La valeur du travail
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La collection « Mag »
 
Un livre de Danièle Linhart, avec Barbara Rist et Estelle Durand

Pour nous, enseignants, la lecture de ce texte est une étrange expérience. En effet, le chômage est une mort sociale que nous ne connaîtrons jamais, sinon par autrui. Les auteurs nous livrent le récit à froid (trois ans après) de la liquidation de l'entreprise Chausson, décidée en 1991 et réalisée en 1995. En dépit de cette distance temporelle, on a l'impression de parcourir un champ de ruines où fumeraient encore les derniers décombres.
Paradoxes, contradictions, malentendus semblent être la matière de ce livre. À commencer par le titre. Il y est question d'emploi et non de travail et tout est là, déjà joué, perdu par avance dans ce simple écart. Au-delà de la stricte dimension économique de l'emploi (activité rémunérée procurant des droits et des devoirs), il y a le travail, considéré comme l'essence de l'homme, moyen de réalisation de soi, vecteur de socialisation, dispensateur de places et de fonctions. Le problème gît alors dans une confrontation inaperçue et non dite de deux logiques antinomiques : celle des « dirigeants » que l'on n'ose plus nommer les patrons et celle des « salariés ». Du côté patronal, le souci exclusif de la valorisation du capital et la vision des travailleurs comme de simples outils de production ; du côté salarial, la logique sociale et la vision de l'entreprise comme un monde où tout, ou presque, se joue. Décalage, abîme entre deux visions du monde : « Une fermeture ou des licenciements ne constituent pas seulement des faits quantifiables... Ils représentent autant d'épreuves, de ruptures, de traumatismes, de pertes - de repères, d'identités - qui s'effacent derrière les impératifs économiques, financiers, les diktats de la modernisation, les nouvelles règles du jeu de la mondialisation... » (p. 13).
Le choix de l'exergue donne au livre sa perspective : « Je tiens la complaisance pour le mensonge, pour quelque prétexte que ce soit, comme la pire lèpre de l'âme » (Marc Bloch). À l'instar de Rousseau affirmant la nécessité de penser ensemble morale et politique, les auteurs entendent prouver ici la nécessité de lier morale et économie en redonnant au social une place prééminente. La chose n'est pas aisée et nous y reviendrons. Contentons-nous de souligner ceci : le mensonge, qui fait l'objet d'un des chapitres, est en effet au cœur du drame des « Chaussons ». Triple mensonge qui par sa dimension même accuse les limites de l'analyse strictement sociologique ici menée. Mensonge des dirigeants comme abus de pouvoir à l'égard des salariés de l'entreprise. La fermeture décidée et organisée en 1991 n'a été, en effet, révélée aux salariés qu'en 1995. Mensonge des individus à eux-mêmes, incapables qu'ils étaient de penser l'impensable : la fin d'un monde. Mensonge enfin de l'idéologie qui tend à faire croire au caractère nécessaire des licenciements sous prétexte que les lois qui régissent l'économie seraient naturelles. La question qui se pose alors est celle-ci : le mensonge n'est-il pas le soubassement même de cet « enchantement » propre au travail, véritable leurre et terreau des divers drames et tragédies ?
Les enjeux du travail et de sa perte ne sont pas strictement économiques : telle est la thèse soutenue avec force. Mais, ne faut-il pas dépasser le constat et interroger plus loin ? À la lecture du texte, on est frappé de voir les termes dans lesquels sont décrits le conflit et ses conséquences. Impression d'une immense violence en temps de paix. Une question surgit alors qui nous introduit directement au politique : la guerre sociale qui se livre n'est-elle pas comparable à une guerre civile aux forces inégales ? Une guerre civile qui marquerait alors l'échec de la communauté et de son unité, obligeant par là à en repenser les fondements ?
Et encore : ne faudrait-il pas repenser le rapport de l'homme au monde ? Si la modernisation du point de vue des moyens a bien eu lieu, l'homme est pour sa part demeuré le même. Le texte est là qui le prouve d'une manière exemplaire. L'homme est un être social dont l'existence requiert un ancrage déterminé, un territoire, pourrait-on dire. L'être-avec, l'être-ensemble, exige pour se vivre proximité et solidarité. Tout cela est mis à mal par la modernité. Au cœur du drame, écrivent les auteurs, il y a la distance, l'écart entre les dirigeants et les salariés. Distance s'affirmant comme négation d'autrui : les individus perdent tout visage pour n'être plus que les rouages d'une machine indifférente obéissant à une tout autre logique. Il convient de souligner ici le rapprochement nouveau établi par les auteurs entre l'ouvrier et le paysan. En effet, tout comme le paysan attaché à sa terre, l'ouvrier vit l'entreprise comme son bien, son lieu, celui de la transmission, de l'héritage, l'horizon même de sa vie qu'il contribue par ses efforts à faire prospérer. Mais ce qui vaut pour l'espace vaut aussi pour le temps (chap. 5 et 6). Si le domaine de l'activité, de la productivité a vu une indéniable accélération, l'homme est demeuré cet être qui a besoin de temps, un temps sans mesure ni décompte : temps du deuil, temps de la réflexion et des affects, temps incompressible et impossible à soumettre à la logique économique.
D'où la question posée à ce texte et par ce texte : assiste-t-on au dévoiement du processus de modernisation des entreprises ou bien est-ce là sa logique propre ? Les auteurs inclinent à la première solution, donnant à penser qu'il s'agirait alors d'aménager celle-ci. Une telle perspective nous semble insuffisante tant elle laisse de côté un certain nombre de questions. N'y a-t-il pas quelque naïveté à exiger que « la société se reprenne et reconsidère ses valeurs » (p. 14) ? Ne peut-on penser qu'il y va là d'une attitude délibérée, qui pose alors la question du politique ? Avons-nous oublié la leçon du mythe de Prométhée ?
Le double héritage marxiste et durkheimien qui nourrit ici la réflexion ne l'entrave-t-il pas également ? N'est-il pas temps de remettre en cause le travail, sa valeur et sa fonction ? L'impression laissée par cet ouvrage est ambiguë, comme si, par refus (méthodologique ou intellectuel ?), les auteurs, tout en dénonçant les méfaits évidents de la modernisation, prenaient néanmoins acte de celle-ci. Nous en voulons pour témoignage le vocabulaire employé (« salariés », « dirigeants »...) tout comme la revendication d'un accompagnement psychologique pour les victimes de licenciement. N'y a-t-il pas là un formidable constat d'impuissance ? Enfin, peut-on sans se payer de mots parler d'une « éthique de l'économie » ?
En définitive, ce texte, poignant par sa matière même, stimule et irrite par toutes les questions qu'il soulève sans vraiment les aborder, comme si la sociologie atteignait là ses limites - requérant alors la philosophie. Au-delà des faits, n'est-il pas impératif aujourd'hui de repenser la place de l'économie dans nos sociétés, et ce faisant la place du travail ? N'est-ce pas ici l'occasion de penser ensemble théorie et pratique ?

Cécile Veillard, professeur de philosophie
LINHART  Danièle  ; RIST  Barbara  ; DURAND  Estelle 
Perte d'emploi, perte de soi
Ed. Érès, Coll. « Sociologie clinique », 190 pages, 2002.


 
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