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De l’élève au danseur

La formation des danseurs de l’École de danse de l’Opéra National de Paris 

Dès septembre, dans le cadre de la commémoration du tricentenaire de l’école de danse, retrouvez notre dossier pédagogique complet « De l’élève au danseur : la formation des danseurs de l’école de danse de l’Opéra de Paris ». Il comprendra :

  • Des extraits du documentaire « Graines d’étoiles » réalisé par Françoise Marie et produit par Schuch Productions, Arte France, Opéra National de Paris et NHK. 
  • Des séquences vidéo du webdocumentaire « De l’élève à l’artiste » réalisé par Françoise Marie et produit par Schuch Productions avec le soutien d’Arte Live Web et du Centre National du Cinéma et de l’image animée. 
  • Un texte d’accompagnement des modules vidéo et des pistes pour la classe rédigés par Emmanuelle Delattre, doctorante en histoire à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

 

Billet d’humeur

L’Académie de danse est créée en 1661 par Louis XIV. Par cet acte, le roi donne ses lettres de noblesse à la danse. Pratiquant lui-même cet art, tant pour son plaisir que dans une perspective de mise en scène de soi, Louis XIV décide d’en renforcer la discipline en créant, peu de temps avant sa mort, en janvier 1713, une école destinée à former des danseurs censés incarner la culture et le raffinement français. 

Dans un premier temps, l’École accueille exclusivement des adultes qui pratiquent déjà la danse. Elle ne devient une institution de formation pour enfants qu’avec le décret de mars 1784, lorsque Louis XVI défend l’idée de la constitution d’un vivier de danseurs professionnels pour le Ballet de l’Opéra, dont les sujets doivent figurer parmi les plus habiles et les plus gracieux du royaume. L’histoire de l’École de danse et celle du Ballet de l’Opéra de Paris sont donc indissociables depuis leur origine.

Le tricentenaire de l’École de Danse est ainsi l’occasion pour l’établissement de spectacles et de formation d’engager une réflexion sur ce qui fait aujourd’hui sa singularité et son prestige. La série documentaire de six 26 minutes, intitulée Graines d’étoiles et réalisée au fil d’une année de scolarité à l’école de Nanterre, s’intéresse aux grands moments qui scandent la vie des petits rats de l’Opéra : entrée à l’École, préparation du défilé, travail scolaire, cours multiples et variés, répétitions et représentations de La Bayadère, préparation des examens et des concours de fin d’année. Véritable parcours initiatique, cette scolarité apparaît hors du commun par son rythme et l’excellence de ses enseignements artistiques. Vivre à l’École de l’Opéra résonne comme un défi quotidien : acquérir le socle commun et obtenir un baccalauréat général, se dépasser chaque année à partir de l’âge de huit ans pour accéder au sacro-saint corps de Ballet de l’Opéra, réputé comme l’un des meilleurs et des plus prestigieux du monde.

Les films réalisés par Françoise Marie tentent de saisir la singularité de ces élèves en devenir.

L’école de l’exigence

À travers les rencontres d’élèves, de professeurs de danse et des cadres de l’École, la caméra de Françoise Marie révèle un aspect très caractéristique de cette institution : la transmission se fait de façon orale et repose sur la mémoire des corps et des danseurs. S’il existe des notations et une codification de la danse, l’École de danse de l’Opéra de Paris n’a recours qu’à un seul dispositif, qui se traduit par la parole et le mouvement des corps. Ainsi, les professeurs sont issus en majorité du même système de pensée et de formation. Il y a, dans ce système qui date de la fin du XVIIIe siècle, une perpétuation du geste et du mouvement fondée sur la transmission directe du maître à l’élève. Le maître « montre » et « dit » le geste juste. Élisabeth Platel, actuelle directrice de l’École de danse, définit à la rentrée, au moment où les parents installent leurs enfants à l’École, l’esprit et la particularité de l’établissement : le style français, reconnu pour le raffinement de ses postures et l’exigence de sa technique, est un héritage que l’Opéra continue de transmettre. 

L’École a donc pour mission de former des élèves dans le but de pourvoir au corps de Ballet, comme au temps de Louis XVI. Les danseurs deviennent logiquement professeurs et transmettent à leur tour leurs savoirs aux élèves. Cette tradition orale permet au mouvement de perdurer dans le temps. Sans doute l’une des empreintes les plus vives à cet égard est celle de Rudolf Noureev dont l’œuvre est inscrite au Répertoire de l’Opéra et dont on célèbre les vingt ans de la mort cette année.

À travers la passation du geste technique et artistique, c’est aussi l’histoire de ces professeurs qui circule : leur travail, leur acharnement, leurs douleurs, leurs réussites. Les professeurs sont des modèles vivants de la réussite à l’Opéra. Ils incarnent à eux seuls, aux yeux de ces jeunes danseurs, une part du rêve auquel ces derniers aspirent. Comment comprendre autrement qu’un enfant de dix ans soit capable de se projeter dans une carrière de danseur, puis de professeur, le menant jusqu’à ses soixante-cinq ans ?

Lors du défilé, ces enfants sont lancés sur la grande scène de l’Opéra Garnier qui, pour cette occasion, est ouverte sur le foyer de la danse en arrière-plan : il s’agit bien d’un rite de passage et d’une initiation. On le constate au travers de l’interview des petits rats où, malgré le trac et la chance qu’ils mesurent, transparaît l’idée selon laquelle l’expérience du défilé confirme leur raison d’être : ils sont faits pour danser, la magie de la scène les transcende. Le défilé est aussi une démonstration de force : le pas rythmé et uniforme d’une troupe qui impressionne par son unité et sa continuité. À lui seul, il témoigne de l’idéologie de l’Opéra : discipline et hiérarchie. Cette force que les amateurs peuvent apprécier, les élèves la ressentent de l’intérieur et l’expérimentent chaque année, comme un cycle qui ne s’achève jamais. C’est pourquoi les élèves de la première division, qui ont défilé chaque année depuis le début de leur cursus, ne peuvent s’empêcher d’être émus à l’idée de défiler peut-être pour la dernière fois : le défilé fonctionne comme une preuve d’appartenance à une maison, à une famille. Il est une manifestation identitaire profonde.

À l’heure où la question des rythmes scolaires anime les débats entre politiques et pédagogues, l’immersion dans la vie des petits rats de l’Opéra témoigne de rythmes effrénés : scolarité traditionnelle le matin, cours de danse et de musique l’après-midi, et parfois représentation en soirée. Le rythme est plus que soutenu au regard d’une journée d’un collégien ou d’un lycéen ordinaire. Les élèves résident à Nanterre, sur un site spécialement conçu pour articuler leurs conditions de travail entre le scolaire et l’artistique. Véritables marathoniens, les apprentis danseurs poursuivent leurs études comme tous les enfants de leur âge. Le monde de la danse est particulièrement difficile et sélectif, l’accident ou la blessure peut arriver à tout moment. L’institution s’assure donc que les élèves acquièrent les fondamentaux du socle commun sanctionnés par le baccalauréat. 

De même, si la danse classique est une base indispensable pour devenir danseur, la pratique d’autres types de danses, comme la danse contemporaine ou les danses folkloriques, atteste d’une volonté de formation globale, mais aussi d’une ouverture pour les élèves eux-mêmes. Peu d’élèves sont destinés à intégrer le corps de Ballet : l’institution dispense un savoir permettant à ceux qui seront écartés de s’orienter vers d’autres types de compagnies, leur offrant une réelle chance de poursuivre sur cette voie artistique. Il apparaît, au fil du film, la difficulté de parvenir en première division, puis d’entrer définitivement dans le corps de Ballet de l’Opéra. La ténacité et le travail ne suffisent pas. L’institution est en attente d’individus qui répondent à tous les critères de son identité : des qualités techniques, un physique et une signature artistique, voire une spiritualité. Seuls deux élèves de la promotion intègrent cet éden à la fin de l’année. Si les déceptions se lisent sur les visages, la raison transparaît également : tous ne sont pas faits pour devenir danseur à l’Opéra et ils le comprennent. C’est ainsi que l’on constate que le système, voire l’idéologie, de l’École fonctionne : les élèves, qui ont tous reçu une formation exceptionnelle tant dans les contenus que dans les conditions de leurs exercices, sont capables d’analyser les raisons de leur non-intégration. Raisons techniques, physiques ou artistiques : être élève à l’École de danse, c’est aussi avoir une grande capacité de réflexion sur soi, sa carrière et sur les autres.

Le corps et l’esprit

Une autre particularité retient notre attention : l’exigence de réflexion. Du matin au soir, de septembre à juin, l’intelligence de ces enfants est perpétuellement sollicitée. À la différence des élèves de la danse de l’après-guerre, les petits rats d’aujourd’hui sont contraints par une double réussite, scolaire et artistique. La réflexion qu’ils ont sur leur discipline est également très présente. L’exemple du cours de Wilfried Romoli est assez clair à cet égard : le corps peut réussir à exécuter des pas mais le mouvement devient juste lorsque la réflexion sur le mouvement dépasse la simple action de déplacer une partie de son corps dans l’espace. Si le langage utilisé est très imagé et adapté aux enfants de huit ans, il reste que leurs esprits sont constamment sollicités, quel que soit leur âge. Il s’agit donc d’une formation intellectuelle autant que physique très exigeante.

Enfin, il est frappant de constater avec quelle maturité ces enfants ont conscience de leur vocation. Les questions posées par Françoise Marie sur la façon dont ils sont arrivés à la danse témoignent de la passion de ces jeunes danseurs. Habités par la musique et la danse, ils apparaissent déterminés et sûrs de leur choix. Il est également manifeste que l’envie est plus précoce chez les filles que chez les garçons. La danse reste une activité fortement sexuée vers laquelle les petites filles sont dirigées, contrairement aux garçons pour qui la danse est souvent ressentie comme l’antinomie de la virilité.

Ces enfants pourraient être pris pour des « singes savants » à les entendre parler si posément avec, pour certains d’entre eux, un vocabulaire remarquablement précis et élaboré. Pourtant, il faut bien comprendre que ce qui fait d’eux des êtres singuliers, en dehors de leur talent, c’est le rapport qu’ils ont avec eux-mêmes et avec les autres. Au moment où ils franchissent les portes de l’École, la critique et l’autocritique vont mettre à distance et en perspective tous les éléments constitutifs de leur enseignement. Chaque jour, ils se confrontent à la correction de leurs professeurs de danse, qui pèsera sur leur devenir au sein de l’École. Il y a une vraie incidence et de vraies conséquences sur la capacité de chacun d’entre eux à se dépasser pour demeurer dans l’institution. Cet aller-retour critique élève forcément les individus, mais accélère aussi leur maturité. La cruelle réalité pour ces aspirants danseurs amène à évoquer un parcours du combattant : réussir à l’Opéra passe forcément par un travail sur soi, l’acceptation de ses défauts, d’un corps en mutation et d’un travail acharné.

La série documentaire Graines d’étoiles – ainsi que les séquences inédites qui constituent le webdocumentaire publié par Arte Live Web, « De l’élève à l’artiste » – actualisent notre vision du travail des élèves de l’École de danse de l’Opéra. Ils amènent un regard à la fois global et précis sur les motivations de ces êtres singuliers. Force est de constater que la passion qui les anime pour la danse et le rapport qu’ils développent pour les arts transforment ces enfants.

Par Emmanuelle Delattre

Aller plus loin

Exposition « Le ballet de l’opéra » 
Palais Garnier (bibliothèque-musée de l’opéra)
Jusqu’au 1er septembre