Le devoir de silence
Et bon, alors, vous imaginez à la fois la joie et, tout de suite, ce devoir de silence… Parce que ma belle-sœur a eu sa mère déportée et un frère. Mon frère, il a eu sa mère, notre mère, et notre sœur, et qu’est-ce qui va dire ? À leur sauter au cou en disant : « On les a assassinées ! tous ! » Non ! On a dit : « On ne sait pas, on a été séparés à tel endroit ! » Ce qui était la vérité stricte, je ne les ai pas vus entrer dans la chambre à gaz, donc il ne fallait pas solliciter la (?). Et même si je savais, j’étais sûr, je savais de façon pratiquement 100 % sûre mais je n’ai pas assisté, alors je me suis réfugié derrière le fait que je n’avais pas assisté pour dire : « On a été séparés à tel endroit et à tel moment. » Quant au frère de ma belle-sœur, un jeune qui avait un an de plus que moi, un gaillard costaud – moi j’étais un petit freluquet à côté de lui –, eh bien, je l’ai vu mourir là-bas au camp. Et j’ai soutenu mordicus : « Je ne sais pas, on a été perdus à telle période, parce qu’on était nommé dans un camp, dans un autre. À telle période, on s’est perdus de vue. » Et puis je savais ma belle-sœur de santé fragile, je me disais : si je lui annonce que j’ai vu mourir son frère, elle va défaillir, elle va avoir les pires problèmes et puis comment expliquer que moi je vis et l’autre est mort ? Ce n’est pas facile à expliquer, rationnellement si j’ose dire, moi j’aurais dû mourir et l’autre survivre, costaud bon, c’est comme ça, je l’ai vu mourir : il est mort d’une pleurésie purulente qu’il a attrapée là-bas. Et j’étais là, je l’ai assisté jusqu’au … aussi longtemps que j’ai pu, y compris dans le (?). Je l’ai assisté, avec la complicité du médecin commandant, du médecin responsable, jusqu’au jour où il m’a dit : « Il faut que tu sortes, sinon tu vas rester ici avec lui. Il y a une sélection dans les prochains jours, ne reste pas là. » Bon, il m’a fait sortir et deux jours après j’ai appris que le frère de ma belle-sœur était mort, ce qui était déjà inéluctable pendant que j’y étais. Eh bien, pendant plusieurs semaines je suis allé à l’hôtel Lutetia l’attendre, voir s’il y avait des nouvelles de lui, pour dire à ma belle-sœur : « Je suis allé voir si on a des nouvelles. » Et c’est bien longtemps après que j’ai révélé à mon frère ce que je savais, mais bien longtemps après… Et tout de suite, ça a été l’assaut des gens contre nous : « Monsieur, vous avez connu Untel ? Vous avez connu Untel ? Vous avez connu Unetelle ? » Qu’est-ce qu’il fallait dire aux gens ? Il fallait dire : « Ne comptez pas dessus, ils sont tous morts ! Non, écoutez, vous savez là-bas nous étions rasés, nous étions en uniforme, vous me montrez une jolie photo, je ne peux rien vous dire, je ne sais pas. Il y avait des centaines de milliers de gens dans le camp, on ne se connaissait pas tous par notre prénom, alors je ne peux rien vous dire, ni vous dire de bonnes choses, ni vous en dire de mauvaises. » Et le temps a banalisé l’espoir, transformé en désespoir, certains s’en sont remis, d’autres jamais. Cinquante ans après, quand ma femme se couchait le soir, on dit… (en pleurs) Elle me disait qu’elle pensait à sa mère, il y a sûrement une croix là-bas… Cinquante après…
Combien de fois on s’est sentis coupables, en tout cas mal à l’aise, d’un moment de bonheur, quand on pensait à tout ça ! C’est pourquoi je vous disais tout à l’heure combien c’était important à mes yeux en tout cas, combien c’était important de ne pas seulement dire qu’on est mort parce qu’on était juif mais de dire qu’on est mort parce que les nazis nous ont assassinés. Si on ne complète pas, on s’enferme dans une judaïté victimisée à l’excès…
Propos recueillis par Michèle Kahn et Béatrice Guthart
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