Sport : la revanche du corps ?
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La collection « Mag »
 
Un livre d'Isabelle Queval
Dresser une évolution diachronique du dépassement de soi, de l'Antiquité à l'invention du sport de haut niveau, relevait de « l'exploit ». Isabelle Queval a tenu ses promesses dans cet essai, visitant avec talent chaque pièce et chaque recoin de la maison qu'elle a investie. L'ouvrage est savant, documenté, riche en références, la réflexion sans cesse replacée dans le prisme de la philosophie. L'ouvrage est dense et se gravit parfois comme un col mais il offre un vrai terrain à penser sur un sujet de toujours, celui du dépassement de la condition humaine. Il est, dans sa dernière partie (que nous traiterons amplement), un vivier foisonnant de matière pédagogique, reliant intelligemment les concepts philosophiques aux préoccupations de la société, à travers un vecteur qui fait office désormais d'Olympe moderne, le sport de haut niveau.


Dans une première partie, « Le sens de la limite : l'Antiquité », on découvre que les exercices physiques visent deux objectifs distincts : la quête de l'exploit d'une part et la dimension éducative d'autre part. L'Antiquité est traversée par une même idée-force, nous dit Isabelle Queval, « véritable clé de voûte de la pensée antique : la représentation d'un monde fini et l'idée de nature comme norme. La nature est finalisée, en elle résident les lois du fonctionnement du monde et de l'homme. Elle incarne la limite, la mesure, l'harmonie, l'ordre. Elle prévoit la santé. Cette conception, adossée à une représentation du monde géocentrique et finie, d'un univers circulaire et clos, interdit l'idée que cet ordre structurant et parfait puisse être en quelque façon concurrencé par un ordre humain, désacralisé par lui, que l'homme puisse outrepasser ce que la nature a prédit comme un ordre immuable ». De même, pour Aristote, l'infini est en puissance et nullement en actes. L'homme est subsumé sous un ordre qui l'englobe tout entier. Sur la place de l'homme dans l'univers, Isabelle Queval fait appel à Cicéron rapportant les propos de Chrysippe : « Il [l'homme] est né pour contempler le monde et l'imiter ; il n'en possède point la perfection, mais il peut en offrir une expression particulière. » L'arêtê (l'excellence) se trouve dans la mesure, la proportion convenable. La nature fixe les normes de la santé, comme de la conduite et de la science. La tâche humaine est de comprendre une finalité dont l'homme est une représentation microscopique relativement à un modèle macroscopique. Tout réside dans cette finalité comme principe. L'homme s'inscrit dans un ordre. Il n'est point précepteur de cet ordre.

Dans une deuxième partie, « Inventer l'homme : l'invention de la modernité », l'auteure nous fait assister, à travers un exposé technique et vertigineux, à la naissance du concept de dépassement de soi. Le sport moderne naît en Angleterre (à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle) où il est un jeu, une compétition, une formation de l'individu à des règles sociales. Il prend une connotation morale, abandonne les finalités métaphysiques et philosophiques qui reliaient les pratiques grecques aux conceptions de l'âme et du corps, de l'homme et de la nature. Isabelle Queval résume bien cette transformation : « Aux XVIe  et XVIIe siècles, l'avènement de la modernité procède d'un bouleversement d'abord dans l'astronomie, puis dans l'ensemble des sciences, la philosophie, peu à peu la religion. [...] Le XVIIIe siècle est celui de la croyance en la raison et sa maîtrise des objets et du monde, en un progrès infini des sciences, découvertes, performances humaines. Buffon suggère qu'on puisse améliorer la constitution humaine. Rousseau voit l'homme perfectible. Kant oppose la liberté à la nature. Les Lumières annoncent l'homme futur, incessamment en marche vers des contrées nouvelles, celles de la géographie, de la médecine, vers des progrès supposés infinis. Pour prolonger ou compenser l'œuvre de la nature, il faut donc parfois, comme dans la médecine, aller contre nature, résolument confiant dans le pouvoir scientifico-technique ; le monde est ouvert. » Ce qui va rendre possible le dépassement de soi tient en trois idées : l'infini peut être une valeur, la mobilité caractérise la terre comme d'autres valeurs, le sujet se pense comme « maître et possesseur de la nature », initiateur de vérité, quadrillant le monde par la puissance des mathématiques. « L'homme perd un monde. Celui de l'univers antique dont l'immobilité et la finalité rassurantes donnaient quelques appuis sûrs à la connaissance. Celui d'une physique où les choses avaient une place attribuée et des qualités immuables. Celui d'une convergence des savoirs vers un point fixe, l'homme lui-même posé sur une planète elle-même fixe. » Avec la subjectivité, l'homme fera l'expérience de la liberté ; la liberté, associée à la science, fera naître l'ambition du pouvoir vertigineux sur le monde, nous ramenant à ce questionnement central : et s'il n'y avait de limites que celles qu'on se fixe à soi-même ? Le dépassement de soi était né. On ne pense plus seulement à ce que l'homme est, mais à ce qu'il devrait être : seul maître de son destin, conscient et libre, cultivé.

La dernière partie du livre, « Le dépassement de soi, figure du sport contemporain », par son approche synchronique, sa multiplicité d'exemples, sa capacité à mettre en relation fructueuse différents angles de vue sur le sujet, ouvre un véritable « terrain de jeu » à la pensée. L'essayiste rappelle que le sport s'inscrit dans des schèmes sociétaux, celui de la nécessité de réussir, l'impératif d'acquérir une visibilité sociale d'être en quête d'une excellence qui se veut protéiforme. La dualité entre éducation physique et sport est visitée à travers diverses occurrences et thématiques : bien/mieux, équilibre/déséquilibre, mesure/excès, désintéressement/avidité, épanouissement/perfectionnement, pédagogie/compétition, aspect ludique/empire du chiffre et des palmarès... Cette dualité se retrouve au sein de l'Éducation nationale entre l'éducation physique (sur le temps scolaire) et l'association sportive le mercredi. Le dépassement de soi s'avère contagieux et incontournable. Il est inhérent à toute quête de l'excellence. En effet, peut-on « faire bien sans faire mieux » ? (l'auteure rappelle en contrepoint que pour Aristote il n'y avait rien de plus difficile que l'équilibre, rien de plus élitiste). Le sport est décrit par l'auteure comme révélateur des affres de la société, témoin des réflexions existentielles, sociales, politiques, juridiques et économiques : il est une société en abyme, non pas dominé par une pensée unique (de par sa mondialisation, il s'affranchit d'une pensée unique) mais par une « machine à penser ». La « machine » est décrite minutieusement par l'auteure, rien n'est laissé de côté, du sport de masse aux pratiques corporelles extrêmes en passant par la compétition. Mais c'est le sport de haut niveau, icône du dépassement de soi, qui est réellement représentatif d'un processus qui, depuis les Lumières, a amorcé le culte du progrès dans la culture occidentale. Cette pratique, invention de la seconde partie du XXe siècle, se meut pourtant dans un univers restreint, privilégié, ultra-médicalisé. Distinct du sport de masse, il agit néanmoins comme miroir dans des processus d'identification populaire. Il fonctionne selon les lois du marché, du spectacle. Il perdure dans sa logique de performance au sein d'une société qui commence à remettre en cause les cadences de travail, le progrès, le culte du « mieux ». Le champion, symbole d'une dramaturgie simpliste entre vie et mort, défini parfois, comme le disait Jacques Anquetil, par sa « capacité à souffrir », devient en fait, nous dit l'auteure, le cobaye d'un laboratoire de l'humain. Pour le champion, le dépassement de soi apparaît comme un mode d'être, un chemin vers la transcendance, une volonté de dépasser des limites qui demeurent subjectives, la quête d'un ailleurs. Il faut ici saluer l'auteure pour la richesse des références et des citations. Ayrton Senna, convoqué ici pour l'exemple, résume assez bien les enjeux du dépassement de soi, de l'amélioration de l'humain, de l'immortalité et de l'abstraction du corps : « Le dépassement de soi prend tout son sens dans le cockpit d'une voiture de course. Pour aller plus loin, plus près des limites de la machine et de l'homme, un pilote doit tout donner : son cœur, son corps, sa tête ; Je suis là, dans le présent, mais en même temps je suis plus loin que moi-même plus loin que la réalité, je suis dans le futur. » L'auteure traduit bien la valeur symbolique du sport  où la réussite sociale s'évalue en termes de performance, une ère de la démocratie de la réussite et du prestige méritocratique du surpassement, une époque de l'évolution statistique chiffrée qui se conjugue à la force fulgurante de l'image, du « look ».
Dans cette course vers l'excellence, le corps devient pour la médecine, le sport, la publicité, le territoire d'un impératif culturel : l'amélioration de l'humain. Dans le circuit vicieux de l'optimisation, la santé prend la coloration morale d'un nouveau critère d'intégration sociale : « manger sain », « être bien », « être en forme ». L'optimisation de la diététique, préparant, comme le souligne l'auteure, le terrain de l'optimisation chimique et pharmacologique ; mais la mise en cause des adjuvants et des artifices est vaine. Or ce que fragilise le sport de haut niveau, c'est le mythe culturellement ancré selon lequel « le sport, c'est la santé » car le vrai risque du sport de haut niveau, c'est le sport de haut niveau. Au-delà du dopage, qui s'est imposé comme un véritable fait de société, c'est le sport lui-même qui peut devenir une drogue, un comportement pathologique : addiction à l'effort, production d'endorphine engendrée par cet effort, sensation de plaisir et de douleur, habitudes alimentaires, mécanismes ritualisés, conduites addictives ou toxicomaniaques (ainsi, parfois, l'héroïne viendrait se substituer à une première drogue dure qu'aurait été l'activité physique intensive). On est témoin d'un glissement de la pharmaco-assistance à la pharmacodépendance. Puisque le sport de haut niveau est médicalisé à l'excès, on ne sait plus parmi les sportifs qui se soigne qui se dope. Le corps du sportif est devenu un objet d'expérimentation (on va jusqu'à provoquer des microlésions qui, à terme, rendent les muscles plus gros et les fibres plus résistantes). On passe de la préparation à la performance. Il s'agit de produire un corps machine. Après l'artifice chimique, c'est la reconstruction organique qui est en ligne de mire, puis l'intervention sur la cellule, la programmation génétique. Ainsi le dopage, s'il n'est plus un obstacle à la santé, ne sera plus perçu comme un interdit mais comme un moyen supplémentaire de concourir à l'amélioration sans fin de l'humain. Se doper, se reconstruire, se modifier, se programmer. Il est aisé d'imaginer les futurs robocops du sport, à travers des poses de prothèses, la construction de tissus cartilagineux, l'implant de fibres musculaires, le recours au dopage génétique : « Le XXe siècle a construit des champions, d'abord par l'éducation, ensuite par la technique, enfin par la pharmacopée. Le XXIe siècle pourrait bien les fabriquer de A à Z », nous précise Michel Dalloni 1. Le débat est ouvert, intriqué dans la problématique complexe de la liberté individuelle du sportif à disposer de son corps. Ce dernier est tenté de repousser les limites ; il a un goût pour l'infini et un fantasme de divinisation. L'auteure rappelle également que le sport, issu du juridisme des Lumières, a été fondé par la règle. L'attachement du sport à la règle fait de lui une exception face aux trois piliers du monde libéral : le suffrage universel, le progrès, l'État de droit. Le sport se fonde sur la règle, la règle est garante de l'égalité (il n'y a pas de « fils à papa » dans le sport) et le dopage viendrait mettre à mal cette figure symbolique. Le dopage n'est pas une affaire de santé publique mais de morale et de symbolique.
La figure guerrière du Coriolan de Shakespeare, dans sa course suicidaire à la surenchère physique, la mise en péril constante de son « objet corps », sa quête d'un au-delà de l'homme traduisent à merveille le désir de dépassement de soi et le goût de divinisation ; ne déclare-t-il pas, en quittant Rome pour se jeter dans les bras de son pire ennemi : « There is a world elsewhere [il y a un monde ailleurs] » ? Celui décrit par Isabelle Queval, de l'homme s'efforçant d'échapper à sa condition.

Jean-Luc Deschamps, professeur d'anglais, comédien.
QUEVAL  Isabelle 
S'accomplir ou se dépasser
Essai sur le sport contemporain
Éditions Gallimard, nrf, 2004. (Collection « Bibliothèque des sciences humaines »).



 
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