue. Au fil des pages, le jeune médecin persévérant dans ses travaux s’affirme et prend confiance en lui (Alain de Mijolla relève par exemple avec beaucoup d’acuité les changements de ton dans les échanges avec les partenaires, par exemple dans les correspondances avec Charcot, plus tard avec Breuer, Fließ, Jung, Ferenczi, etc.). La période de son autoanalyse y est pour beaucoup et nous achemine rapidement aux alentours de 1900, au moment de la publication de L’Interprétation des rêves, cette œuvre novatrice monumentale qui, d’une certaine manière, ouvre à Freud les portes de la célébrité.
Nous ne sommes là pourtant que dans les 40 à 70 premières pages (selon qu’on inclut ou non les années 1900-1902) de cette somme d’histoire psychanalytique dont il ne restera au lecteur rien moins que 900 pages à parcourir pour parvenir en l’année 1945, qui marque la fin du livre d’Alain de Mijolla en même temps que celle de la seconde guerre mondiale.

C’est donc cette épopée d’un héros de la modernité que nous invite à suivre le livre d’Alain de Mijolla. Conduits tout au long du parcours d’une vie tout entière consacrée à la « cause » de la recherche psychanalytique, mais aussi à la diffusion de ses idées et au perfectionnement de sa pratique, nous suivons pas à pas la vie d’un personnage que l’auteur réussit à « réincarner » par un processus de composition et d’écriture singulièrement osé et inaccoutumé en histoire. Dans sa présentation, l’auteur nous a signalé qu’il n’était pas historien de métier, et pourtant, son approche est d’une extrême fidélité aux faits et aux dates. Loin des généralités et contre les rapprochements intempestifs et approximatifs, Alain de Mijolla s’efforce de suivre de façon stricte la ligne du temps et d’épouser année après année la courbe des événements biographiques et intellectuels qui relient Freud à la France. De plus, la prose de l’auteur entremêle habilement sa propre argumentation avec la lettre et l’esprit de Freud. C’est le cas par exemple dans le passage du livre rapportant l’analyse que Marie Bonaparte mène en 1925 à Vienne : « […] ma chère Marie Bonaparte (ep. De Grèce) à laquelle je donne à présent deux heures […] une femme tout à fait remarquable, plus qu’à moitié masculine » (p. 318). C’est aussi le cas à l’occasion des hommages qui seront rendus à Freud pour son quatre-vingtième anniversaire. De Mijolla cite cette fois une lettre de Stephan Zweig : « Thomas Mann vous apportera dans deux jours une feuille avec des signatures » (p. 658). C’est ainsi que tout au long du livre alternent pertinemment les propos du narrateur et cette foison de citations choisies en fonction du contexte de la démonstration en cours. Il faut ajouter que chaque année est présentée en forme de chapitre et se termine par un encadré « Ailleurs qu’en France » et un rappel des principales dates de l’année et des principaux événements internationaux historiquement liés.

Ce Freud et la France n’en est pas pour autant une simple fresque chronologique et une rhapsodie de citations choisies. Il atteste au contraire d’une organisation rigoureuse où quelques grandes divisions et subdivisions sont pratiquées pour permettre au lecteur de se repérer dans le vaste ensemble mouvant de cette vie et de cette œuvre prises dans le flux de l’histoire de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. On peut déceler dans l’économie générale du livre quatre axes dynamiques majeurs :

  1. le premier de ces axes est celui par lequel Freud se pénètre d’une certaine France (Paris, la rationalité française, les classiques, un héritage somme toute assez cartésien) ;
  2. un deuxième axe est celui par lequel Freud fait son entrée en France par deux portes très différentes : le milieu médical et scientifique, le monde artistique et littéraire ;
  3. un troisième axe essentiel est celui de la progressive structuration du freudisme en France, de la naissance et de la construction de ce que l’on pourra bientôt appeler « la psychanalyse française » ;
  4. Alain de Mijolla réserve alors pour conclure son ouvrage une place particulière à la situation complexe de la psychanalyse durant la période de la seconde guerre mondiale, exilée et comme étouffée du fait de la situation de la France occupée (p. 788 et sq.). Une sorte de parenthèse semble ouverte, du fait qu’en cette période, nulle association n’est plus en mesure d’être vraiment libre. Pourtant, durant cette période chaotique, l’occasion est donnée de crever l’abcès de la position socio-historique de la psychanalyse dans l’histoire contemporaine de la culture européenne. Il faut dire qu’aidées par la toute-puissance de l’envahisseur allemand et la collaboration, les attaques des ennemis les plus acharnés de la psychanalyse se déchaînent, à présent déplacées du champ de la réaction spontanée défensive contre la place centrale de la sexualité vers celui des dogmes idéologiques et politiques : ainsi le philosophe communiste Georges Politzer se livre à une diatribe cinglante contre la psychanalyse, où il ne se contente pas de juger réactionnaires les thèses de Freud et Jung (mises dans le même sac, remarque de Mijolla), mais va jusqu’à écrire : « Certes, il y a eu des déclamations nazies contre la psychanalyse. Il n’en est pas moins vrai que la psychanalyse et les psychanalystes ont fourni pas mal de thèmes aux théoriciens nazis, en premier lieu celui d’inconscient » (p. 791, note 1). Mais cela n’est encore rien comparé à ce qu’un certain Alain Savoret écrira en parlant de « l’intention maléfique […] due à l’origine luciférienne de la psychanalyse, “religion inversive” liée aux Loges maçonniques et caractérisée par la “griffe” […] » (ibid., note 2). Ainsi, l’ensemble des actes de violence, de rejet d’autrui, de phobie de l’étranger, d’antisémitisme aura tout autant pour effet de réactiver un certain besoin de clarification et de règlement de la culpabilité, en même temps qu’un apprentissage de la liberté reconquise. La Libération semble annoncer et préparer l’âge d’or de la psychanalyse en France, dont on sait qu’elle ne restera pas exclusivement freudienne.


On peut dire pour finir que ce livre, composé de manière strictement chronologique année après année, a réussi à traquer dans ses moindres recoins la vie et l’œuvre de Freud en gestation via la culture française, sans pour autant tomber dans la fixation obsessionnelle du détail pour lui-même. La vie et l’œuvre s’entrelacent d’une manière quasi cinématographique. Nous suivons en effet les événements que rencontre l’homme Freud en même temps que ceux de sa pensée en train de se dérouler au gré des rencontres, des associations, des lectures, des représentations, des congrès, etc. Connaissant et maîtrisant parfaitement son Freud ainsi que la réception que lui fît la France, Alain de Mijolla, tout en suivant l’ordre strict du temps, élabore synchroniquement certains recoupements éclairants qui permettent de saisir de l’intérieur la genèse d’une pensée en acte et les raisons d’un accueil au sein d’un pays qui d’emblée ne lui était pas acquis. C’est ainsi qu’Alain de Mijolla sait toujours à quel moment de la vie et du parcours de Freud, telles ou telles lectures et rencontres ont été décisives (Jung, Lou Andreas Salomé ; Nietzsche, Dostoïevski, Jensen, etc.) ou, au contraire, à quel autre moment se sont joués des ruptures fatales, des changements de perspective ou des abandons théoriques majeurs (le trauma ou le phantasme, l’Éros tout-puissant, le roc du masochisme, la force des pulsions de mort, etc.). C’est ce qui rend le suivi chronologique quasi au jour le jour si pertinent et lui évite de nous lasser. Il fonctionne à plein parce qu’il est pris de haut et mis en perspective : les événements concrets prennent place aux côtés des réflexions et des pensées de Freud, les circonstances biographiques croisent les dilemmes et les spéculations théoriques, les projets sont menés en parallèle des différentes cures analytiques rapportées ou tues, les esquisses et les écrits publiés recoupent les rêves analysés et les actes manqués. Et l’ensemble s’organise en toute rigueur selon l’axe de l’infiltration de la culture et de la pensée françaises chez Freud durant les années d’apprentissage, puis l’approfondissement, qui ne va pas sans distanciation avec certains éléments de cette culture. Au final, on dirait bien qu’Alain de Mijolla s’est trompé sur une seule chose : il est un bon historien, incontestablement parmi les meilleurs de la psychanalyse en France !

Freud et la France est donc l’histoire de tout un pan de notre histoire collective, mais aussi personnelle, qu’on ne peut désormais plus feindre d’ignorer. Nous attendons avec impatience la suite de cet ouvrage archéologique qui jette les bases de la fondation psychanalytique française et annonce de la sorte les plus grands moments à venir des péripéties des différentes écoles et courants, ainsi que des principaux épigones français de Freud.

Gilles Behnam, pour le Mag Philo

 

Gilles Behnam est professeur de philosophie et rédacteur en chef du Mag philo.


1 Citons entre autres Élisabeth Roudinesco, La Bataille de cent ans, Histoire de la psychanalyse en France, 2 vol., rééd. Fayard, Paris, 1994 ; André Bolzinger, La Réception de Freud en France, L’Harmattan, Paris, 1999 et Freud et les Parisiens, Campagne Première, Paris, 2002 ; Annick Ohayon, Psychologie et psychanalyse en France. L’impossible rencontre (1919-1969), La Découverte, Paris, 2006.
2 Signalons notamment parmi cette kyrielle de travaux la centaine de pages décisives consacrées à « La psychanalyse en France, 1993-1965 », in R. Jaccard, Histoire de la psychanalyse, vol. II, Hachette, 1985, Le Livre de Poche, 1985.