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Einstein on the Beach

Robert Wilson, dit «Bob Wilson», poète des arts de la scène

Robert Wilson, un poète de la scène au parcours singulier

Photo de l’opéra Einstein on the Beach à l’Opéra national de Montpellier en 2012Production 2012 / Opéra national de Montpellier © Marc Ginot

Au Festival de Nancy de 1971, avec le spectacle Deafman Glance (Regard du sourd), Robert Wilson réalise une bouleversante apparition en France et en Europe. À partir de cette date, cet artiste américain né en 1941 au Texas, connaîtra une reconnaissance européenne qui précédera de longtemps celle de son pays natal. Aujourd’hui, quarante années plus tard, Robert Wilson dit « Bob Wilson », est considéré comme l’un des plus grands et plus originaux metteurs en scène de son temps. Il travaille assidûment avec les plus grandes institutions culturelles du monde entier et sur des projets divers : mises en scène de théâtre et d’opéra, installations plastiques, réalisations de vidéos, réalisations d’expositions collectives… Cette multiplicité des approches artistiques ainsi que son style lui confère l’aura et le statut d’un poète de la scène dans la mesure où il sait créer et partager avec d’autres arts un langage propre, reconnaissable entre tous.

Dès ses premières œuvres, la singularité de ce metteur en scène - acteur et plasticien qui a d’abord suivi des études d’architecte-décorateur - s’inscrit dans un refus de la narration traditionnelle, d’une imitation qui serait trop enserrée dans les bornes du réalisme d’une histoire linéaire : il leur préfère des tableaux vivants étranges et merveilleux dont émergent des formes visuelles façonnées dans une constante évolution. Ses spectacles se développent donc dans une atmosphère onirique engendrée par la subtilité des lumières, des images élaborées, des objets créés. De plus, cet ensemble est rythmé par la musique, le travail des voix, la diction des textes, chacun étant envisagé comme matière sonore autant que support de sens. Aragon se faisant le défenseur du Regard du sourd dans sa Lettre ouverte à André Breton, déclara « C’est le rêve de ce que nous fûmes, c’est l’avenir que nous prédisions. », soulignant alors combien la modernité du procédé d’association d’images scéniques savamment élaborées par Wilson permettait de rapprocher son esthétique de la démarche des surréalistes : le refus d’une structuration rationnelle permet le surgissement d’un autre langage sur le plateau, lieu d’émergence de scènes irréelles où la puissance du désir, de l’imaginaire, la révolte ou les décalages de situation incitent les spectateurs à se libérer d’un format de pensée contraignant pour se plonger dans une expérience de tous les sens qui ouvre la voie, par de nouvelles perceptions, à de nouvelles compréhensions.

Cet artiste complet conçoit la scénographie de ses spectacles, réalise lui-même les éclairages de ses pièces, crée certaines sculptures de ses mises en scène, participe parfois à l’élaboration de chorégraphies, mais il n’adopte pas pour autant la position de l’artiste démiurge qui concentrerait ces talents pour réaliser seul une œuvre répondant à ses propres préoccupations. Cet artiste singulier multiplie les collaborations avec d’autres artistes, tour à tour chorégraphes, musiciens, acteurs… dans un échange fructueux où se retrouve la richesse d’un échange respectueux des originalités et des démarches artistiques de chacun. À ce titre, Einstein on the Beach est une œuvre tout à fait emblématique de ce partage des langages artistiques qui, dans leur complémentarité, leurs oppositions et leur irréductible originalité, participent à l’élaboration d’une œuvre unique : plus qu’une collaboration ponctuelle sur un spectacle, il s’agit d’un dialogue prolongé dans le temps que conduit Robert Wilson avec certains artistes. De fait, dans la création de 1976 d’Einstein on the Beach, Lucinda Childs élabora la chorégraphie de ses solos et Andy De Groat réalisa les autres parties chorégraphiées comme il avait déjà créé les parties chorégraphiées de spectacles précédents tels Ka Mountain and Guardenia Terrace en 1972, A Letter For Queen Victoria en 1974. En 1994, il effectuera à nouveau une chorégraphie pour l’opéra La Flûte enchantée de Mozart, étirant ainsi sa collaboration avec Robert Wilson sur plus d’une vingtaine d’années. De même, la collaboration débutée avec Lucinda Childs sur Einstein on the Beach se poursuivit sur I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating en 1977 où les deux artistes se présentèrent comme les co-auteurs et réalisateurs de ce spectacle, et, plus récemment, en 1996 à Lausanne, avec La Maladie de la Mort avec Michel Piccoli aux côtés de Lucinda Childs, puis St John’s passion en 2007 dont Lucinda Childs réalisa la chorégraphie. Il élabore également des spectacles avec des artistes musiciens qui partagent une même exigence, son intégrité et son originalité artistique : avec Tom Waits pour The black Rider en mars 1990, pour Alice en 1992 et Woyzeck de Buchner en 2000 et 2003. Il en va de même avec l’étroite collaboration artistique qu’il développa avec Lou Reed pour les spectacles Time Rocker, pièce de théâtre de 1996, puis POEtry, pièce de théâtre de 2000, et Lulu, autre pièce de théâtre produite en 2011.

Dans les échanges artistiques avec des artistes d’horizon et d’arts différents, Robert Wilson n’est pas seulement dans le renouvellement ou l’enrichissement de sa propre création, il fait émerger un langage commun entre ces différents arts pour que sa création se trouve à la convergence de leur expressivité et résonne de cette mise en relation : chacune de ces expressions artistiques conserve pour autant sa modernité, sa spécificité et l’empreinte de son auteur. Un proche collaborateur, Charles Chemin, metteur en scène et comédien, qui a été son assistant-metteur en scène pour le spectacle Krapp’s Last Tape en 2009 et qui a joué dans l’adaptation des Fables de La Fontaine pour la Comédie Française en 2004, analyse précisément la démarche de Robert Wilson à l’égard de ces différentes collaborations artistiques : « Ce qui est vrai de sa vie l’est aussi de son œuvre scénique. Il aime aborder les artistes à travers l’examen de leurs complexités, autrement dit de leurs différences. (…) Le plus bel aspect de son œuvre, c’est sa manière de travailler avec chacun, quel que soit son passé ou son présent, et que ses traits distinctifs soient ou non visibles extérieurement. Il peut s’agir de quelqu’un qu’il aura choisi dans la rue ou d’une star mondialement célèbre (…). Sa motivation, c’est que n’importe qui doit pouvoir monter sur scène sans se cacher derrière son identité sociale ou intellectuelle. »[7]

[7] Charles Chemin, « Un regard dans le miroir sur l’artiste en jeune homme », in Margery Arent Safir (dir.), Robert Wilson : from within, Paris, Flammarion, 2011, p. 169.