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La Bioéthique

Automne 2010

Présentation d'ouvrages

La Vie, la mort, l’État : Le débat bioéthique

 

Ruwen Ogien, éd. Grasset, coll. Mondes vécus, Paris, 2009.

 

CouvertureRuwen Ogien est un des plus éminents philosophes actuels sur les questions d’éthique. Il a poussé une réflexion unique en France qu’on peut qualifier de « minimaliste » sur nombre de domaines concrets que pose l’époque contemporaine en matière de gestion de dilemmes éthiques tels que la gestion des corps et des difficultés à effectuer des choix cohérents dans le domaine de la vie et de l’action. Cette position va contre une certaine tradition « maximaliste » où certaines actions ou relations intersubjectives (le suicide, la masturbation, la prostitution, la sodomie, etc.) ont tendance à être jugées immorales même lorsqu’elles ne créent de tort concret à personne, ou du moins à personne d’autre que leurs auteurs ou associés consentants (p. 62). Cette position minimaliste ne voit rien d’immoral dans le suicide, le blasphème, la prostitution, etc. ou dans les pratiques mises en jeu dans le débat bioéthique (le clonage reproductif, la gestation pour autrui, la mort assistée, etc.). Ce minimalisme rejoint dans leurs grandes lignes les positions libérales et libertariennes, notamment celles qui se sont rapprochées, par exemple, à l’occasion du mémoire 1 cosigné par Dworkin, Nagel, Rawls, Scanlon, Jarvis Thomson et Robert Nozick (p. 192) pour défendre le droit au suicide en même temps que le droit d’avorter. Le point de vue intègre ces approches mais les dépasse en s’appuyant d’une part sur certaines implications du principe dit de « non nuisance aux autres » et sur le principe positif de prise en compte égalitaire et « sans paternalisme » des revendications individuelles de chacun (p. 175) 2. Dans La vie, la mort l’Etat,  Ruwen Ogien, après avoir rappelé l’enjeu bioéthique global des débats qui ont cours depuis maintenant une bonne vingtaine d’années, soulève les problèmes qu’un certain nombre de positions, notamment prises en France, mais aussi dans d’autres pays européens, posent de manière insistante et aigüe. 

Ainsi remarque-t-il en préambule que la vie et la mort ne sont pas seulement des questions métaphysiques et morales, mais des domaines précis et concrets « où l’État intervient par la menace et la force, même dans les sociétés dites “libérales” » (p.9).  Si la France a bien le mérite de s’être dotée depuis 1994 de lois dites « de bioéthique » et, depuis 2004, de lois « relatives à la bioéthique », celles-ci n’ont rien « de particulièrement permissif » (p.11). Le livre d’Ogien répertorie avec précision l’ensemble des exclusions et limitations de ces lois tout en décortiquant les fondements et présupposés. D’une part, il relève les principaux repères de l’argumentation interne, souvent relayée par des évocations de leitmotiv scientifiques plus ou moins bien maîtrisés et qui, souvent, servent à masquer des préjugés normatifs (p. 130) ; d’autre part, il met en relief ces présupposés éthiques voire politiques qui conditionnent fortement les options majeures (sur la fécondation in vitro ou le transfert d’embryons par exemple, dont il remarque qu’ils sont limités aux couples hétérosexuels et refusés aux gays, lesbiennes, célibataires, veufs et veuves ou personnes trop âgées). 

Il existe donc bien une position fortement coercitive de la bioéthique actuelle, tant dans le registre proprement politique que religieux. Ainsi Ogien rappelle en citant plusieurs textes les postulats moraux qui tendent à vouloir placer un enfant dans le cadre exclusif d’un couple traditionnel et consentant. De même, il renvoie à divers articles selon lesquels « les évêques veulent peser sur la révision des lois bioéthiques » (p. 12) 3. C’est ainsi que sur la base de principes relevant davantage de la croyance et de l’idéologie que de la science et de la raison, certaines lois rendent possibles une série d’absurdités que quelques affaires dramatiques sont venues illustrer ces dernières années (une femme ne peut interrompre sa grossesse malgré un handicap lourd constaté mais trop tard aux yeux de la loi, une autre femme atteinte d’une tumeur gravissime lui déformant le visage ne peut faire aboutir sa demande d’une substance qui lui ôterait la vie pour la libérer,  un  homme devenu tétraplégique ne peut être assisté pour mourir lors même que, dans un état ultime, il le demande…). Acharnement thérapeutique, menace d’eugénisme, encouragement à la mort, menace des valeurs et remise en cause des « repères fondamentaux » de la société, dévalorisation et désacralisation de la vie, etc. Autant de bonnes raisons de forger la bioéthique comme un fond de commerce moral qui promet de rapporter tant intellectuellement que politiquement et économiquement.

Or, qu’il s’agisse d’une décision finale pour permettre aux personnes en grande difficulté de procréer en pouvant être assistées ou relayées, ou qu’il s’agisse de permettre le choix d’une mort assistée, la réglementation se fait de manière exogène : ceux qui font les frais des décisions ne sont pas les spectateurs neutres et indifférents mais ceux là-mêmes qui sont les plus concernés. Que cela soit porté au devant des instances institutionnelles les plus hautes comme c’est le cas actuellement pour la révision des lois de bioéthique devant être débattues à l’Assemblée nationale cet automne, n’est-ce pas le signe d’une farouche infantilisation des populations, souvent éprouvées voire démunies, mais néanmoins adultes et responsables ?

Reprenant les principes de la philosophie du droit, Ruwen Ogien caractérise d’absurdes les actes criminels que les lois bioéthiques prohibent. En effet, si l’on tient à les caractériser comme crimes, il faut également dire que ce sont des crimes « sans victimes ». Or à défaut de victimes réelles, les partisans d’une criminalisation des actes visés par la loi de bioéthique vont inventer des victimes potentielles. La liste est longue aux yeux des plus conservateurs qui voient des victimes partout. Les notions de procréation et de fin de vie sont propices au développement d’une victimologie abusive (p. 18 à 21). Le livre de Ruwen Ogien s’attèle à la difficile tâche de se libérer de « l’émotion générale » et partant des principes de la philosophie politique, de critiquer la plupart des lois d’encadrement de la procréation et fin de vie comme étant abusivement déresponsabilisantes.

Partant de trois principes philosophiques dérivés de Kant, Locke et J-S. Mill (l’autonomie personnelle, la propriété de soi-même et le consentement mutuel) contre l’encadrement coercitif de la procréation et de la mort, Ogien montre comment ces principes sont contrés
par quatre autres de défense de la coercition particulièrement bien exposés dans un livre
de J-Y. Goffi 4. Ces principes sont la protection des plus vulnérables, la crainte d’une « pente fatale », le respect de la dignité humaine et le caractère sacré de la vie. D’une part, ils visent à contrer les trois principes « libéraux » initiaux en insistant sur le fait que les actes contrôlés par l’État le sont à juste titre dès lors qu’ils ne concernent pas le seul rapport à soi mais à l’autre, notamment le plus démuni (femmes enceintes, enfants nés et à naître, embryons,  personnes âgées, malades, handicapées…). D’autre part, ces quatre principes sont censés pouvoir s’appliquer à tous, malgré les divergences de vues et d’opinions. Ces principes sont assez cohérents selon Ruwen Ogien et résistent assez bien aux postulats libéraux issus du XVIIIe. Ils ne sont pas pour autant imparables et Ruwen Ogien entend bien dans son livre montrer les dysfonctionnements argumentatifs que ces principes attestent, par où sera remise en question l’organisation étatique de dispositifs contraignants sur la vie et la mort.

Dans une première partie plutôt descriptive, l’auteur isole et trie en vue de les évaluer de façon critique les quatre principes relevés ci-dessus. Il accorde notamment une place essentielle à un argument qu’il juge « redoutable » et sur lequel nous nous arrêtons par conséquent plus particulièrement dans le présent compte-rendu, c’est celui de la « pente glissante » ou « pente fatale » (p. 67) et dont les conséquences politiques peuvent être immenses en raison d’une sorte de panique morale (thème par ailleurs cher à Ruwen Ogien). Cet argument de la pente fatale doit toutefois être distingué de deux autres arguments voisins, celui des « cas similaires » et celui de la « règle logique ». Cet argument est philosophiquement et logiquement passionnant car il fonctionne dans les deux voies partisanes : les libéraux remarquent par exemple du côté de la sexualité et de la vie que les interdictions sont initialement légères (l’avortement par exemple) mais vont dangereusement glisser vers une plus grande radicalité (interdiction de la contraception, puis de tous rapports sexuels hors but procréatif). Du côté de la maladie et la mort, ces mêmes libéraux remarquent que l’aide active à mourir est refusée, et que bientôt le suicide sera prohibé et condamné comme par le passé. À l’inverse, les conservateurs se plaignent que sur la vie et la sexualité, on autorise aujourd’hui la contraception et que, demain, la pente glissante entraînera à légitimer l’infanticide. De même sur la mort, ils se plaignent qu’on puisse envisager d’accepter aujourd’hui l’euthanasie pour glisser demain à envisager l’élimination de tous ceux dont la vie ne vaudrait prétendument plus d’être vécue. En fait, ces arguments de la « pente fatale » ou ses deux arguments cousins relèvent de la sophistique et permettent aux législateurs et politiques plutôt conservateurs de produire des paralogismes orientés souvent utiles à certains lobbies (communautaristes, religieux, médicaux ou pharmaceutiques…). Par exemple, invoquant qu’il faut traiter les cas similaires de façon similaire, ces conservateurs poseront que l’infanticide est un homicide. Or, l’avortement notamment tardif consistant à mettre un terme à la vie d’un enfant en gestation, ils en concluront que l’avortement est un infanticide et un homicide (p. 68 à 70). Ogien nous rappelle tout de même que le principal succès de l’argument de la pente fatale, c’est le spectre de la marchandisation (les trafics scandaleux d’organes, celui des mères porteuses comme four à bébés, etc.).

Passant au crible de son évaluation les autres arguments, Ogien parvient à nous montrer qu’étudiés de près, ils ne tiennent pas, les deux premiers étant exploités de façon abusive, les deux autres s’avérant inutiles voire menaçants pour les libertés individuelles. Il ouvre alors une deuxième partie davantage normative qui tentera de conduire le lecteur à considérer que la santé, le mieux-être, voire ce à quoi nous pouvons aspirer en guise de « vie bonne » passe par davantage de libertés individuelles, moins de coercition institutionnelle et un point d’arrêt au paternalisme étatique (p. 99 et sq).

Quatre chapitres scandent alors cette seconde partie plus polémique. Tous traitent de problèmes éthico politiques très urgents. Tout d’abord la question si débattue quoique faussée de l’euthanasie et du suicide assisté. La perspective de sa criminalisation est présentée dans ce qu’elle a d’inconséquent et d’abusif.

L’auteur s’interroge ensuite sur le caractère persistant de la menace qui continue de nos jours à peser sur le choix de ne pas procréer. Pourquoi, alors que les moyens technologiques et scientifiques sont si performants et sûrs, cette liberté peut-elle être dans certains cas encore battue en brèche ? Quelles sont les principales zones de résistance à la libéralisation de ce droit ?

C’est aussi la question de l’assistance à la procréation que scrute ensuite Ogien. Il y décèle une grande dose d’injustice. Le refus d’apporter son aide à des femmes demandeuses d’assistance à la procréation s’enracine la plupart du temps dans des convictions personnelles et des croyances individuelles qui devraient au contraire de façon conséquente permettre la libéralisation de cette assistance.

Enfin issue du problème précédent se pose la question générale de la gestation pour autrui (plus connue comme question « des mères porteuses »). Elle semble posée à total contresens d’une éthique minimale raisonnée. Ogien déconstruit les principaux raisonnements non interventionnistes, contractualistes, d’élargissement de l’adoption et montre qu’une psychologie de mère porteuse, comme ont tenté de l’élaborer Caroline Eliachef et René Frydman, tient mal, tant du point de vue interne - car rien ne permet de voir que le désir d’avoir un enfant génétiquement de soi serait légitime pour des personnes fertiles et illégitimes pour celles qui ne le sont pas (p.184). – que d’un point de vue des implications politiques (sanction par amende voire emprisonnement à des personnes qui auraient fait pourtant le choix pour elles-mêmes, p. 184 et sq.).

Le livre de Ruwen Ogien s’achève sur des considérations proprement politiques, qui demandent s’il peut revenir ou non à l’État de légiférer en ces matières. La question prend nécessairement quelques accents rousseauistes dans la mesure où elle n’a lieu d’être posée qu’à partir du moment où l’État prévient voire menace de peser concrètement sur la vie et la mort par la loi et au besoin par la sanction.

Gilles Behnam, pour le Mag Philo

 


1 « Suicide assisté, le mémoire des philosophes », trad. Cécile Deniard, in Raisons Politiques, 3/2003 (n°11), pp. 29-57.
2 Voir aussi le livre de Ruwen Ogien, L’Éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, coll. « Folio essais ».
3 Stéphanie Le Bars, « Les évêques veulent peser sur la révision des lois bioéthiques », Le Monde, 9 novembre 2008.
4 Jean-Yves Goffi, Penser l’Euthanasie, PUF, coll. « Questions d’éthique », Paris, 2004.