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Est-il encore permis d’aspirer à une connaissance exhaustive et approfondie de l'art moderne et contemporain, compte tenu de la radicalité des ruptures qui ont opéré tout au long du XXe siècle? Hormis ceux dont c’est le métier, qui aujourd’hui, fréquente vraiment de façon régulière et « goûte » authentiquement et en direct l’art moderne et contemporain?
Pour le savoir, j’aimerais suivre le parcours et le questionnement d’un gardien de grand musée d’art moderne et contemporain.
À peine son service repris, il va et vient de son siège au tableau avec l’allure métronomique de L'homme qui montre, légèrement penché vers l'avant, presque chancelant. Sa fragilité semble constamment démentie par l'entêtement qu'on lui devine à essayer de savoir si seulement ça a du « sens », ces grandes lignes droites et obliques, ces amas de pâtes lisses, ces aplats de couleurs, ces taches, ces coulures et ces éclaboussures, sans même parler de ces brûlures, de ces perforations et de ces fentes pratiquées directement dans la toile…
Il a d’abord appris que Vassili Kandinsky a inauguré l'abstraction tout en s'émancipant de celle des néo-plasticiens du Bauhaus ou des constructivistes russes. Puis que Sam Francis et Jackson Pollock ont multiplié les cellules colorées, les coulures et les projections de peinture à profusion dans le dessein de restituer la dynamique propre au temps de la création et à l'effort de l'acte physique. Que Rothko, lui, a superposé des aplats monochromatiques en vue d'exacerber le champ et la couleur plutôt que la forme, la ligne ou la touche… Pourtant, malgré ces quelques apprentissages, le mystère reste entier, et notre gardien de musée persiste dans sa contemplation interrogative des grandes œuvres qu’on lui confie.
Il ne peut pas ne pas y avoir de logique derrière toutes ces créations, et à force de scruter chaque détail des œuvres, de reculer en clignant des yeux pour les embrasser d'un regard enveloppant, à force d'y revenir quotidiennement, parfois de rester planté là devant toute la journée, jusqu’à l’ennui, ça finit par se livrer et par s’éclairer. Voir pour comprendre quelque chose aux cubistes, aux surréalistes, aux suprématistes, aux futuristes, aux expressionnistes abstraits, aux lyriques, etc.
Il a peut-être découvert par lui-même et pour nous trois choses importantes :
- D’abord l’art contemporain n'est plus enfermé dans les cadres rigides de la tradition, il n’est plus exclusivement préoccupé par des canons, et notamment par celui de la beauté.
- Ensuite la question ou plutôt le débat sur l'art contemporain n'est pas du tout la même chose que cet art lui-même - dont on oublie trop vite qu'il n'aura demain plus rien de contemporain, mais tout au plus encore quelque chose d'actuel que sa « modernité » lui aura permis
de « conserver ».
- Enfin la spécificité de cet art est de poser des questions et de soulever des problèmes sur lui-même, de s'auto-référencer, en allant puiser souvent directement dans des théories, et parfois même dans sa propre pratique, et de questionner en même temps que le monde nos diverses façons de le voir, de le peindre etc.
Bref, notre gardien de musée conserve la certitude intime que la question de l'art aujourd'hui est plus que jamais celle du sens, que loin de montrer l'art dissimule, et qu'il reste à en relever la dimension énigmatique plus qu'à en contempler la perfection esthétique.
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