La résistance à Buchenwald
Et je vais arriver au camp de Buchenwald dont l’organisation prévoit 5 à 6 000 internés et dans lequel on va être plus de 25 000 ! Ce qui veut dire une promiscuité incroyable, un ravitaillement déplorable, une panique permanente chez tout le monde, avec les bruits qui courent : « on va faire ci », « on va faire ça », « on va nous faire ci », « on va nous faire ça », « on va nous exterminer », « on va nous emmener »… Tout ça, dans un mélange de gens qui sont déjà en état de détresse avant même d’arriver, où on parle toutes les langues à la fois, toutes les langues d’Europe. Alors, à Buchenwald, il y a le petit camp et le grand camp ; en réalité, c’est l’ancien camp et le nouveau camp, parce que le camp a été reconstruit et l’ancien camp, c’est le camp de quarantaine, c’est là où on met ceux qui arrivent, les nouveaux…
C’est ce qu’on appelle le petit camp, on l’appelle le petit camp surtout parce qu’il est plus bas sur la colline. Vous savez, la colline de Buchenwald, c’est une colline boisée, c’est l’un des premiers camps qui date de 1937, c’est un camp qui a été ouvert pour des opposants allemands, qui ont petit à petit acquis la maîtrise de tous les services. L’histoire des camps, c’est aussi l’histoire de la lutte pour déposséder les droits communs des fonctions au bénéfice des résistants et des politiques, c’est très important. Quand la cuisine est dirigée par les politiques, la moitié de la nourriture ne s’en va pas dans les trafics. Quand les kommandos sont dirigés par des politiques, ils ne sont pas seulement l’occasion de tuer des gens mais au contraire de les préserver, d’en préserver le maximum, bien. Et il y a dans le camp de Buchenwald, en 1945, des gens qui y sont depuis 1937, des gens qui ont huit ans et plus de camp de concentration ; ils sont les survivants de la minorité d’Allemands courageux qui se sont opposés à Hitler dans les années 33, 34. Ils ne sont pas toujours restés des anges… Après huit ans de bagne, on a une conception des droits de l’homme qui n’est pas forcément celle qu’on a la veille d’y entrer, bon c’est comme ça… Il y a, à Buchenwald, des organisations politiques avec des résistants de tous les pays, des Tchèques, des Polonais, des Bulgares, tous les pays occupés, des Norvégiens, des Hollandais, bien entendu des Allemands en majorité. Tous les résistants qui sont dans le camp ont tous eu le même souci, c’est de donner la figure la plus large à leur organisation de résistance, par rapport à l’opinion professée par les nationaux d’un pays donné. Par exemple, en France, dans les convois français, vous aviez à côté de Marcel Paul qui est un dirigeant communiste, vous aviez un type comme Bloch-Dassault qui est l’ingénieur, l’avionneur célèbre qui a créé Dassault, vous aviez Julien Quint qui était directeur de la Bibliothèque nationale, vous aviez des académiciens, vous aviez des grands médecins… Bon, on essayait de garder une figure honorable et représentative, parce que, aux yeux des autres, chaque nationalité avait intérêt à se montrer le plus largement opposée à l’ordre nazi, pas seulement d’une couleur, pas seulement une opinion, bon. Ce n’était pas toujours facile, à Buchenwald sur les 27 000 Français, il y avait probablement plus de 20 000 communistes, ou arrêtés comme communistes. Bien. Alors ce n’était pas facile, on ne peut pas se déguiser en autre chose que ce que l’on est. Sans compter que dans les conditions mêmes du camp, un grand nombre de gens cultivaient des clandestinités, sans vouloir révéler qui ils étaient, vous voyez cet univers extraordinairement complexe, bien. Il y avait des compétences… Pour l’infirmerie, il fallait autant que possible avoir au moins des infirmiers, sinon des médecins, bien. Alors il y avait ceux qui se faisaient passer pour, tout ça existait, hein… L’univers des camps de concentration, c’est quelque chose de tout à fait inattendu et de pas facilement saisissable si l’on ne prend pas le temps d’écouter ou d’entendre des témoins authentiques, pas des gens qui ont appris après, mais des gens qui étaient dedans. C’est ça le plus difficile à rendre. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre : qu’est-ce que c’était que cet univers-là ? Et à Buchenwald, comme l’organisation politique était très pointue, très vivace, pendant des mois des déportés qui ont travaillé dans l’usine d’armement qui jouxtait le camp de Buchenwald, morceau par morceau, ont rentré des armes dans le camp. Alors que la seule sanction à tout manquement à la discipline, c’était la pendaison ! Au camp, on ne pouvait pas condamner. Au camp, hein, on était déjà au camp : si vous aviez fait quelque chose de mal, vous étiez condamné à être pendu ! Et même sans être condamné, on pendait quand même les gens. Donc voyez les risques pris, quelles étaient les conditions de la clandestinité dans le milieu concentrationnaire ! Et, en même temps, il y avait des notoriétés, il y avait des gens qui avaient une extraordinaire autorité, par exemple, je parlais de Marcel Paul tout à l’heure et à juste titre restait comme un des sauveteurs du camp, il y avait à côté de lui le colonel Manhès qui était le représentant du général de Gaulle dans la France occupée, il était colonel d’aviation, médecin de son état et avec un prestige qui dépassait largement sa personne, il fallait utiliser ce prestige sans le montrer aux Allemands. Sans le montrer aux SS, sans en abuser en tout cas auprès des SS, les SS savaient qu’il y avait des célébrités dans le camp.
Du prestige auprès de qui ?
Auprès des autres détenus, auprès des détenus d’autres nationalités…
Pour obtenir des…
Pour obtenir des postes, pour obtenir qu’on soit secourus, pour obtenir des places à l’infirmerie, pour obtenir tout ce qui permettait de survivre… Et puis de Buchenwald partaient continuellement des kommandos extérieurs, un certain nombre de gens, on savait dans tel kommando qu’il avait une chance de revenir, dans tel autre, il n’en reviendrait aucun. Il fallait là aussi orienter. Il y a eu un grand médecin, qui est mort maintenant, qui s’appelait le docteur Boulbien, qui était le patron du service médical des Galeries Lafayette, qui a été un grand résistant et un homme universellement connu. Il a exercé au camp comme médecin, mais un médecin au camp ce n’est pas comme le généraliste d’en face que vous appelez quand vous en avez besoin. C’est un homme qui devait choisir sans arrêt qui avait des chances de survivre et qui n’avait aucune chance d’en sortir. Vous voyez ce qu’il y avait de terrible dans la vie de chacun, les responsabilités de chaque instant, c’est l’enfer de Buchenwald surtout dans les derniers mois où il y avait un monde épouvantablement nombreux, fragilisé, affamé, qui venait de tous les autres camps qui se trouvaient plus à l’est, les Allemands repliaient vers l’intérieur de l’Allemagne les détenus qu’ils avaient. Et c’est une chose qu’on n’a pas très bien expliquée, à aucune condition, ils ne lâchaient les déportés, jusqu’au dernier jour, dernier moment du dernier jour, alors que les envahisseurs par rapport aux Allemands, les envahisseurs pénétraient le pays, et l’étranglaient chaque jour un peu plus… Jamais les SS, jamais l’administration militaire allemande n’a lâché les déportés pour aller au combat ou même pour se sauver. On a gazé, exterminé et tué des déportés jusqu’au dernier jour. J’ai réussi à la fin dans les derniers jours à ne pas sortir de Buchenwald, parce qu’ils avaient entrepris l’évacuation de Buchenwald, mais on n’évacue pas des dizaines de milliers de gens aussi facilement…
Ils les évacuaient vers où…
Vers nulle part ! Vers nulle part ! C’est ce que j’allais vous dire. Pourquoi c’était un combat de ne pas sortir ? Parce qu’on a retrouvé après des convois entiers de centaines de déportés qui étaient sortis, on a retrouvé des corps sur 4, 5, 6 km et après ils les avaient descendus à la mitraillette parce qu’ils ne savaient pas quoi en faire ! Le 10 avril au soir, le 10 avril 1945…
Et là, vous aviez l’espoir…
Ah ! oui. On entendait les canons partout, on savait que les Américains approchaient, alors…
Vous entendiez les canons ?
Ah ! oui. On avait avec nous bien sûr des anciens militaires. Dans la résistance, il y avait de tout, il y avait des ouvriers tailleurs et il y avait des généraux. Et les anciens militaires, spécialistes de l’artillerie, disaient : ah ! ce canon-là, ce qu’on vient d’entendre, c’est un canon de 105, ce qu’on vient d’entendre, c’est un canon de 70. Ils savaient ou ils faisaient comme si en tout cas… Et alors, le 10 avril, on sait que c’est la fin, je passe sur beaucoup d’épisodes parce que sinon vous seriez encore là la semaine prochaine.
Propos recueillis par Michèle Kahn et Béatrice Guthart
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