Avec le témoignage des anciens déportés, en classe comme ailleurs, il y a la possibilité rare, inestimable, de pouvoir faire entendre « le murmure des morts sans voix » (Annette Wieviorka 1). À ce jour, aucun autre événement historique (même après 1914-1918) n’a suscité un tel flot de témoignages sur une si longue période. Pourtant, le témoignage confronte les historiens à des questions souvent redoutables, qui ne sont pas nouvelles pour autant. En effet, pour qui cherche à saisir la vérité d’une période, il n’y a pas de témoins parfaits, pouvant dire avec exactitude la complexité d’une réalité qu’il a pourtant vécue. Il y a là un enjeu difficile pour l’historien de préciser les faits relatés tout en tentant d’être le plus respectueux possible de la parole confiée.
Contrairement à ce que l’on pense souvent aujourd’hui, beaucoup de témoignages ont été apportés juste après la guerre. De la même manière, le moment historique du procès Eichmann (années 1960) a connu une augmentation du nombre de témoignages recueillis. Pourtant, incontestablement, la parole s’est libérée ces vingt dernières années. Plusieurs facteurs ont joué depuis la diffusion du feuilleton américain intitulé Holocauste (1977-1978). Tout d’abord, les témoins atteignent l’âge d’être grands-parents. La chaîne des générations étant reconstruite, la parole peut se faire plus libre qu’avec leurs propres enfants. Enfin, depuis plus de vingt années déjà, les travaux universitaires sur l’extermination des juifs d’Europe se sont développés considérablement, entraînant, de la part des témoins directs, la volonté de préciser tel ou tel aspect, ou de donner un éclairage différent.
La place du témoignage en classe est essentielle. D’un point de vue historique, le témoignage est irremplaçable pour connaître certains faits, certains mécanismes, certains dispositifs hors de la portée de notre imagination comme celui de l’extermination. Le récit de l’expérience vivante, particulière, toujours unique, développe une sensibilité aux événements et aux êtres qui ont vécu ces moments tragiques.
Pour autant, Annette Wieviorka, dans son ouvrage L’Ère du témoin, met en garde contre une pédagogie de la mémoire qui s’appuie sur la Shoah : « Comment résister à donner, surtout aux jeunes, des leçons d’histoire ? Comment avoir le courage de dire que l’expérience concentrationnaire ne donne aucun talent prophétique ? Qu’elle ne permet malheureusement pas de mieux savoir comment lutter contre la barbarie à venir ? » Cette pédagogie serait-elle ainsi illusoire ? Pourtant, il semble que chaque fois que des témoins de la déportation viennent parler en classe, la leçon d’histoire prend une tournure nouvelle, humaine et forte, propre à faire comprendre aux élèves le sens des valeurs ainsi que la singularité du traumatisme vécu.
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