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Entretien
 

La collection « Mag »
 

Variations autour de la guerre

Pendant longtemps et sans doute à juste titre, la philosophie a vu dans la guerre quelque chose d'anormal, de monstrueux, de secondaire, d'inhumain : de la convoitise de la cité gonflée de désirs chez Platon au projet de paix perpétuelle chez Kant, la guerre est ce dans quoi l'être humain tombe comme malgré lui, sans le vouloir (il fait ce mal par ignorance et involontairement, par passion, sans connaître véritablement les conséquences, terribles, auxquelles cette ignorance va l'exposer). Une telle tradition, qui n'est ni nécessairement irénique ni nécessairement pacifiste, tente de désamorcer les ressorts psychologiques ou sociaux qui mènent à la guerre, ou bien récupère le phénomène de la guerre comme guerre légitimée par le fait qu'elle est une guerre à la guerre - « si vis pacem para bellum ». La guerre est au mieux le moyen de la paix, vocation de l'homme en société.
A contrario, une autre tradition, depuis Hegel et Nietzsche, a fait écho à la primauté ontologique de la guerre, en renouant parfois, de manière étrange, avec des énoncés présocratiques sur la guerre ou le conflit comme « père de toutes choses » (Héraclite). Dans une telle perspective, les choses s'inversent bizarrement : la vie dans la paix laisse place, au sein de la société civile qui n'était pas initialement faite pour cela, aux intérêts égoïstes, à la perte de conscience morale, et la guerre rappelle l'individu peu à peu isolé par la paix à son existence égalitaire et communautaire - « la guerre est la santé des peuples ». Plus encore, une existence qui ne se mène pas à hauteur de guerre n'est qu'une existence mensongère, repliée dans un rêve de sécurité illusoire dont les racines peuvent être religieuses, ascétiques ou morales (Nietzsche). Comme le dit Lévinas, qui a bien perçu le défi de cette pensée de la guerre : « Elle instaure un ordre à l'égard duquel personne ne peut prendre distance. Rien n'est dès lors extérieur. La guerre ne manifeste pas l'extériorité de l'autre comme autre... » En un certain sens, la guerre est ce qu'il y a de plus réel, elle est le réel, mais le réel sans l'autre. Le « toujours prêt » fasciste a été la traduction politique de cette « idéologie de la guerre ».
La guerre comme moyen de la paix ? La paix comme fuite illusoire de la réalité de la guerre ? Ou plutôt, en allant au-delà de ces alternatives : ne vivons-nous pas à une époque qui brouille les frontières si nettes que le droit, la politique, la religion, les institutions avaient tracées entre paix et guerre ? Une époque caractérisée, comme le dit Heidegger, par la puissance, c'est-à-dire par le fait que la paix prend l'apparence d'une guerre froide, d'une guerre économique, d'une concurrence acharnée, et que, de leur côté, les guerres de notre époque peuvent donner lieu à de longues années d'immobilité, deviennent inapparentes, recourent à des moyens qui étaient auparavant ceux de la paix. Les articles qui suivent traduisent justement, en adoptant des problèmes précis et circonstanciés, les difficultés à penser cette opposition de la paix et de la guerre. La guerre a-t-elle une dimension morale ? Y a-t-il une vertu spécifiquement guerrière, s'interroge un des auteurs, en soumettant à la question cette tradition qui accorde peut-être trop de droits à la guerre, et en reprenant la question de savoir si les deux vertus d'intelligence et de courage peuvent valoir en dehors de l'ensemble qu'elles forment avec les deux autres vertus cardinales, premières, que sont justice et tempérance ? Comment, par ailleurs, rendre compte du phénomène de la guerre dans une philosophie utilitariste, qui place au premier plan le caractère hédoniste de l'homme, sa quête du plaisir, et voit en la guerre ce qu'il y a de moins utile, de moins conforme à un intérêt bien compris ? Le mensonge ou la mauvaise foi face à la guerre n'apparaissent-ils pas tout particulièrement dans la mémoire de la nation ou du peuple, qui a du mal, en temps de paix, à lui faire place dans la probité alors même qu'elle constitue et fonde plus que tout autre événement une histoire - la réalité de la guerre dans l'histoire ne fait-elle pas de l'histoire écrite dans la paix quelque chose de fragile, sinon quelque chose de faux, à la mesure de l'oubli nécessaire de la guerre dans la paix ? Enfin, n'est-il pas vrai que nos sociétés contemporaines cherchent à refouler, étrangement, toute dimension conflictuelle, alors même, comme le disaient Aristote et Platon, que l'identification du conflit est le préalable de toute justice - la peur de la guerre ou du conflit aboutit-elle à un déni de justice, voire de la justice ? L'ensemble de ces contributions vise donc à rendre compte d'un certain vertige dans lequel la guerre met la réflexion philosophique.

l'entretien
Une interview 
d'Antoine Prost
Une interview d'Antoine Prost
 

Chef de projet : Gilles Behnam
Remerciements à Jean-Louis Poirier, IGEN de philosophie, à Philippe Quesne et à François Vert, professeurs de philosophie.
Illustration : « Guerre et paix ». Par Daniel Bour, collection particulière.

 
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Créé en septembre 2005. Actualisé en février 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.