Conclusion sur l’analyse
En préambule à ce paragraphe de conclusion sur l’analyse présentée ci-dessus, il convient de rappeler que ce travail s’est concentré sur la présentation des composantes littéraires de l’œuvre et sur l’analyse plus détaillée de la partition de Philip Glass, en lien avec les univers visuels imaginés par Robert Wilson. Cette analyse est donc partielle, puisqu’elle ne prend en compte que certains aspects de cette œuvre dont nous avons vu précédemment qu’elle était à la croisée de nombreux domaines artistiques dont la danse, les arts plastiques, la scénographie, les costumes et les lumières, par exemple, qui ne sont pas étudiés ici. Cette tentative de conclusion en revêt donc un caractère partiel qu’il conviendrait de discuter avec l’étude des autres champs artistiques, pour obtenir une étude complète de l’opéra, genre total par excellence, et d’en déterminer des observations sur le dialogue des arts en son sein.
L’analyse musicale d’Einstein on the Beach en tant que genre d’opéra permet certaines remarques sur le positionnement de ses créateurs par rapport au contexte, c’est-à-dire celui de l’opéra au XXe siècle mais aussi comme n’importe quelle œuvre musicale, un positionnement lié au langage. En effet, l’analyse musicale et celle du livret montrent que Glass et Wilson privilégient la modernité et la rupture avec les codes de l’opéra : le livret narratif qui raconte une histoire, celle de héros ou protagonistes, la projection de ces personnages dans des rôles chantés et/ou parlés, incarnés par un chanteur lyrique, etc. Einstein on the Beach, possède un sujet non narratif, l’évocation de la vie d’Einstein, mais rappelons que ce sujet est volontairement choisi car il est déjà connu et permet donc au spectateur de faire son propre cheminement. Pour ce faire, le livret comporte divers textes, d’auteurs différents, des chiffres et des notes parfois récités et parfois chantés. Le texte n’est jamais chanté à aucun moment de la pièce. Le genre est donc plutôt abordé comme genre instrumental auquel on a juxtaposé des textes, une mise en scène… Le bouleversement des codes de l’opéra est donc complet, mais pour autant il n’est pas revendiqué et ce n’est pas le propos de l’œuvre : cette remise en cause ne conditionne pas le sujet de l’opéra et l’aspect psychologique de l’histoire, comme c’est le cas dans certaines pièces lyriques du XXe siècle. Einstein on the Beach est une œuvre singulière qui prône en quelque sorte la devise de « l’art pour l’art » détourné de tout autre dessein, politique, social ou autre comme c’est souvent le cas dans le genre. Certains codes de la tradition subsistent néanmoins, comme la division en actes et scènes et le prologue en introduction par exemple. À la lecture de ces exemples, il semble que Einstein on the Beach est une pièce singulière qui ne tend pas ni au renoncement, ni à la rupture avec la tradition de l’opéra occidental, mais qui trace son propre itinéraire en lien avec l’univers créatif de Philip Glass et Robert Wilson.
Cet univers créatif dans les années soixante-dix, au moment de la composition d’Einstein on the Beach, est baigné par les influences du milieu artistique new yorkais dans lequel évoluent Glass et Wilson. Cela sous-entend le courant minimaliste américain qu’il ne faut pas prendre, on l’a bien compris à l’analyse, dans le sens restrictif ou péjoratif du terme. La partition d’Einstein on the Beach est écrite dans un minimalisme rigoureux qui correspond aux premières pièces dans cette esthétique de Philip Glass, dans laquelle il développe certains des procédés de composition comme l’utilisation d’un matériau simple, la répétition, la juxtaposition, le développement progressif, le procédé additif, l’élongation et la compression du temps. Cette attitude répond à la volonté des deux créateurs de mettre la question du traitement du temps au cœur du propos de l’œuvre.
La question de l’espace est également revendiquée par Glass et Wilson comme préoccupation majeure et l’analyse structurelle de la partition montre à quel point cette question est centrale. L’architecture de la pièce est un élément fondamental qu’il s’agisse de la macroforme ou des structures internes aux différentes scènes. Les unes et les autres se répondent, souvent par analogie. Glass privilégie ces échanges par des structures à répétitions développées ou non, comme les formes cycliques ou en arche que l’on retrouve en de nombreux endroits dans la partition de l’opéra.
Du point de vue du langage, Einstein on the Beach assoit sa position singulière dans le panorama musical du XXe siècle en utilisant librement des éléments de la tradition (langage tonal fonctionnel, échelles modales) et des sonorités plus libres dont certaines semblent inspirées de la tradition extra-européenne dont on sait qu’elle a largement inspiré et imprégné la formation musicale du compositeur américain. Il en résulte un langage simple et très intuitif dont le ressenti semble être encore le seul guide valable en adéquation avec l’esthétique de langage des compositeurs américains qui se revendiquent du courant minimaliste.
Enfin pour terminer cette conclusion, et pour répondre à l’architecture prônée par Glass dans sa partition, il convient de citer à nouveau les propos de Philip Glass à propos de la peinture de Chuck Close, la réplétion et le thématisme :
« Si vous regardez les peintures de Chuck Close, vous verrez qu’il travaille sur des points et des ensembles qui se répètent sans arrêt, mais ce n’est pas si simple. C’est une façon de travailler où l’on énonce une idée thématique avant de constamment la modifier, de sorte qu’elle subit une métamorphose permanente, pour devenir sans cesse autre chose. »
Cette phrase illustre parfaitement ce qui semble être l’élément fondamental de la partition de Glass, c’est-à-dire l’idée thématique énoncée, modifiée, métamorphosée de manière permanente au cours de l’œuvre et qui devient sans cesse autre chose. Le tableau récapitulatif, en fin d’analyse, montre comment Glass irrigue son opéra de quelques idées ou motifs thématiques qu’il réutilise sans cesse, à chaque fois renouvelé, progressivement ou pas, et qui, ainsi, deviennent autre chose, un autre discours musical, mais au sein duquel l’auditeur a toujours des repères, des idées sonores qu’il lui semble connaître. Et c’est peut-être cela dont parle Glass quand il exprime dans une de ses interviews, sa maîtrise de l’écriture, sa connaissance et son expérience qui lui permettent, avec sa musique, de proposer à chaque auditeur de trouver et de créer son propre cheminement dans l’œuvre.


