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Un livre de Monique Castillo
« Regarder la citoyenneté du point de vue du monde, et non du point de vue des nations » constitue le défi qu'il revient aux contemporains de relever. Monique Castillo propose dans un ouvrage concis de suivre les grandes lignes de ce changement de perspective.
Partant de la polysémie des termes « nature » et « naturel », elle en montre l'usage par rapport aux notions antiques de cité, de citoyen et de citoyenneté. La sphère du Politique est une invention grecque (Aristote, Les Politiques, livre I, ch. 1), désignant un espace spécifique autre que celui de la dimension affective et intime, différent de la vie privée, non spécifique à la famille (D. Schnapper, La Communauté des citoyens, Gallimard, 1994).
Or, la citoyenneté fait question d'une façon nouvelle : l'évolution des pôles scientifico-technologiques est devenue si rapide et si avancée que ses principaux acquis se répandent partout dans le monde et semblent ne plus suivre les vieilles délimitations géographiques et les habituels repères historiques et politiques. Ce sont les « technostructures » de J.K. Galbraith qui jettent les bases de son Nouvel État industriel (1964). Une nouvelle échelle internationale de l'espace public induit une nouvelle extension de la citoyenneté. Ainsi J. Habermas distingue-t-il la « nation des citoyens » d'une communauté de destin « marquée par une origine, une langue et une histoire communes » (« La Nation, l'Europe et la démocratie », Revue Cultures en mouvements, mars 2001, p. 16). Le terme « espace public » quant à lui atteste de la priorité accordée aux relations de communication et d'échanges qui structurent les espaces nationaux aussi bien qu'internationaux.
C'est le concept de Souveraineté qui a désormais mauvaise presse, au moment même où l'internationalisation et la mondialisation rendent urgente la mise en question de la citoyenneté. Demain le citoyen sera-t-il sans État, un citoyen du monde ou tout du moins de la société civile ?
Si les États-nations ont été à leur époque les promoteurs de l'industrialisation et de l'enrichissement de leurs peuples, la prospérité s'élabore désormais à une autre échelle de mesure, et l'on parle alors de « civilisation de l'information » ou, dans un sens de nouveau monde, de « noosphère ».
Demeurent le risque et la menace de mort, la guerre. Elle reste le fait d'une décision politique et vise à prendre place dans le monde « pour y jouer un rôle » (Clausewitz). Paradoxe : la mondialisation s'accompagne d'un accroissement du nombre des États souverains, qui accèdent ainsi à l'indépendance et à la légitimité politique. Mais cela suppose « le droit de s'armer et de se défendre, d'affirmer une volonté et une personnalité politiques ».
Se trouve ainsi posé le problème du civisme. La cité a besoin de permanence et de stabilité, ce que les constitutions devront s'évertuer à lui garantir. Mais la puissance étatique ne devra pas se contenter de maintenir l'harmonie en se plaçant au-dessus des factions : il faudra que les forces multiples et rivales se combinent, et que « sur la base même de leur corrélationnel puisse être fondée une organisation étatique durable et permanente » (R. Carré de Malberg, Contribution à une théorie générale de l'État, Sirey 1920, tome I, p. 198).
Dès lors, ce qu'on appelle aujourd'hui « le déclin » ou « la crise » du civisme recoupe à la fois la démobilisation et l'abstention politiques et les multiples formes « d'incivilités » dirigées contre les biens, les personnes et les valeurs. Mais aussi et surtout le fait que les projets de vie et de réussite prennent un caractère très « privé ». La crise de la citoyenneté est celle des valeurs et des finalités que l'association devenue aujourd'hui réellement cosmopolitique choisit de poursuivre. Monique Castillo prend acte de l'évolution libérale et néo-libérale de la société, inaugurée certes depuis Smith, mais attestée aussi comme rupture entre le projet de Rousseau d'une modernité vertueuse à l'antique, et le divorce prononcé par Benjamin Constant entre les Anciens et les Modernes. Dans son discours De la Liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819), il écrivait déjà que « le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances [...] l'indépendance individuelle est le premier des besoins modernes. En conséquence il ne faut jamais en demander le sacrifice pour rétablir la liberté politique ». C'est pourquoi, selon Monique Castillo, « ce qui retient l'attention, quant au statut de la citoyenneté, c'est le déplacement de la notion d'espace public. ». Le sens politique de vie en commun cède le pas au sens économique des relations et des échanges marchands et financiers, et l'intérêt public le plus naturel n'est que l'ensemble des concordances des intérêts privés.
Il n'en demeure pas moins que l'espace public garde pour juges et témoins les citoyens eux-mêmes. La « publicité politique » (Kant, Projet de paix perpétuelle, Appendice II) contraint à donner aux objectifs politiques une forme universelle, et garantit la distinction entre une souveraineté républicaine et une souveraineté despotique (qu'elles soient de formes autocratique, aristocratique ou démocratique). De même pour la volonté générale d'une paix mondiale : elle doit être universalisable. Une citoyenneté cosmopolitique doit alors permettre, grâce notamment aux droits de l'homme, une citoyenneté suprême et universelle de cosmocitoyens en tant que membres de l'humanité.
Au total, ce livre est un bilan fiable et assez exhaustif de la question de la citoyenneté. Il a les avantages mais aussi les inconvénients de sa brièveté : il condense avec rigueur et précision le trajet historique du concept et en restitue les principales perspectives philosophiques, sociales et politiques, aussi bien antiques que modernes et contemporaines. Mais certaines approches appelaient des commentaires plus approfondis. On aurait ainsi aimé quelques repères historiques mieux découpés, quelques documents d'archives intercalés entre les parties, et même quelques textes essentiels placés directement sous le regard du lecteur, en guise de soutien. Mais cela restait une gageure de réussir en quelque soixante-deux pages à synthétiser cette immense question de la citoyenneté, et la tâche est pour l'essentiel très largement accomplie.
Gilles Behnam
CASTILLO Monique. La Citoyenneté en question, Ellipses, 2001
En complément
On pourra lire dans la même collection aux éditions Ellipses Le Pouvoir, d'Alain Lagarde.
www.ac-nantes.fr/
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