
Bioéthique, curieux vocable composé de termes associés de manière asymétrique. Le vivant n’a guère à faire de considérations morales qui relèvent d’une sphère qui lui demeure étrangère. Mais l’humain, en tant qu’il se déploie dans la sphère éthico-politique de l’histoire, porte nécessairement un regard scrutateur sur le vivant – dont lui-même – ce qu’Aristote déjà, sans nommer expressément encore la bioéthique tendait à poser comme interrogation fondamentale sur la species et l’anima. Que le vivant puisse faire l’objet d’un souci éthique semble devoir s’imposer d’autant plus comme une nécessité qu’il a été mis à mal, humilié et violenté au cours de l’histoire récente comme jamais auparavant. Nous savons en effet que le terme fait son apparition post-seconde guerre mondiale et Nuremberg, du fait notamment des atrocités perpétrées par un régime qui a cherché l’hyper rationalisation industrielle de l’extermination de tout un peuple. Toutefois, comme Didier Sicard nous y invite dans l’interview qu’il nous a accordée, cette origine psycho-historique incontestable s’accorde à une autre raison fondamentale de l’apparition de la bioéthique : « l’extériorisation possible de la procréation », qui aurait constitué un bouleversement considérable dans l’appréhension du vivant.
Depuis les années soixante-dix, les problématiques bioéthiques n’ont eu de cesse d’interroger principalement les sciences médicales, au point qu’on a pu parler de « biomédecine » et « d’éthique médicale », de biotechnologies 1… les interrogations portant essentiellement sur la nécessité impérieuse de mesurer la portée des découvertes les plus récentes sur les greffes et la transplantation, sur la connaissance grandissante des lois génétiques et la fécondation, sur la compréhension affinée des processus de dégénérescence et de mort, sur l’accroissement considérable de la maîtrise de la douleur et les progrès en matière d’anesthésie, etc. Que les questions bioéthiques se soient donc retrouvées au-devant de la scène de la médecine prénatale, de l’embryologie, des dons d’organes etc. était inexorablement inscrit dans le sens même des progrès de l’histoire scientifique accélérée dans la dernière moitié du XXe siècle.
Mais par ailleurs, la bioéthique s’imposait comme un questionnement d’ordre philosophico-politique, nous invitant d’une part à réviser nos catégories et schèmes de pensée du vivant, à réinterroger après Aristote, les Lumières, Kant, l’Utilitarisme, etc. les notions de juste et d’injuste, de permis et de prohibé, de normal et de pathologique… D’autre part, à fonder des principes sur lesquels étayer un droit positif et légiférer. D’où le couplage avec ce qu’on a pu appeler le biodroit et la biopolitique. D’où, depuis les années quatre-vingts, la fondation d’un Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE), puis dans les années 1990 une première législation (lois de 1994) en matière d’éthique du vivant réexaminée tout au long d’une décennie pour aboutir le 6 août 2004 à une loi dite « relative à la bioéthique », à son tour remise en chantier en vue d’une nouvelle révision (depuis 2008-2009, les « États généraux de la bioéthique », et depuis le 20 octobre 2010, l’examen d’un projet de loi à l’Assemblée nationale). Comme l’indiquait déjà le Conseil d’État dans son dossier de conférence de presse du 6 mai 2009, « Comment la loi peut-elle faciliter le progrès de la science et de la médecine, tout en garantissant que ce progrès respectera les principes éthiques fondamentaux, qui comptent parmi les acquis les plus précieux de notre civilisation ? ». Médecins et acteurs divers de la santé, juristes, législateurs, sociologues, économistes, responsables de cultes religieux ou représentants d’obédiences, sans oublier des philosophes ont donc été consultés pour mener à terme cette révision réclamée par l’accélération considérable de la maîtrise du vivant et de conséquences possibles encore insoupçonnées.
De ce point de vue, c’est d’abord un appel à la froide raison, ou si l’on veut à l’entendement comme maîtrise compétente des horizons ouverts par les progrès de la biomédecine, qu’exige toute interrogation bioéthique sérieuse. D’un autre côté, les bouleversements ainsi occasionnés en appellent à l’imagination et à la responsabilité humaines : être capable de se projeter dans des modes de raisonnement mais aussi des modes de possibilité d’existence et de coexistence inouïs, où les frontières du vivant et du non vivant se trouvent totalement déplacées, où celles du naturel et de l’artificiel (organes, prothèses, etc.) s’estompent voire disparaissent. C’est une gageure alors pour le penseur, de tenir ensemble et de laisser librement jouer deux facultés ainsi mises à mal par ce qu’on a pu appeler un « changement paradigmatique du vivant ». C’en est une autre, évidemment étroitement liée, pour le législateur, d’élaborer les règles de fonctionnement permettant à tous la minimisation des risques encourus et la maximisation des profits retirés grâce aux connaissances accrues et aux éventuels « marchés » ouverts (problème par exemple de l’autorisation ou prohibition du don de gamètes/ovocytes, du don ou de la vente d’organes etc.) par un tel changement. C’est l’enjeu crucial de ce qui se trouvera mis en jeu dans cette révision des lois de bioéthique, dont un colloque organisé par la DGESCO les 17 et 18 novembre 2010 2 tentera de faire l’état des lieux, en proposant des directions de recherche, des hypothèses de travail et qui sait, des solutions aux problèmes bioéthiques les plus urgents et récurrents à ce jour.
Gilles Behnam, pour le Mag philo
1 Comme le préconise une note du CCNE d’un rapport du 9 octobre 2008, « on retiendra, par commodité, l’expression de “bioéthique”, dont l’utilisation par le législateur a été critiquée. Le contenu de la notion demeure imprécis. En outre, il entretient une confusion entre les activités de biomédecine et de biotechnologies, le droit et l’éthique ».
2 La direction générale de l’enseignement scolaire dans le cadre du Programme national de pilotage organise un colloque national, État des lieux de la bioéthique du mercredi 17 novembre au jeudi 18 novembre 2010, Université René Descartes-Paris V, 45 rue des Saints-Pères, 75006 Paris.
Rédacteur en chef : Gilles Behnam
Remerciements à : Paul Mathias, IGEN de philosophie ; Philippe Quesne et Brigitte Sitbon-Peillon, professeurs de philosophie
Illustration : Daniel Bour