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Freud, le retour

printemps 2010

Présentation d'ouvrages

French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis

 

François Cusset, La Découverte, Paris, 2003, 2005.

 

CouvertureL’ouvrage de François Cusset, à la fois historique et conceptuel, cherche à expliquer le statut héroïque de certains penseurs français, comme Jacques Derrida, Jean Baudrillard, Jacques Lacan, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault, Jean-François Lyotard, Louis Althusser, Julia Kristeva, Hélène Cixous, aux États-Unis depuis les années 1960, ainsi qu’à analyser en quoi leur travail a pu influencer les jeunes générations d’intellectuels américains.
La prise de conscience de l’ampleur du phénomène d’héroïsation des philosophes français a lieu en 1999 avec la controverse de l’Américain Alan Sokal et du Belge Jean Bricmont, qui font publier un article pseudo-scientifique empruntant la rhétorique de ce que l’on appelle la French Theory, mais vide de sens. Sa publication permet de dénoncer ce qu’ils appellent l’imposture française dans leur ouvrage Impostures intellectuelles1. Pour eux, les penseurs français – et surtout leur récupération par le monde intellectuel américain en une série de concepts tels que structuralisme, cultural studies, post-humanisme, multiculturalisme, querelle du canon, déconstruction, politiquement correct, etc. – ne sont pas des avancées mais des régressions absurdes et inutiles.
Mais si tel est le cas, pourquoi ces personnages et ces philosophies ont-ils généré un tel intérêt ? Est-ce un engouement passager ou une véritable révolution des modes de pensée ?
Selon Cusset, on peut retracer les origines du mouvement depuis l’exil de nombre d’artistes et d’intellectuels aux États-Unis dans les années 1940-1945, et l’influence qu’ils ont eu après-guerre, en particulier sur le mouvement surréaliste, sur l’existentialisme avec Jean-Paul Sartre, et sur la féminisation de la vie intellectuelle avec Simone de Beauvoir.
Puis, à partir de 1966, ont lieu plusieurs événements clés : le symposium de l’université John Hopkins, la conférence de Baltimore où se nouent des liens entre les participants en marge des débats, la publication de textes clés : Critique et Vérité de Barthes2, Écrits de Lacan3, Les Mots et les Choses de Foucault4.

Dans les années 1970, l’ambiance généralisée de protestation met en lumière le paradoxe de l’université, partagée entre deux missions : éducation générale ou préparation professionnelle. Il faut garder à l’esprit la place de l’université dans la société américaine. C’est un monde à part, isolé géographiquement du reste du monde. Les universités fonctionnent en autarcie, ce qui favorise la constitution de groupes fortement soudés autour d’idées, telles celles de la French Theory, en rupture avec les idées de l’espace public. Ces idées circulent dans des revues, comme Semiotext(e), qui ont une importance considérable et qui popularisent la forme de l’essai-recension (le présent texte en est un exemple) en entretenant une relation ludique aux concepts philosophiques, en réduisant la distance culturelle. Pourtant, cette vulgarisation de la pensée a ses effets pervers, qui font partie des dérives qui seront dénoncées plus tard par Sokal et Bricmont : à force d’être cités, Foucault, Derrida et consorts deviennent assimilés à des produits de consommation, leur pensée est survolée, fragmentée par des étudiants qui peuvent devenir consommateurs, usagers du texte et de la French Theory.
À l’époque du mouvement des droits civiques et de la contre-culture hippie, ces critiques n’affleurent pas encore. La French Theory est une discipline littéraire nouvelle, et non une philosophie, comme en atteste la conférence de 1969 de Foucault intitulée « Qu’est-ce qu’un auteur5 ? ». La philosophie est d’ailleurs absente des disciplines du lycée américain. Elle est traitée comme un type de narration, par les professeurs de lettres. Par conséquent, le genre romanesque se politise, le roman se lit de façon subversive ; il devient le lieu de nouvelles façons de considérer le langage et la société, comme le pan-textualisme : tous les phénomènes culturels peuvent s’expliquer grâce aux (dys)fonctionnements du langage, ou le pan-narratisme : tout discours, toute prise de parole, même non littéraire, est un récit que l’on peut analyser.
Cusset fait ici apparaître avec une grande clarté ce qui rend la French Theory si fascinante : elle pose un questionnement perpétuel, un débat systématique, la possibilité d’une pensée d’opposition dans la démarche critique. Elle suppose la déconstruction du texte, c’est-à-dire le fait de déceler ses vides productifs, ses signes effacés, de reconstruire le concept refoulé, l’« angle mort du texte. » Le monde de l’interprétation s’en trouve transformé.
La théorie trouve de multiples applications : l’utilitarisme, le féminisme, le post-colonialisme…

Puis viennent les années 1980, avec un grand retour du conservatisme (élection de Thatcher en 1979 et de Reagan en 1981). Entre-temps au sein des universités, la French Theory a essaimé une série de nouvelles disciplines universitaires, fédérées sous le terme de Cultural Studies, qui posent la problématique de l’identité et de son énonciateur. On trouve dans les Cult Studs – comme on les a surnommées pour ironiser sur leur statut de quasi-secte – diverses sous-branches : les Subaltern Studies, qui analysent la condition du dominé social et cognitif (qui souffrirait de lacunes dans la connaissance de soi et de son rôle), les Feminist Studies… Le point commun de ces disciplines est de relever de la « querelle du canon », le canon étant une pratique d’exclusion des formes extérieures d’expression de la différence, considérées comme des menaces à l’ordre établi. Le canon est un signe de l’oppression, de la violence de la langue performative, une langue qui, par l’usage des clichés, des appellations péjoratives entrées dans la langue courante, produit ses victimes. C’est ce mode de pensée qui va donner lieu au principe concret d’affirmative action, des mesures qui sont prises pour favoriser les minorités dans leur avancement social, en leur réservant, par exemple, des places dans les universités depuis les années soixante-dix. Mais le contexte conservateur des années 1980 génère aussi un retour de bâton anti-French Theory – c’est ce qu’on appelle les culture wars – où les intellectuels et les artistes d’avant-garde sont sujets de méfiance, voire d’hostilité, voyant notamment réduire les budgets alloués, et où l’ascendant est donné, dans la société, à l’économie de marché et à la force militaire. Les forces politiques de gauche sont rejetées hors de la puissance politique et cantonnées aux campus isolés du reste du monde.
On assiste à l’émergence d’une série de penseurs américains dont le mode de pensée est imprégné de philosophie française. Judith Butler, psychanalyste et féministe, élabore une théorie politique de la sexualité et dénonce l’aspect performatif – c’est-à-dire généré par la parole d’autrui – du genre, ainsi que l’hétérosexualité obligatoire. Gayatri Spivak, post-colonialiste, prône le croisement des luttes de classe, de genre, coloniales, et critique l’impérialisme intellectuel. Stanley Fish, « véritable » star (il apparaît dans des émissions de télé, des documentaires…) est un pragmatiste qui cherche à dégager des normes de lecture. Edward Saïd analyse les rapports entre la culture, la politique, le pouvoir, l’identité, et la dimension intrinsèquement politique de la littérature. Richard Rorty pose les bases de la grandeur du projet américain en ce qu’il suppose une évolution égalitaire vers une société sans classe. Fredric Jameson fait une approche critique de la théorie et de la question postmodernes…
Les années 1980 sont aussi la période où naissent les réseaux électroniques et la mystique d’un contre-monde en ligne, à la liberté d’expression infinie. Deleuze et Guattari comparent Internet au motif botanique du « rhizome6 ». Donna Haraway publie l’article « A Cyborg Manifesto7 », dans lequel elle fait l’apologie d’un devenir-machine éveillant en nous des facultés nouvelles.

La French Theory est à présent normalisée aux États-Unis, où elle est entrée dans les mœurs intellectuelles et les programmes des cours. Elle est pourtant souvent attaquée – mais l’attaque ne contribue-t-elle pas au maintien de l’objet attaqué ? Les Américains ont l’impression que la French Theory explique, comme un oracle, leur pays. Via les États-Unis ou pas, elle influence le monde entier (le Mexique, l’Argentine, l’Allemagne qui est aussi un pays source avec Marx, Hegel et Nietzsche), même si en France même, elle fait dans un premier temps peu d’émules. Elle est même attaquée par Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale, qui impute le désastre de l’école aux dérives de la French Theory, le jeunisme démagogique, l’idéologie spontanéiste héritée de Mai 68 et de ses maîtres-penseurs8. Ce n’est qu’à partir des années 2003-2005 que la France accepte et intègre la French Theory, à travers des traductions d’ouvrages publiés en anglais dix ans plus tôt, l’organisation de colloques…
C’est ainsi que la France redécouvre, un peu étonnée, une French Theory qui pose la question essentielle de la différence comme question politique et philosophique, et qui permet de déchiffrer dans un discours les signes de pouvoir et d’imposition des normes, jusqu’à accéder à une érotique de la pensée.

On pourra aussi consulter avec profit sur la Toile les pages suivantes, qui mettaient en débat différents aspects de l’ouvrage de Cusset : http://etudes.americaines.free.fr/TRANSATLANTICA/4/cusset.html

De même les pages de la revue RRCA (Revue de recherche en civilisation américaine) :
http://rrca.revues.org/index174.html

Juliette Mélia

 

Juliette Mélia est professeur d’anglais.


1 Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997, LGF, Livre de Poche, 2004.
2 Roland Barthes, Critique et Vérité, Le Seuil, Paris, 1966.
3 Jacques Lacan, Écrits, Le Seuil, deux volumes, Paris, 1966, rééd. 1999.
4 Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », Paris, 1966.
5 Conférence donnée en février 1969 à la Société française de philosophie, texte publié dans un recueil posthume : Foucault, Dits et Écrits, Gallimard, 1994.
6 Cusset, op. cit. p. 236.
7 Donna Haraway, “A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century”, in Socialist Review, 1985.
8 « Placer l’élève au centre du système est démagogique » (entretien avec Luc Ferry), Le Monde, 17 avril 2003. Cité par François Cusset, French Theory, p. 330.