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Freud, le retour

printemps 2010

Présentation d'ouvrages

Dictionnaire des orientalistes de langue française

 

François Pouillon (éd.), éditions IISMM-Karthala, 2008.


CouvertureUn magnifique travail qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques des collèges et des lycées. Ce dictionnaire qui comporte 1 000 entrées (mais un index de 10 000 noms) est un outil nécessaire pour documenter l’histoire (et donc l’actualité) du rapport entre l’Occident et l’Orient depuis les temps modernes. Le projet est à la fois ambitieux et paradoxal, puisqu’en plus d’être cette somme de connaissances considérable, dont la constitution est confiée aux meilleurs spécialistes (le nombre de contributeurs est impressionnant, ainsi que leur qualité, les tuteurs et l’équipe rédactionnelle assurant la coordination et la scientificité des collaborations), le dictionnaire – qui est un dictionnaire « critique » et présenté comme tel – s’inscrit en faux contre la pensée d’Edward Saïd. Les quelques pages d’introduction démontrent toute l’ambition et la tenue du projet, qui est d’abord décrit dans ses critères et ses contours : quels noms retenir, quelle périodisation, quelle géographie ? Le choix des entrées engage une réflexion méthodologique et oblige à s’interroger sur la constitution historique de la discipline orientaliste, qui n’existe plus aujourd’hui, morte de ses propres contradictions peut-être plus que des coups de boutoir extérieurs, que l’on peut synthétiser en la figure de Saïd pour qui les orientalistes, quels qu’ils soient (professeurs de langue, interprètes, ambassadeurs, artistes, savants, etc.), étaient simplement le bras intellectuel d’un projet colonialiste et impérialiste. Au mieux, « l’Orient est une carrière ». Il ne s’agit pas ici de nier non seulement la concomitance entre l’expansion coloniale et l’essor de l’orientalisme comme une discipline dont l’historicité est réaffirmée et documentée (notamment par les articles « intellectuels collectifs : les institutions, les revues, etc.), mais aussi la solidarité entre les deux mouvements, et pourtant les deux ne se confondent pas. L’ambition de l’ouvrage est de sortir de toute considération idéologique pour entrer dans une démarche véritablement critique par rapport à cette tradition qui a permis de sauver des textes et des documents, de poser les bases d’un savoir scientifique, de créer une discipline, de sortir de la politique par la philologie et l’érudition. Ainsi, loin de nier l’autre ou de le réduire aux catégories fixées d’avance par la volonté de puissance et l’intérêt impérialiste, l’orientalisme a assuré à la fois la dilatation de la connaissance et sa sécularisation, et la spécialisation. Le dictionnaire ne manque cependant pas de mettre en évidence les conditions politiques de la formation des savoirs et des connaissances, et de décliner les différentes institutions (État, Église), ainsi que les instances de la société civile (les journalistes, notamment) qui y ont pris part. Le projet de décrire ainsi l’orientalisme réel, dans son désordre foisonnant, est donc en définitive utopique, et les auteurs sont parfaitement conscients des manques possibles. Leur choix méthodologique n’en est pas moins affirmé, et magnifiquement mis en œuvre dans les différentes entrées de ce « pavé » qui nous raconte aussi l’histoire de cette ouverture occidentale à l’autre, toujours un peu considéré comme soi dans la mesure où il est ce qui permet de se détacher de soi, de ses idées reçues, de constituer une discipline scientifique et des instruments, universellement valables. À une conception idéologique qui réduit à peu de chose tous ces noms – les uns sauvés de l’oubli des études spécialistes, les autres s’affichant dans les bibliothèques et sur les murs des musées – est opposée une fresque un peu folle, quand les chercheurs et savants donnaient de leur personne et investissaient existentiellement leur objet, au risque de la rencontre. Il en résulte toute une vie grouillante, des couleurs, des géographies étranges, des voyages et des parcours, des découvertes, des paroles et des centaines de documents.
Bien sûr, il n’est pas question de le lire d’une traite, mais il servira dans un contexte précis, pour obtenir des renseignements sur tel ou tel savant ; il ravira aussi le curieux, qui pourra lire au hasard telle entrée et découvrir certaines biographies qui tiennent de l’aventure.

Sylvie Taussig

 

Sylvie Taussig est ancienne élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de lettres classiques.