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La Bioéthique

Automne 2010

Articles

Au-delà de la bioéthique ? Transhumanismes et posthumanismes.

 

On peut définir de deux façons la finalité de la bioéthique. Dans le premier cas, on lui assigne la tâche de définir les limites acceptables à l’intervention sur le vivant : le terme est pris alors dans sa plus grande extension et la bioéthique est l’éthique des biotechnologies. Dans le second cas, on lui demande de préciser les limites acceptables à l’intervention sur l’être humain. Le terme est pris en un sens plus restreint et la bioéthique est alors l’éthique de la biomédecine. Ce qui rapproche ces deux façons de faire est l’accent mis sur la recherche des limites. Elles conviennent donc bien à ceux qui voient dans l’éthique en général un ensemble de normes commandant de faire ou de ne pas faire, assorties de la permission de faire lorsque les normes qui prescrivent ou interdisent ne s‘appliquent pas. Bien entendu, il ne s’agit pas de suggérer que la bioéthique ainsi conçue soit dogmatique : à part une minorité de conservateurs le plus souvent discrédités, ceux qui interviennent dans le débat le font de façon argumentée et raisonnée et sont sensibles aux différences contextuelles.

Cependant, il existe tout un corpus de textes profondément différents : ils développent la thèse selon laquelle le bon usage de la  biomédecine consiste à s’affranchir des limites liées à la constitution organique de l’être humain. Une telle volonté d’affranchissement - ou de transgression - suppose d’ailleurs une approche tout aussi différente des biotechnologies en général : ceux qui la manifestent sont surtout sensibles à la plasticité infinie du vivant et voient dans la nature un champ pour l’expérimentation de tous les possibles, un espace à modifier en permanence de fond en comble plutôt qu’à préserver ou même à maîtriser.

Il s’agit, pour l’essentiel, du programme transhumaniste : les transhumanistes visent la réalisation d’un mode d’existence où les humains « ordinaires » seraient devenus des posthumains. Ils se représentent donc la condition humaine comme essentiellement transitoire. Bien loin d’être une donnée immuable qu’il s’agirait de respecter, elle est radicalement imparfaite et il est souhaitable de la transcender. Il y a, à l’évidence, une dimension utopique dans cette vision des choses. Mais les transhumanistes se distinguent de la plupart des utopistes du passé en ce qu’ils attendent la réalisation de leurs objectifs d’abord - ou peut-être même seulement - de l’avancée des biotechnologies, de la biomédecine et des technosciences en général ; et ensuite - ou même pas du tout - de la reconfiguration de la cité.

Dans la mesure où il est question d’accéder à un mode d’existence posthumain, il est nécessaire de préciser ce dont il s’agit, ce à quoi je m’emploierai dans un premier temps.

En effet, il existe deux façons d’employer le terme qui sont réellement différentes. Pour certains auteurs, la posthumanité est une perspective ouverte par l’épuisement du paradigme humaniste classique. C’est le cas, par exemple, chez l’Italien R. Marchesini qui définit le posthumanisme comme la fermeture de cette parabole culturelle particulière connue sous le nom d’humanisme 1 . Selon lui, le paradigme humaniste se caractérise comme suit : l’homme est une entité autosuffisante séparée du reste du monde ; un être qui ne fait pas partie du genre humain est un simple moyen pour la construction de celui-ci ; cette construction est, au demeurant, une auto-construction : l’homme est, en effet, la mesure de toute chose, ce qui signifie qu’il n’existe pas de normes ou de limites internes à sa propre institution ; en accédant à la culture, l’être humain dépasse ses racines animales, etc. 2. À cette illusion d’insularité, à cette glorification d’un sujet monadique, R. Marchesini oppose une pensée de l’hybridation, de la contamination ou de la subjectivité dialogique. L’humanité se construit dans et par une rencontre permanente avec ce qui n’est pas directement elle : l’animalité et le monde des objets, des procédés et des procédures techniques. À une pensée de l’identité où le même ne fait rien d’autre qu’advenir à lui-même, il veut substituer une pensée de l’altérité où c’est l’autre qui suscite la constitution de soi. En un sens, son posthumanisme peut être qualifié de culturel : la condition posthumaine est celle d’une humanité réveillée de son rêve héroïque d’autoconstitution identitaire et devenue consciente de la solidarité qu’elle entretient avec le monde non-humain (l’anthroposphère ne se constitue pas indépendamment de la tériosphère et de la technosphère). En un sens, la notion de "posthumain" joue chez R. Marchesini un rôle analogue à celle de "cyborg" chez D. Harraway : seuls les naïfs s’imaginent que chez cette dernière, le cyborg soit simplement un être humain qui a reçu des greffes de parties mécanique. Il s’agit en réalité d’un hybride bien plus radical : "le cyborg est texte, machine, corps et métaphore" 3. De la même façon, le posthumain de R. Marchesini n’est pas une créature du futur, destinée à accomplir l’homme - ou à lui succéder : c’est une métaphore pour signifier la défiance à l’endroit d’une image autarcique et figée de l’être humain 4.

S’oppose à la conception qui vient d’être exposée celle qui fait de la condition posthumaine le statut des êtres humains qui ont choisi d’aller outre les limites biologiques actuellement tenues pour inéluctables : les transhumains sont alors ceux et celles qui sont en chemin vers cette nouvelle condition. Pour bien comprendre la différence, il faut se référer à celui qui a créé et mis en circulation le terme  « transhumanisme ». Il s’agit du britannique J. Huxley 5 dans un texte de 1957 intitulé "Transhumanism". Comme son compatriote H. Spencer au siècle précédent, J. Huxley estime qu’il existe un sens de l’évolution biologique : celle-ci est un processus opérant de lui-même et faisant venir à l’existence au cours des âges une toujours plus grande variété et des  niveaux toujours plus élevés d’organisation. Ce processus est simple et continu ; cependant, on peut y distinguer trois phases : le moment inorganique-cosmologique, le moment organique-biologique, le moment humain ou moment psycho-social. Au terme de cette évolution, l’univers est en train d’accéder à la conscience de lui-même, à travers ceux des êtres humains qui sont les plus lucides. On peut dire que l’humanité a reçu la mission de prendre en charge l’évolution elle-même et de lui imprimer une nouvelle direction en lui conférant un surcroît de conscience. J. Huxley nomme  « transhumanisme » cette nouvelle foi et la définit comme suit :  « l’homme reste l’homme, mais se transcende lui-même, en réalisant de nouvelles possibilités de sa nature humaine et au profit de celle-ci » 6.  C’est donc un transhumanisme que l’on pourrait qualifier d’évolutionniste : il ne cherche pas à marquer quelque rupture que ce soit avec l’humanisme classique ; bien au contraire, il prétend achever celui-ci, c’est-à-dire le porter à son accomplissement. C’est pourquoi un posthumaniste culturel comme R. Marchesini est extrêmement critique à l’égard du transhumanisme évolutionniste. Pour lui, cette entreprise reste tributaire d’une forme d’essentialisme anthropocentré : elle vise à réaliser par la technoscience une essence humaine prédéterminée, quand bien même cette essence consisterait à transcender toute forme prédéterminée de sa propre réalisation. Cependant, il est simpliste de se représenter le transhumanisme évolutionniste comme un ensemble homogène de thèses indifférenciées. J. Huxley, par exemple, voit la poursuite de l’évolution comme l’accomplissement de possibilités inhérentes à l’être humain, pas comme un saut au-delà de la nature humaine : elle permettra l’humanisation complète de l’homme en prenant, pour l’essentiel, la forme d’un processus culturel et non pas biologique 7. Certains de ceux qui se rattachent au transhumanisme évolutionniste sont beaucoup plus audacieux que lui : comme S. Young 8, ils plaident en faveur d’une "superbiologie", d’une biotechnologie encore émergente qui soignera les maladies, développera les capacités humaines et, ultimement, triomphera de la mort au cours du siècle qui commence, déjouant ainsi les plans d’une marâtre nature qui nous a programmés pour la destruction après que nos gènes ont été passés à nos successeurs. Comme R. Kurweil 9, ils pensent qu’il sera bientôt possible de scanner le cerveau humain et de transférer son contenu sur un support non-biologique, à  tous égards plus performant que le fragile wet-ware dont nous a dotés l’évolution. Comme M. More 10, ils s’impatientent devant l’ignorance agressive qui inspire le principe de précaution et qui peut être fatale pour le futur.

Il est tentant de considérer les transhumanistes évolutionnistes comme de doux rêveurs (S. Young est un musicien) ou comme des savants fous (R. Kurzweil est un informaticien de premier plan) ; on serait cependant bien avisé de les prendre au sérieux : ils expriment, à tout le moins, un très actif et très puissant imaginaire des technologies 11. Certains, en France, ont bien compris ce qu’il en est : M. Besnier, J.-P. Dupuy, D. Lecourt, M. Maestrutti, Y. Michaud. Il est révélateur qu’aucun d’entre eux ne soit un bioéthicien au sens académique du terme.

Jean-Yves Goffi

 


1 R. Marchesini, Il Tramonto dell'uomo. La prospettiva post-umanista, Bari, Dedalo, 2009, p. 5. Il présente de façon assez compacte dans cet ouvrage des analyses développées à loisir dans son monumental  et foisonnant : Post-human. Verso nuovi modelli di  esistenza, Turin, Bollati Boringhieri, 2002.
2 Il s'agit là d'une sorte de type idéal de la subjectivité moderne : on pourrait attribuer - leur très grande généralité facilite d'ailleurs cette attribution .... - les thèses qui viennent d'être énumérés par R. Marchesini à Pic de la Mirandole, Bacon, Descartes, Kant, etc.
3 D. Harraway, Des Singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2009, p. 370.
4 Avec cette différence toutefois que chez D. Harraway, le cyborg est une métaphore pour la dénaturation, alors que pour R. Marchesini, l'homme est  « totalement immergé dans la nature » (Post-human. Verso nuovi modelli di  esistenza, op. cit., p. 84).
5 J. Huxley, (1887-1975) est le petit-fils de T.H. Huxley (1825-1885)  - surnommé "le bouledogue de Darwin" ; il est le frère de l'écrivain A. Huxley (1894-1963). Biologiste de formation et vulgarisateur de talent, il a défendu une version non-raciste de l'eugénisme et a été le premier directeur de l'Unesco.
6 "Transhumanism" in New Bottles for New Wines, Londres, Chatto & Windus, 1957, p. 17.
7 "Evolution, cultural and biological" in New Bottles for New Wines, op.cit., pp. 88 et 91.
8 S. Young, Designer Evolution. A Transhumanist Manifesto, Amherst, Prométheus Books, 2006.
9 Voir l’interview de Ray Kurzweil :
http://entretiens-du-futur.blogspirit.com/archive/2007/12/02/humanite-2-0-la-bible-du-changement.html

10 Lire aussi l’article de Max More: www.maxmore.com/perils.htm
11 Ce qui les rapproche, en effet, c'est leur posture technophile. À ce sujet, on ne peut que déplorer le nouveau lieu commun qui consiste à proclamer obsolète la distinction entre technophiles et technophobes.