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Conquête, islamisation, arabisation

Présenté par Didier Cariou

Les conquêtes du début de l’islam s’étendent sur près d’un siècle, depuis les dernières années de la vie du prophète jusqu’au milieu du VIIIe siècle. Ces conquêtes impressionnent par leur extension, de l’Asie centrale jusqu’à la péninsule ibérique. On peut distinguer une conquête rapide en Orient où l’islamisation se fait plus lente et une conquête plus difficile en Occident où l’islamisation est plus rapide alors que l’arabisation est beaucoup plus lente.

Ces conquêtes ne s’expliquent pas tellement par la valeur militaire des combattants arabes (même s’ils remportèrent quelques victoires éclatantes) ou par des raisons religieuses (le djihad « guerrier » ne constitue pas une obligation individuelle pour les musulmans). En Orient, il faut davantage tenir compte de la faiblesse des Empires byzantin et sassanide épuisés par des décennies de guerres, et de l’accueil favorable des minorités religieuses (chrétiens d’Orient et juifs) persécutées par les Byzantins. En effet, les conquérants n’imposaient pas la conversion aux chrétiens et aux juifs désormais protégés par le statut de dhimmi et qui adoptèrent rapidement la langue arabe.

Au Maghreb, en revanche, la résistance des populations berbères, judaïsées ou christianisées, ralentit la conquête. Une fois vaincues, ces populations furent contraintes de se convertir à l’islam sans devoir toutefois adopter la langue arabe. Il est important de noter que les régions conquises durant cette période restent encore aujourd’hui musulmanes, à la seule exception de la péninsule ibérique.

Les documents

Les raisons de la rapidité et de l’étendue de la conquête musulmane font encore l’objet de controverses scientifiques. Quelles furent les modalités de la conquête musulmane ?

La carte signale l’ampleur et la rapidité (moins d’un siècle) de la conquête du monde musulman. Cette conquête est stoppée dans la première moitié du VIIIe siècle à Constantinople, Poitiers et Talas.

Le texte 1 indique les modalités de la conquête en Orient. Les conquérants musulmans sont bien accueillis par les juifs et les chrétiens d’Orient persécutés par les Byzantins. Ce texte, rédigé selon le point de vue musulman, veut faire croire à une conquête facile quand il évoque la fuite des Byzantins devant les armées musulmanes et passe sous silence les batailles décisives telles que celle de Yarmouk. Les populations conquises peuvent garder leur religion et obtiennent le statut de dhimmi (protégés) contre le paiement d’un impôt par tête (la djizia), même si les conversions à l’islam furent nombreuses. En revanche, ces populations adoptent vite la langue arabe.

Le texte 2 est une narration de la conquête du Maghreb par Ibn Khaldun, le grand historien du XIVe siècle. Il montre l’active résistance des populations berbères à la conquête musulmane. Après leur défaite, les Berbères sont obligés de se convertir à l’islam mais gardèrent leur propre langue. Ils fournissent en outre de nombreux soldats qui aidèrent à la conquête du reste du Maghreb et de l’Espagne.

1. Un récit de la conquête de la ville de Homs en Syrie

« Quand Héraclius massa ses troupes contre les musulmans et que les musulmans apprirent qu’elles avançaient pour le rencontrer au Yarmouk, les musulmans reversèrent aux habitants de Hims le kharaj qu’ils avaient reçu d’eux, en disant : “ Nous sommes trop occupés pour vous secourir et vous protéger ; veillez à votre propre sécurité. ” Mais la population de Hims répliqua : “ Nous préférons de beaucoup votre domination et votre justice à l’état d’oppression et de tyrannie dans lequel nous vivions. Certes l’armée d’Héraclius, avec l’aide de votre ’amil , nous la repousserons de la ville ”. Les juifs se levèrent et dirent : “ Nous jurons sur la Torah qu’aucun gouverneur d’Héraclius n’entrera dans la ville de Hims à moins que nous ne soyons d’abord vaincus et épuisés ! ” Sur ces mots, ils fermèrent les portes des autres villes, chrétiens et juifs, qui avaient capitulé entre les mains des musulmans, agirent de la même manière, disant : “Si Héraclius et ses sectateurs l’emportaient sur les musulmans, nous retournerions à notre ancienne condition ; autrement, nous garderons notre situation présente aussi longtemps que domineront les musulmans. ” Quand avec l’aide d’Allâh, les infidèles furent défaits et les musulmans victorieux, ils ouvrirent les portent de leurs villes, sortirent avec les chanteurs et les musiciens qui commencèrent à jouer et payèrent le kharâj. […] Le fait est que lorsqu’on prit possession de Damas, un grand nombre de ses habitants, dans leur fuite vers Héraclius qui se trouvait alors à Antioche, laissèrent derrière eux un nombre important de maisons vides qui furent plus tard occupées par les musulmans. Quand ils virent que le siège était mené rudement contre eux, les habitants de Tripoli se réunirent dans l’une des trois forteresses et écrivirent au roi des Grecs en lui demandant soit le secours des renforts, soit des navires sur lesquels ils pussent s’échapper et s’enfuir vers lui. En conséquence, le roi leur envoya de nombreux bateaux sur lesquels ils montèrent durant la nuit et prirent la fuite. »

Extrait de Al-Balâdhurî, Kitâbfutûh al-buldân, (Histoire des conquêtes musulmanes), traduction de l’arabe P. K. Hitti et F. Murgotten, sous le titre de The origins of the Islamic State, rééd. Beyrouth, 1963, traduction de l’anglais : Thierry Bianquis.

2. La conquête du Maghreb central, à la fin du VIIe siècle, évoquée sept siècles plus tard par le grand historien maghrébin Ibn Khaldûn (Tunis, 1332 — Le Caire, 1406)

« Le calife ’ Abd al-malik fit parvenir à Hassân Ibn al Nu’man al-Ghassânî, gouverneur de l’Égypte, l’ordre de reprendre la guerre sainte en Ifrîqiya, et lui envoya des renforts. Hassân marcha contre ce pays en l’an 69 [689], entra à Kairouan et fit un raid contre Carthage, dont il s’empara sans combat. Les derniers Francs qui s’y trouvaient passèrent alors en Sicile et en Espagne. Comme il avait demandé quel était le plus puissant roi des Berbères, on lui répondit que c’était la Kahena, de la tribu des Jrâwa. Il marcha contre elle et prit position sur le bord de la rivière Miskiyâna. La Kahena vint à sa rencontre. Après un combat d’une extrême violence, les musulmans furent mis en déroute […].Hassân et les Arabes, poursuivis par la Kahena et les Berbères, furent chassés de la province de Gabès et durent se réfugier dans celle de Tripoli […]. Plus tard, Abd al-Malik envoya des renforts à Hassân. En l’an 74 [694], celui-ci retourna en Ifrîqiya. La Kahena détruisit villes et villages […]. Les Berbères, ne supportant pas cet état de fait, demandèrent la protection de Hassân. Celui-ci la leur accorda et trouva là l’occasion de diviser les rangs de la Kahena. Puis il attaqua les troupes berbères restées avec elle et les mit en déroute. La Kahena fut tuée à côté d’un puits dans les monts Aurès, qui porte encore de nos jours son nom. Hassân promit la sécurité aux Berbères, sous trois conditions : la conversion à l’islam, la soumission et la fourniture de 12 000 guerriers. Ils acceptèrent cette offre et adoptèrent l’islam de façon sincère […]. Ensuite, Hassân rentra à Kairouan et établit les registres de l’administration. Il accorda aux Berbères la paix moyennant le paiement de l’impôt et imposa un tribut aux étrangers restés en Ifrîqiya et aux Berbères et Brânes demeurés, comme ces derniers, fidèles à la religion chrétienne ».

IBN KHALDUN, Le livre des exemples. Tome II : Histoire des Arabes et des Berbères du Maghreb, texte traduit, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2012, p. 161-163.

    • 3. Le monde musulman au VIIIe siècle

    Questionnement

    Ce dossier se penche sur les différentes modalités de la conquête de l’Empire musulman pour mettre l’accent sur des différences encore perceptibles aujourd’hui entre l’Orient et l’Occident musulmans. L’objectif est de faire comprendre que les populations d’Orient furent arabisées mais pas totalement islamisées alors que les populations du Maghreb furent islamisées mais pas totalement arabisées.

    Pour aller plus loin

     

    Penser la Méditerranée, partie 2

    Les conférences organisées dans le cadre de « Penser la Méditerranée » ont constitué un outil de dialogue et d’échanges. M. Habib Tawa parle dans cette partie de l’expansion de l’islam, de la division de l’Empire romain, de l’ambition des Romains pour la conquête de la mer Rouge, de l’Empire byzantin, de l’Empire ottoman et des Empires égyptiens. Il finit son exposé en disant : « nous voilà conduits naturellement à réunir dans un ensemble plus vaste trois mers traditionnelles qui furent et demeurent des lieux d’échange intense ».

    Collection : « La Méditerranée, espace religieux ». Référence : BIB00222. Source : Bibliotheca Alexandrina (EG). Date de première diffusion : 05/06/2007. Année de production : 2007. Sociétés de production : Bibliotheca Alexandrina - Production propre. Générique : Tawa Habib - Participant. Langue d'origine : français. Durée : 18 m 33.

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