Citoyenneté - Esclavage
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Abolition et persistance de l'esclavage
Nous ne connaissons plus directement et concrètement l'esclavage - et c'est heureux - mais nous ne pouvons pas pour autant l'oublier. D'abord parce qu'en France, c'est seulement depuis 1848 que le décret de Victor Schœlcher (www.ac-versailles.fr/) a stipulé son abolition (perso.wanadoo.fr/yekrik.yekrak/). C'est aussi seulement depuis 1948 que l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme (www.unhchr.ch/), adopté par l'ONU, le condamne sous toutes ses formes, et sans réserve.

En revanche, nous connaissons indirectement, via l'histoire, ce que marquent ces dates, ce qu'elles abolissent : l'inhumanité d'une pratique séculaire d'exploitation de l'homme par l'homme, l'atrocité d'une humiliation perpétrée durant des siècles. Mais nous connaissons aussi, malheureusement, les détournements et travestissements actuels que certains régimes ont fait subir à l'esclavage, et qu'ils ont ainsi réussi à conserver. Une nouvelle forme d'esclavage est venue s'ajouter à celles qui sont traditionnellement évoquées et dénoncées, forme d'autant plus redoutable qu'elle s'appuie sur la misère à grande échelle, et qu'elle est condamnée à vivre en clandestinité quasi totale.

L'esclavage, qui ne nous est plus donné à observer immédiatement, doit être alors reconstruit. Essayer de saisir ses principales constantes permet de le voir comme un processus certes unifié, mais élaboré à différentes périodes de l'histoire, en fonction de particularités et de circonstances variées. Car, s'il est possible de dégager une unité conceptuelle de l'esclavage, c'est toujours en partant de la diversité des époques et des événements du passé humain. Quelques grandes périodes peuvent alors jalonner ce passé en renvoyant à des structures d'esclavagisme spécifique : l'esclavage antique sous ses formes égyptienne, grecque, romaine, la déclinaison seigneuriale en servage à l'époque de la francisation médiévale, l'esclavage moderne lié à la grande colonisation et à la christianisation des Amériques.
Les leçons de l'Histoire
C'est donc toujours sous une forme historiquement et géographiquement éloignée que l'esclavage nous est connu, et nous ne sommes déjà plus du tout dans les mêmes situations que Locke, Montesquieu ou Rousseau lorsqu'ils problématisaient l'esclavage. Même si l'esclavage ne leur était physiquement pas très proche, il devenait au fil du siècle de plus en plus palpable, notamment du fait de l'accroissement des importations et de la consommation de produits exotiques.

Le risque de cette approche de l'esclavage comme trait spécifique de civilisation, c'est de nous fixer sur l'étude du passé esclavagiste pour lui-même et lui seul, et de nous détourner, d'une part, des nouvelles formes d'esclavage apparues récemment, d'autre part, des formes anciennes qui sous d'autres traits persistent. Cet aveuglement à ce qu'on nommera des formes actuelles d'esclavage peut avoir bien des raisons, dont les principales seraient le manque de courage et la paresse à questionner de façon critique les résidus de pratiques esclavagistes. Il est vrai qu'étant condamnés à considérer l'esclavage à partir des leçons de l'histoire, nous nous trouvons amenés à penser l'esclavage d'aujourd'hui par analogie. C'est à la fois embarrassant et critiquable, le mode de pensée analogique ayant tendance à confondre plus qu'à clarifier. Pourquoi donc vouloir à tout prix rapprocher et comparer un esclave noir des Antilles françaises du XVIIIe siècle et un ouvrier sous-prolétarien de l'Europe du XXe ? D'un autre côté, à défaut d'une expérience directe et originale de l'esclavage, -cette mise en parallèle semble légitime pour étudier l'esclavage dans ce qu'il aurait de structurel, de durable et de « résistant » , car certaines égalités de rapports existent bien entre eux, notamment leur impuissance à se choisir de façon autonome et à s'extirper de la servitude.

Si, dans un premier temps, le détour via l'histoire et quelques-uns de ses principaux repères s'avère -nécessaire, il est peut-être plus judicieux dans un deuxième temps de souligner les formes contemporaines plus insidieuses de l'esclavage, et d'essayer d'en dégager les principaux ressorts.
L'esclavage antique et le servage
Tout d'abord, remarquons que l'esclavage pratiqué par les sociétés antiques était radical sous plusieurs rapports.

En premier lieu, il était général dans deux sens : il était massif, et la part proprement dite des citoyens libres dans la cité « démocratique » grecque était restreinte (Finley, 1976, p. 60). Il était du même coup polyvalent, les esclaves ayant une valeur économique d'autant plus précieuse pour l'oisiveté des citoyens qu'ils pouvaient être placés à peu près dans tous les domaines exigeant l'exécution de tâches manuelles ou mécaniques.

Ensuite, l'esclavage était « institué », et ses membres formaient une classe dotée de ses propres traits distinctifs. Aristote lui-même laisse fuser des considérations sur le physique plutôt massif et brutal, sur la non-disposition au langage articulé, sur l'absence d'autonomie voire de moralité (Les Politiques, I, 4 à 7 notamment). Dès lors, certaines attributions et fonctions leur revenaient « par nature », notamment les travaux qu'on aurait pu confier soit à des animaux, soit à des machines si elles avaient été suffisamment perfectionnées.

Dans de telles conditions, il ressort que l'esclavage était une structure articulée selon trois axes :

  • Naturaliste, où le corps de l'esclave était d'abord et essentiellement - et non accidentellement - habité d'une âme servile.
  • Économique, puisqu'il demeurait hors commandement et hors pensée, dans la sphère de la production et du travail pénible.
  • Éthique et politique, où, en conséquence de la psychologie même de l'esclave et de ses dispositions à travailler, une place et un statut dégradés, sans responsabilité ni rôle actif de premier plan, lui étaient réservés.

Mais tout cela reste propre au monde grec. Dès la Rome antique, des changements majeurs opèrent. Ils vont à leur tour être modifiés de façon radicale lorsque le christianisme s'installera. Sa conception universaliste de l'homme, de tous les hommes égaux devant le Dieu et rachetés par le sacrifice du Christ, aurait pu ou dû balayer l'esclavage. Loin de l'avoir fait, elle va plutôt contribuer à faire passer l'Occident médiéval d'un système esclavagiste à un système féodal. Les notions de serviteur et de serf se substituent à celle d'esclave. Or, le servage a évidemment des points communs avec l'esclavage, mais aussi des différences souvent notées : des terres sont octroyées aux serfs, auxquelles ils seront attachés, ils peuvent fonder une famille et partiellement transmettre leurs biens. Il appartiendrait aux historiens de marquer dans le détail les conséquences de telles différences. Mais, pour le propos qui nous intéresse, c'est la similitude de structure qui doit être relevée : les serfs comme les esclaves sont sous tutelle, les uns comme les autres se voient refuser l'accès aux conditions de l'autonomisation, notamment à l'éducation de leur âme. Les trois axes que nous relevions précédemment semblent être encore au fondement de ce rapprochement. Le serf est évalué et calculé sous le triple rapport de son âme, de son rang et de son utilité.
L'esclavage moderne et la traite des Noirs et sa codification
Mais pour nous autres trop tard venus à cette question de l'esclavage, la forme la plus consacrée et exécrée à la fois, le paradigme de l'esclavage dans ce qu'il a de plus avilissant, ce n'est ni l'esclavage antique, ni - le servage médiéval, c'est -celui que nous appelons moderne, et qui s'organise vers la fin du XVe siècle pour persister au moins jusque vers la fin du XIXe siècle, voire selon certains témoignages durant le XXe.

La soudaineté du phénomène est à l'image des grandes découvertes qui se doublent de la conquête du Nouveau Monde. À l'évangélisation va très tôt s'ajouter un calcul ; elle rationalisera le recours massif aux Noirs africains (gallica.bnf.fr/), et le codifiera. La dimension de cet esclavage va s'accompagner d'un racisme conquérant, et va servir au renforcement des réflexes les plus ethnocentriques. Malgré le mouvement centrifuge, l'Occident chrétien renforce sa position dominante et entame un galop colonisateur. On estime que, sur trois siècles, une vingtaine de millions d'Africains seront déportés, dans des conditions d'une totale inhumanité, vers des destinations qu'un très grand nombre n'atteindra jamais, destinations d'asservissement maximal et d'humiliation constante.

L'Angleterre, grande puissance industrielle et coloniale, abolit l'esclavage en 1833, suivie en 1848 par le secrétaire d'État aux colonies, Victor Schœlcher, qui rédige le décret proclamant son abolition.

Ces trois siècles résument à eux seuls ce qu'aura été l'horreur esclavagiste : un véritable génocide à très grande échelle, celui du peuple africain, que l'Occident chrétien et l'absolutisme royal -ont organisé durant cette période.

Symboliquement il sera évidemment remarquable qu'un siècle après Victor Schœlcher, l'ONU adopte l'article 4 de la Déclaration universelle des droits de l'homme : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes. »
L'esclavage aujourd'hui
Pourtant, malgré la solennité et la rigueur impérative et prohibitive de cet article, les droits de l'homme seront encore bafoués du fait du développement de nouvelles formes d'esclavage.
Plus aucun régime ne pouvant se réclamer du droit et en même temps inscrire ouvertement l'esclavage dans son programme et sa pratique, tous en théorie l'abolissent. D'une certaine manière, ils tiennent parole, et ce nous semble être le trait le plus insidieux de l'esclavage actuel. En effet, même violents à l'extrême, même au comble de la corruption et de l'injustice, même lorsqu'ils pratiquent clandestinement la torture ou l'extermination, les régimes les plus durs persistent à abandonner les formes traditionnelles de l'esclavage. C'est comme s'ils attestaient, par la débauche et la surdétermination de leur violence, qu'ils avaient déjà réduit en esclavage, par conditionnement et endoctrinement, tous leurs membres. Ils n'ont pas même à défendre, à revendiquer ou à justifier l'esclavage, encore moins à l'organiser puisque, de fait, et grâce aux ressorts de la propagande et du fanatisme, ils sont déjà à part entière, mais en toute discrétion et impunité, des mises en pratique de cette forme radicale d'oppression et d'exploitation.

Cette approche vaut éventuellement pour les systèmes réputés totalitaires, sous réserve qu'on accepte de caractériser l'esclavage par le fait d'annihiler la liberté et la volonté d'autrui à n'importe quel prix, y compris celui de son enrôlement et de son endoctrinement forcés, de son emprisonnement, de sa souffrance et de sa mort.
Mais qu'en est-il des autres types de gouvernements, au premier chef de ceux auxquels nous appartenons, les régimes réputés de liberté, les démocraties modernes ? La question se justifie d'abord parce que ces pays sont les concepteurs juridiques et politiques de l'autonomie du vouloir, de la liberté et de l'égalité. Ce sont eux qui ont décrété l'esclavage aboli. Nous sommes alors évidemment en droit d'attendre d'eux qu'ils donnent l'exemple, et notamment les preuves qu'en leur sein il n'y a plus trace du moindre esclavage. Ensuite - mais ces raisons ne sont peut-être historiquement que conjoncturelles et donc très provisoires - ces pays sont ceux qui de nos jours triomphent, et le modèle de liberté qu'ils proposent semble toujours résistant et très vivace.

Or, qu'en est-il vraiment de l'esclavage dans nos démocraties ? Et hormis des cas totalement inégaux et clandestins de comportements esclavagistes envers des enfants ou des jeunes femmes étrangères réfugiées, n'y a-t-il pas des formes beaucoup plus détournées - perverties - de l'esclavage ?

À la grande différence de l'esclavage ancien et moderne, l'esclavage contemporain est donc condamné en droit. Se trouvant en pleine illégalité, il ne lui reste plus qu'à disparaître ou à se transformer. De nombreux signes attestent que c'est la deuxième issue qu'il a empruntée. Certes, cela met en jeu une certaine vision de la nature humaine, plutôt réaliste voire pessimiste, selon laquelle la violence subsiste au cœur de l'homme, et que le désir d'opprimer, de s'approprier et d'exploiter l'autre homme est toujours opérationnel.

Si l'on veut bien retenir que l'esclavage commence par un processus discriminatoire, nous devons conclure que le sexisme, le racisme, la xénophobie en sont des manifestations « en puissance », pouvant produire en acte des situations apparemment éloignées de l'esclavage, mais en fait structurellement très proches. De même, si l'on considère l'élément constitutif de l'esclavage - le mépris de l'autre homme, parfois poussé jusqu'à l'humilier et lui refuser, en même temps que toute dignité, toute humanité et toute liberté -, nous devons tenir pour une de ses formes déviées le travail des enfants, l'organisation industrielle de la production et de la consommation de la drogue, de la prostitution et de la pornographie. Ce par quoi l'on dresse l'amer constat que l'article 4 de la Déclaration adoptée par l'ONU est constamment bafoué : précisément, l'esclavage n'a été aboli que sous certaines formes (et non sous « toutes », comme l'article le stipulait) et qui plus est, il s'est trouvé capable d'inventer de nouveaux moyens sophistiqués de développement. Il n'en est devenu que plus redoutable, non pas qu'il produise de pires pratiques que celles commises par le passé (que pourrait-on imaginer et inventer de pire !), mais parce que, très sournoises, ces pratiques, même lorsqu'elles sont dénoncées (ce qui est loin d'être toujours le cas) continuent d'avoir cours (nous semblons y être habitués), sous prétexte qu'elles coïncident avec une certaine propension naturelle de l'homme à vouloir dominer son prochain par n'importe quel moyen.
Caractéristiques des deux grandes formes d'esclavage
Distinguons maintenant entre les deux principaux modes d'esclavage :

  • Les esclavages antique et moderne, qui jouissaient d'une certaine impunité parce qu'ils bénéficiaient d'un statut juridique (code) et politique. Ils posaient certes problème aux moralistes et aux philosophes, leur légitimité se trouvant alors contestée (ce qu'elle sera précisément au long du XVIIIe siècle), mais ils demeuraient parfaitement « légaux » et se trouvaient notamment justifiés pour des raisons économiques.
  • L'esclavage actuel, qui est une dérivation ou une perversion des précédents. À défaut de pouvoir réduire directement et ouvertement en esclavage, on le fait via des instruments détournés qui tous convergent vers l'annihilation de la volonté, tendent à extirper de l'individu les moyens de la distance et de l'analyse critique, l'amènent à ne plus pouvoir exprimer et assumer un désaccord, à ne plus savoir dire non de manière fondée et réfléchie. L'esclavage contemporain est au sens kantien la perpétuation de la tutelle, mais sous des formes si insidieuses que l'être humain ne parvient plus à discerner la moindre raison d'essayer de s'en affranchir. C'est, si l'on veut, une résurgence des pires formes d'obscurantisme, ou la sortie régressive des Lumières !

Arrêtons-nous avant de conclure sur cette nouvelle forme d'esclavage, et essayons d'en retenir les rouages principaux.

En plus du caractère illégal des pratiques actuelles d'exploitation (www.unhchr.ch/), remarquons leur profonde et constante immoralité. Leur trait commun est le refus - certains diraient le déni - de reconnaissance d'autrui. Sur le fond, avant même la liberté, c'est l'égalité qui se trouve niée par l'esclavage. Certes parce qu'elle peut représenter un danger économique et une menace réelle de « changement de régime » et de répartition des richesses et des privilèges, mais aussi parce qu'elle affole en rapprochant, c'est-à-dire en problématisant à nouveau toutes les différences et toutes les séparations qui avaient servi à organiser - sur un modèle assez manichéen - l'ensemble de notre vision du monde et de notre société. Voilà pourquoi les résurgences esclavagistes essayent de maintenir et de rénover à n'importe quel prix des lignes séparatrices nettes, de restaurer d'anciennes distinctions ou d'en inventer de nouvelles. Ce qui est alors en jeu, c'est la constitution d'un pouvoir qui procède d'un jugement selon lequel, même en démocratie, le principe de la relation à autrui est aristocratique et fonctionne non d'égal à égal, mais selon une ligne verticale fortement hiérarchisée, de maître à élève, à disciple, à esclave. Il est du reste remarquable que dans ces différentes déclinaisons de la relation « d'autorité », seule la figure et le nom du maître demeurent immuables. La persistance d'un esclavage travesti dans nos sociétés démocratiques modernes s'expliquerait alors comme étant la plus fine forme que parviendraient à prendre les anciennes structures oligarchiques pour perdurer.

Il faut ajouter que toutes les formes esclavagistes ont en commun un mode de fonctionnement extrêmement négatif de rejet et de mépris d'autrui ; mais, en même temps et proportionnellement, de recherche et de dépendance vis-à-vis de lui. Il n'est pas si sûr qu'ayant la possibilité de choisir entre une « chose » et une « personne », le maître, tel celui de Jacques le Fataliste, choisisse la chose. Au contraire, il est à parier qu'il optera pour le maintien de sa domination (cela, il ne saurait de lui-même et par lui seul y renoncer) sur « quelqu'un ». Une dialectique sourde reste encore à l'œuvre qui, pour des motifs fondamentalement divergents, voire opposés, en tout cas toujours complexes, pousse malgré tout les hommes les uns vers les autres. Mépris et refus de la figure de l'autre homme, d'autant plus humain qu'il est différent, mais en même temps recherche de cette altérité pour solidifier sa propre identité et pour se convaincre de sa supériorité.

La plupart des pratiques contemporaines assimilables à de l'esclavage gravitent autour d'un même centre qui est celui de l'argent. C'est par référence à la richesse que se constituent les formes supérieures de l'autocratie, et en fonction d'elle que s'organisent et se disposent celles de la servitude. L'autodétermination devrait bien être un principe directeur de l'existence individuelle aussi bien que collective. Mais elle supposerait alors de pousser à l'extrême une réelle autonomie non seulement de la volonté mais aussi de l'existence concrète, notamment de celle qui passe médiatement par le besoin et la nécessité de travailler et de subsister. Tant que des possibilités d'échange inéquitables demeurent, tant que des formes de tromperie dans le commerce des hommes persistent, les principes fondateurs de l'esclavage subsistent et menacent de faire s'effondrer tous les acquis en matière de droits de l'homme, de faire « bégayer » l'histoire, et de l'agonir d'injustice. John Rawls (membres.lycos.fr/nrub/) insistait sur les exigences économiques et technologiques contemporaines, et il lui paraissait fondamental que la société s'ordonne sur des critères fiables d'efficacité. C'était seulement par ce biais qu'il concevait que des inégalités puissent garantir et améliorer la justice en favorisant l'intérêt de tous, y compris des plus faibles et des plus démunis. Mais un principe absolu devait être placé au fondement d'un tel système pour garantir la justice : que ces inégalités restent accordées « avec la liberté égale pour tous et une juste égalité des chances » (Rawls, 1971, § 26). Une éradication réelle de l'esclavage devra donc passer par trois exigences majeures : en premier lieu, une haute moralisation des sujets, et notamment une reconnaissance définitive et universalisée de l'humanité d'autrui, une découverte et une acceptation de son humanité du fait même de son altérité ; en deuxième lieu, une profonde compréhension et une parfaite maîtrise de ses propres passions en vue de se mettre à l'abri des tentations de maîtrise et/ou de servitude volontaire ; enfin, des conditions de subsistance suffisantes, confortables et sécurisantes pour tous, sans distinction de sexe, d'âge, de nationalité, d'identité culturelle ou d'appartenance religieuse. Nous ne parviendrons pas à lutter efficacement contre l'esclavage sous ses formes actuelles très déviées sans traquer les motifs de fond et les mobiles pulsionnels qui le rendent possible. De plus, nous devrons être à même de leur proposer un cadre légitime d'expression et de réalisation, et non pas seulement un cadre légal de prohibition et de répression qui, en dernière analyse, suscite des stratégies perverses de plus en plus sophistiquées et donc de mieux en mieux armées pour contourner la loi.

Gilles Behnam, professeur de philosophie


Références bibliographiques
- Finley Moses, Démocratie antique et démocratie moderne, Paris, PBP, 1976.
- Rawls John, Théorie de la Justice, Paris, éditions du Seuil, 1971.





 
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