Témoignage de Charles Palant
 
Le deuil, c’est pour plus tard
On devenait rapidement un ancien, à la vitesse où les gens mouraient, il arrivait les convois suivants… Celui qui était là depuis deux mois, on le regardait comme un ancien. Il avait survécu à deux mois, à trois mois, si on avait survécu six mois, on était un véritable ancien, mais on avait aussi acquis l’expérience, esquivé les mauvais coups, ne pas se trouver au mauvais endroit, même si on avait un travail dur. Souvent, parfois en tout cas, on avait un copain dans les cuisines, on trouvait les moyens de la survie. Ce qui abattait le maximum de gens, c’était les premiers jours, les premières semaines. Il fallait survivre dans les dures conditions du camp, il fallait aussi survivre avec cette atroce vérité que ceux qui étaient arrivés en même temps que nous avaient été assassinés. Notre réaction quand on est arrivés au camp, c’était que les autres qui étaient plus âgés ou malades, ou avec des petits enfants, ils iraient dans d’autres camps mais qu’ils dureraient. Et là on apprenait tout à coup par les plus anciens que nous, que toutes nos familles avaient été exterminées. Eh bien, il fallait vivre avec ça ! Même à rien faire, c’est dur à vivre…

C’est les anciens, les plus anciens qui vous ont appris…
Mais oui, ceux qui étaient arrivés un mois avant nous ou six mois avant nous…

Vous l’avez su en combien de temps ?
Oh ! Tout de suite, on l’a su ! D’abord on refusait de le croire pendant des heures et des heures et des heures, on ne voulait pas le croire. Et puis, on avait tellement vite le souci de soi… Comment résister à toute… tout se faisait au pas de course : là, il fallait courir là pour se faire raser, là pour se faire tatouer, et là pour trouver son châlit, et là pour savoir où on allait travailler le lendemain. On nous abrutissait ! Le tout accompagné de coups, de hurlements dans toutes les langues du camp, et puis on réalisait tout à coup : eh oui ! eh oui ! Alors voyez un jeune père de famille qui avait laissé là sa femme sur le quai avec deux bébés, qu’est-ce qu’il avait dans la tête ? Comment survivre ? Comment penser à soi ? Ça achevait, ça contribuait en tout cas à détruire, réaliser qu’on était dans cette espèce d’enfer, dans lequel il faut à la fois lutter pour sa propre survie et ingérer cette chose inimaginable : ces gens qu’on a laissés quelques heures avant, ils sont gazés, on est en train de les brûler ! Mais ce n’est pas pensable ! Et finalement, on s’habituait à le penser et il fallait aussi surmonter cela, il fallait à la fois surmonter sa sensibilité, qu’il était bien difficile de refouler, il fallait aussi se mettre dans la position de dire : attends, il faut que je sorte d’ici, le deuil, c’est pour plus tard…

Propos recueillis par Michèle Kahn et Béatrice Guthart






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